Jules Verne
Une ville flottante
Be Q
Jules Verne
Une ville flottante
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 7 : version 1.02
Du même auteur, à la Bibliothèque
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Les Indes noires La Jangada
Le chemin de France L’île mystérieuse
Le village aérien
1
Le 18 mars 1867, j’arrivais à Liverpool. Le Great
Eastern devait partir quelques jours après pour New
York, et je venais prendre passage à son bord. Voyage
d’amateur, rien de plus. Une traversée de l’Atlantique
sur ce gigantesque bateau me tentait. Par occasion, je
comptais visiter le North-Amérique, mais
accessoirement. Le Great Eastern d’abord. Le pays
célébré par Cooper ensuite. En effet, ce steamship est
un chef-d’œuvre de construction navale. C’est plus
qu’un vaisseau, c’est une ville flottante, un morceau de
comté, détaché du sol anglais, qui, après avoir traversé
la mer, va se souder au continent américain. Je me
figurais cette masse énorme emportée sur les flots, sa
lutte contre les vents qu’elle défie, son audace devant la
mer impuissante, son indifférence à la lame, sa stabilité
au milieu de cet élément qui secoue comme des
chaloupes les Warriors et les Solférinos. Mais mon
imagination s’était arrêtée en deçà. Toutes ces choses,
je les vis pendant cette traversée, et bien d’autres encore
qui ne sont plus du Domaine maritime. Si le Great
Eastern n’est pas seulement une machine nautique, si
c’est un microcosme et s’il emporte un monde avec lui,
un observateur ne s’étonnera pas d’y rencontrer, comme
sur un plus grand théâtre, tous les instincts, tous les
ridicules, toutes les passions des hommes.
En quittant la gare, je me rendis à l’hôtel Adelphi.
Le départ du Great Eastern était annoncé pour le 20
mars. Désirant suivre les derniers préparatifs, je fis
demander au capitaine Anderson, commandant du
steamship, la permission de m’installer immédiatement
à bord. Il m’y autorisa fort obligeamment.
Le lendemain, je descendis vers les bassins qui
forment une double lisière de docks sur les rives de la
Mersey. Les ponts tournants me permirent d’atteindre le
quai de New-Prince, sorte de radeau mobile qui suit les
mouvements de la marée. C’est une place
d’embarquement pour les nombreux boats qui font le
service de Birkenhead, annexe de Liverpool, située sur
la rive gauche de la Mersey.
Cette Mersey, comme la Tamise, n’est qu’une
insignifiante rivière, indigne du nom de fleuve, bien
qu’elle se jette à la mer. C’est une vaste dépression du
sol, remplie d’eau, un véritable trou que sa profondeur
rend propre à recevoir des navires du plus fort tonnage.
Tel le Great Eastern, auquel la plupart des autres ports
du monde sont rigoureusement interdits. Grâce à cette
disposition naturelle, ces ruisseaux de la Tamise et de la
Mersey ont vu se fonder presque à leur embouchure,
deux immenses villes de commerce, Londres et
Liverpool ; de même et à peu près pour des
considérations identiques, Glasgow sur la rivière Clyde.
À la cale de New-Prince chauffait un tender, petit
bateau à vapeur, affecté au service du Great Eastern. Je
m’installai sur le pont, déjà encombré d’ouvriers et de
manœuvres qui se rendaient à bord du steamship.
Quand sept heures du matin sonnèrent à la tour
Victoria, le tender largua ses amarres et suivit à grande
vitesse le flot montant de la Mersey.
À peine avait-il débordé que j’aperçus sur la cale un
jeune homme de grande taille, ayant cette physionomie
aristocratique qui distingue l’officier anglais. Je crus
reconnaître en lui un de mes amis, capitaine à l’armée
des Indes, que je n’avais pas vu depuis plusieurs
années. Mais je devais me tromper, car le capitaine Mac
Elwin ne pouvait avoir quitté Bombay. Je l’aurais su.
D’ailleurs Mac Elwin était un garçon gai, insouciant, un
joyeux camarade, et celui-ci, s’il offrait à mes yeux les
traits de mon ami, semblait triste et comme accablé
d’une secrète douleur. Quoi qu’il en soit, je n’eus pas le
temps de l’observer avec plus d’attention, car le tender
s’éloignait rapidement, et l’impression fondée sur cette
ressemblance s’effaça bientôt dans mon esprit.
Le Great Eastern était mouillé à peu près à trois
milles en amont, à la hauteur des premières maisons de
Liverpool. Du quai de New-Prince, on ne pouvait
l’apercevoir. Ce fut au premier tournant de la rivière
que j’entrevis sa masse imposante. On eût dit une sorte
d’îlot à demi estompé dans les brumes. Il se présentait
par l’avant, ayant évité au flot ; mais bientôt le tender
prit du tour et le steamship se montra dans toute sa
longueur. Il me parut ce qu’il était : énorme ! Trois ou
quatre « charbonniers », accostés à ses flancs, lui
versaient par ses sabords percés au-dessus de la ligne de
flottaison leur chargement de houille. Près du Great
Eastern, ces trois-mâts ressemblaient à des barques.
Leurs cheminées n’atteignaient même pas la première
ligne des hublots évidés dans sa coque ; leurs barres de
perroquet ne dépassaient pas ses pavois. Le géant aurait
pu hisser ces navires sur son portemanteau en guise de
chaloupes à vapeur.
Cependant le tender s’approchait ; il passa sous
l’étrave droite du Great Eastern, dont les chaînes se
tendaient violemment sous la poussée du flot ; puis, le
rangeant à bâbord, il stoppa au bas du vaste escalier qui
serpentait sur ses flancs. Dans cette position, le pont du
tender affleurait seulement la ligne de flottaison du
steamship, cette ligne qu’il devait atteindre en pleine
charge, et qui émergeait encore de deux mètres.
Cependant les ouvriers débarquaient en hâte et
gravissaient ces nombreux étages de marches qui se
terminaient à la coupée du navire. Moi, la tête
renversée, le corps rejeté en arrière, comme un touriste
qui regarde un édifice élevé, je contemplais les roues du
Great Eastern.
Vues de côté, ces roues paraissaient maigres,
émaciées, bien que la longueur de leurs pales fût de
quatre mètres ; mais, de face, elles avaient un aspect
monumental. Leur élégante armature, la disposition du
solide moyeu, point d’appui de tout le système, les
étrésillons entrecroisés, destinés à maintenir
l’écartement de la triple jante, cette auréole de rayons
rouges, ce mécanisme à demi perdu dans l’ombre des
larges tambours qui coiffaient l’appareil, tout cet
ensemble frappait l’esprit et évoquait l’idée de quelque
puissance farouche et mystérieuse.
Avec quelle énergie ces pales de bois, si
vigoureusement boulonnées, devaient battre les eaux
que le flux brisait en ce moment contre elles ! Quels
bouillonnements des nappes liquides, quand ce puissant
engin les frappait coup sur coup ! Quels tonnerres
engouffrés dans cette caverne des tambours, lorsque le
Great Eastern marchait à toute vapeur sous la poussée
de ces roues, mesurant cinquante-trois pieds de
diamètre et cent soixante-six pieds de circonférence,
pesant quatre-vingt-dix tonneaux et donnant onze tours
à la minute !
Le tender avait débarqué ses passagers. Je mis le
pied sur les marches de fer cannelées, et, quelques
instants après, je franchissais la coupée du steamship.
2
Le pont n’était encore qu’un immense chantier livré
à une armée de travailleurs. Je ne pouvais me croire à
bord d’un navire. Plusieurs milliers d’hommes,
ouvriers, gens de l’équipage, mécaniciens, officiers,
manœuvres, curieux, se croisaient, se coudoyaient sans
se gêner, les uns sur le pont, les autres dans les
machines, ceux-ci courant les roufles, ceux-là éparpillés
à travers la mâture, tous dans un pêle-mêle qui échappe
à la description. Ici, des grues volantes enlevaient
d’énormes pièces de fonte ; là, de lourds madriers
étaient hissés à l’aide de treuils à vapeur ; au-dessus de
la chambre des machines se balançait un cylindre de
fer, véritable tronc de métal ; à l’avant, les vergues
montaient en gémissant le long des mâts de hune ; à
l’arrière se dressait un échafaudage qui cachait sans
doute quelque édifice en construction. On bâtissait, on
ajustait, on charpentait, on gréait, on peignait au milieu
d’un incomparable désordre.
Mes bagages avaient été transbordés. Je demandai le
capitaine Anderson. Le commandant n’était pas encore
arrivé, mais un des stewards se chargea de mon
installation et fit transporter mes colis dans une des
cabines de l’arrière.
« Mon ami, lui dis-je, le départ du Great Eastern
était annoncé pour le 20 mars, mais il est impossible
que tous ces préparatifs soient terminés en vingt-quatre
heures. Savez-vous à quelle époque nous pourrons
quitter Liverpool ? »
À cet égard, le steward n’était pas plus avancé que
moi. Il me laissa seul. Je résolus alors de visiter tous les
trous de cette immense fourmilière, et je commençai ma
promenade comme eût fait un touriste dans quelque
ville inconnue. Une boue noire – cette boue britannique
qui se colle aux pavés des villes anglaises – couvrait le
pont du steamship. Des ruisseaux fétides serpentaient çà
et là. On se serait cru dans un des plus mauvais
passages d’Upper Thames Street, aux abords du pont de
Londres. Je marchai en rasant ces roufles qui
s’allongeaient sur l’arrière du navire. Entre eux et les
bastingages, de chaque côté, se dessinaient deux larges
rues ou plutôt deux boulevards qu’une foule compacte
encombrait. J’arrivai ainsi au centre même du bâtiment,
entre les tambours réunis par un double système de
passerelles.
Là s’ouvrait le gouffre destiné à contenir les organes
de la machine à roues. J’aperçus alors cet admirable
engin de locomotion. Une cinquantaine d’ouvriers
étaient répartis sur les claires-voies métalliques du bâti
de fonte, les uns accrochés aux longs pistons inclinés
sous des angles divers, les autres suspendus aux bielles,
ceux-ci ajustant l’excentrique, ceux-là boulonnant, au
moyen d’énormes clefs, les coussinets des tourillons.
Ce tronc de métal qui descendait lentement par
l’écoutille, c’était un nouvel arbre de couche destiné à
transmettre aux roues le mouvement des bielles. De cet
abîme sortait un bruit continu, fait de sons aigres et
discordants.
Après avoir jeté un rapide coup d’œil sur ces
travaux d’ajustage, je repris ma promenade et j’arrivai
sur l’avant. Là, des tapissiers achevaient de décorer un
assez vaste roufle désigné sous le nom de « smoking
room », la chambre à fumer, le véritable estaminet de la
ville flottante, magnifique café éclairé par quatorze
fenêtres, plafonné blanc et or, et lambrissé de panneaux
en citronnier. Puis, après avoir traversé une sorte de
petite place triangulaire que formait l’avant du pont,
j’atteignis l’étrave qui tombait d’aplomb à la surface
des eaux.
De ce point extrême, me retournant, j’aperçus dans
une déchirure des brumes l’arrière du Great Eastern à
une distance de plus de deux hectomètres. Ce colosse
mérite bien qu’on emploie de tels multiples pour en
évaluer les dimensions.
Je revins en suivant le boulevard de tribord, passant
entre les roufles et les pavois, évitant le choc des
poulies qui se balançaient dans les airs et le coup de
fouet des manœuvres que la brise cinglait çà et là, me
dégageant ici des heurts d’une grue volante, et, plus
loin, des scories enflammées qu’une forge lançait
comme un bouquet d’artifice. J’apercevais à peine le
sommet des mâts, hauts de deux cents pieds, qui se
perdaient dans le brouillard, auquel les tenders de
service et les « charbonniers » mêlaient leur fumée
noire. Après avoir dépassé la grande écoutille de la
machine à roues, je remarquai un « petit hôtel » qui
s’élevait sur ma gauche, puis la longue façade latérale
d’un palais surmonté d’une terrasse dont on fourbissait
les garde-fous. Enfin j’atteignis l’arrière du steamship,
à l’endroit où s’élevait l’échafaudage que j’ai déjà
signalé. Là, entre le dernier roufle et le vaste caillebotis
au-dessus duquel se dressaient les quatre roues du
gouvernail, des mécaniciens achevaient d’installer une
machine à vapeur. Cette machine se composait de deux
cylindres horizontaux et présentait un système de
pignons, de leviers, de déclics qui me sembla très
compliqué. Je n’en compris pas d’abord la destination,
mais il me parut qu’ici, comme partout, les préparatifs
étaient loin d’être terminés.
Et maintenant, pourquoi ces retards, pourquoi tant
d’aménagements nouveaux à bord du Great Eastern,
navire relativement neuf ? C’est ce qu’il faut dire en
quelques mots.
Après une vingtaine de traversées entre l’Angleterre
et l’Amérique, et dont l’une fut marquée par des
accidents très graves, l’exploitation du Great Eastern
avait été momentanément abandonnée. Cet immense
bateau disposé pour le transport des voyageurs ne
semblait plus bon à rien et se voyait mis au rebut par la
race défiante des passagers d’outre-mer. Lorsque les
premières tentatives pour poser le câble sur son plateau
télégraphique eurent échoué – insuccès dû en partie à
l’insuffisance des navires qui le transportaient –, les
ingénieurs songèrent au Great Eastern. Lui seul pouvait
emmagasiner à son bord ces trois mille quatre cents
kilomètres de fil métallique, pesant quatre mille cinq
cents tonnes. Lui seul pouvait, grâce à sa parfaite
indifférence à la mer, dérouler et immerger cet
immense grelin. Mais pour arrimer ce câble dans les
flancs du navire, il fallut des aménagements
particuliers. On fit sauter deux chaudières sur six et une
cheminée sur trois appartenant à la machine de l’hélice.
À leur place, de vastes récipients furent disposés pour y
lover le câble qu’une nappe d’eau préservait des
altérations de l’air. Le fil passait ainsi de ces lacs
flottants à la mer sans subir le contact des couches
atmosphériques.
L’opération de la pose du câble s’accomplit avec
succès, et, le résultat obtenu, le Great Eastern fut
relégué de nouveau dans son coûteux abandon. Survint
alors l’Exposition universelle de 1867. Une compagnie
française, dite Société des Affréteurs du Great Eastern,
à responsabilité limitée, se fonda au capital de deux
millions de francs, dans l’intention d’employer le vaste
navire au transport des visiteurs transocéaniens. De là,
nécessité de réapproprier le steamship à cette
destination, nécessité de combler les récipients et de
rétablir les chaudières, nécessité d’agrandir les salons
que devaient habiter plusieurs milliers de voyageurs et
de construire ces roufles contenant des salles à manger
supplémentaires ; enfin, aménagement de trois mille lits
dans les flancs de la gigantesque coque.
Le Great Eastern fut affrété au prix de vingt-cinq
mille francs par mois. Deux contrats furent passés avec
G. Forrester & Co. de Liverpool : le premier, au prix de
cinq cent trente-huit mille sept cent cinquante francs,
pour l’établissement des nouvelles chaudières de
l’hélice ; le second, au prix de six cent soixante-deux
mille cinq cents francs, pour réparations générales et
installations du navire.
Avant d’entreprendre ces derniers travaux, le Board
of Trade exigea que le navire fût passé sur le gril, afin
que sa coque pût être rigoureusement visitée. Cette
coûteuse opération faite, une longue déchirure du bordé
extérieur fut soigneusement réparée à grands frais. On
procéda alors à l’installation des nouvelles chaudières.
On dut changer aussi l’arbre moteur des routes qui avait
été faussé pendant le dernier voyage ; cet arbre, coudé
en son milieu pour recevoir la bielle des pompes, fut
remplacé par un arbre muni de deux excentriques, ce
qui assurait la solidité de cette pièce importante sur
laquelle porte tout l’effort. Enfin, et pour la première
fois, le gouvernail allait être mû par la vapeur.
C’est à cette délicate manœuvre que les mécaniciens
destinaient la machine qu’ils ajustaient à l’arrière. Le
timonier, placé sur la passerelle du centre, entre les
appareils à signaux des roues et de l’hélice, avait sous
les yeux un cadran pourvu d’une aiguille mobile qui lui
donnait à chaque instant la position de sa barre. Pour la
modifier, il se contentait d’imprimer un léger
mouvement à une petite roue mesurant à peine un pied
de diamètre et dressée verticalement à portée de sa
main. Aussitôt des valves s’ouvraient ; la vapeur des
chaudières se précipitait par de longs tuyaux de
conduite dans les deux cylindres de la petite machine ;
les pistons se mouvaient avec rapidité, les transmissions
agissaient, et le gouvernail obéissait instantanément à
ses drosses irrésistiblement entraînées. Si ce système
réussissait, un homme gouvernerait, d’un seul doigt, la
masse colossale du Great Eastern. Pendant cinq jours,
les travaux continuèrent avec une activité dévorante.
Ces retards nuisaient considérablement à l’entreprise
des affréteurs ; mais les entrepreneurs ne pouvaient
faire plus. Le départ fut irrévocablement fixé au 26
mars. Le 25, le pont du steamship était encore
encombré de tout l’outillage supplémentaire.
Enfin, pendant cette dernière journée, les
passavants, les passerelles, les roufles se dégagèrent
peu à peu ; les échafaudages furent démontés ; les grues
disparurent ; l’ajustement des machines s’acheva ; les
dernières chevilles furent frappées, et les derniers
écrous vissés ; les pièces polies se couvrirent d’un
enduit blanc qui devait les préserver de l’oxydation
pendant le voyage ; les réservoirs d’huile se remplirent ;
la dernière plaque reposa enfin sur sa mortaise de métal.
Ce jour-là, l’ingénieur en chef fit l’essai des chaudières.
Une énorme quantité de vapeur se précipita dans la
chambre des machines. Penché sur l’écoutille,
enveloppé dans ces chaudes émanations, je ne voyais
plus rien ; mais j’entendais les longs pistons gémir à
travers leurs boîtes à étoupes, et les gros cylindres
osciller avec bruit sur leurs solides tourillons. Un vif
bouillonnement se produisait sous les tambours,
pendant que les pales frappaient lentement les eaux
brumeuses de la Mersey. À l’arrière, l’hélice battait les
flots de sa quadruple branche. Les deux machines,
entièrement indépendantes l’une de l’autre, étaient
prêtes à fonctionner.
Vers cinq heures du soir, une chaloupe à vapeur vint
accoster. Elle était destinée au Great Eastern. Sa
locomobile fut détachée d’abord et hissée sur le pont au
moyen des cabestans. Mais, quant à la chaloupe elle-
même, elle ne put être embarquée. Sa coque d’acier
était d’un poids tel que les pistolets, sur lesquels on
avait frappé les palans, plièrent sous la charge, effet qui
ne se fût pas produit, sans doute, si on les eût soutenus
au moyen de balancines. Il fallut donc abandonner cette
chaloupe ; mais il restait encore au Great Eastern un
chapelet de seize embarcations accrochées à ses
portemanteaux.
Ce soir-là, tout fut à peu près terminé. Les
boulevards nettoyés n’offraient plus trace de boue ;
l’armée des balayeurs avait passé par là. Le chargement
était entièrement achevé. Vivres, marchandises,
charbon occupaient les cambuses, la cale et les soutes.
Cependant, le steamer ne se trouvait pas encore dans
ses lignes d’eau et ne tirait pas les neuf mètres
réglementaires. C’était un inconvénient pour ses roues,
dont les aubes, insuffisamment immergées, devaient
nécessairement produire une poussée moindre.
Néanmoins, dans ces conditions, on pouvait partir. Je
me couchai donc avec l’espoir de prendre la mer le
lendemain. Je ne me trompais pas. Le 26 mars, au point
du jour, je vis flotter au mât de misaine le pavillon
américain, au grand mât le pavillon français, et à la
corne d’artimon le pavillon d’Angleterre.
3
En effet, le Great Eastern se préparait à partir. De
ses cinq cheminées s’échappaient déjà quelques volutes
de fumée noire. Une buée chaude transpirait à travers
les puits profonds qui donnaient accès dans les
machines. Quelques matelots fourbissaient les quatre
gros canons qui devaient saluer Liverpool à notre
passage. Des gabiers couraient sur les vergues et
dégageaient les manœuvres. On raidissait les haubans
sur leurs épais caps de mouton crochés à l’intérieur des
bastingages. Vers onze heures, les tapissiers finissaient
d’enfoncer leurs derniers clous et les peintres d’étendre
leur dernière couche de peinture. Puis tous
s’embarquèrent sur le tender qui les attendait. Dès qu’il
y eut pression suffisante, la vapeur fut envoyée dans les
cylindres de la machine motrice du gouvernail, et les
mécaniciens reconnurent que l’ingénieux appareil
fonctionnait régulièrement.
Le temps était assez beau. De grandes échappées de
soleil se prolongeaient entre les nuages qui se
déplaçaient rapidement. À la mer, le vent devait être
fort et souffler en grande brise, ce dont se préoccupait
assez peu le Great Eastern.
Tous les officiers étaient à bord et répartis sur les
divers points du navire, afin de préparer l’appareillage.
L’état-major se composait d’un capitaine, d’un second,
de deux seconds officiers, de cinq lieutenants, dont un
Français, M. H..., et d’un volontaire, Français
également.
Le capitaine Anderson est un marin de grande
réputation dans le commerce anglais. C’est à lui que
l’on doit la pose du câble transatlantique. Il est vrai que
s’il réussit là où ses devanciers échouèrent, c’est qu’il
opéra dans des conditions bien autrement favorables,
ayant le Great Eastern à sa disposition. Quoi qu’il en
soit, ce succès lui a mérité le titre de « sir », qui lui a été
octroyé par la reine. Je trouvai en lui un commandant
fort aimable. C’était un homme de cinquante ans, blond
fauve, de ce blond qui maintient sa nuance en dépit du
temps et de l’âge, la taille haute, la figure large et
souriante, la physionomie calme, l’air bien anglais,
marchant d’un pas tranquille et uniforme, la voix douce,
les yeux un peu clignotants, jamais les mains dans les
poches, toujours irréprochablement ganté, élégamment
vêtu, avec ce signe particulier, le petit bout de son
mouchoir blanc sortant de la poche de sa redingote
bleue à triple galon d’or.
Le second du navire contrastait singulièrement avec
le capitaine Anderson. Il est facile à peindre ; un petit
homme vif, la peau très hâlée, l’œil un peu injecté, de la
barbe noire jusqu’aux yeux, des jambes arquées qui
défiaient toutes les surprises du roulis. Marin actif,
alerte, très au courant du détail, il donnait ses ordres
d’une voix brève, ordres que répétait le maître
d’équipage avec ce rugissement de lion enrhumé qui est
particulier à la marine anglaise. Ce second se nommait
W... Je crois que c’était un officier de la flotte, détaché,
par permission spéciale, à bord du Great Eastern.
Enfin, il avait des allures de « loup de mer », et il devait
être de l’école de cet amiral français – un brave à toute
épreuve –, qui, au moment du combat, criait
invariablement à ses hommes : « Allons, enfants, ne
bronchez pas, car vous savez que j’ai l’habitude de me
faire sauter ! »
En dehors de cet état-major, les machines étaient
sous le commandement d’un ingénieur en chef aidé de
huit ou dix officiers mécaniciens. Sous ses ordres
manœuvrait un bataillon de deux cent cinquante
hommes, tant soutiers que chauffeurs ou graisseurs, qui
ne quittaient guère les profondeurs du bâtiment.
D’ailleurs, avec dix chaudières ayant dix fourneaux
chacune, soit cent feux à conduire, ce bataillon était
occupé nuit et jour. Quant à l’équipage proprement dit
du steamship, maîtres, quartiers-maîtres, gabiers,
timoniers et mousses, il comprenait environ cent
hommes. De plus, deux cents stewards étaient affectés
au service des passagers.
Tout le monde se trouvait donc à son poste. Le
pilote qui devait « sortir » le Great Eastern des passes
de la Mersey était à bord depuis la veille. J’aperçus
aussi un pilote français, de l’île de Molène, près
d’Ouessant, qui devait faire avec nous la traversée de
Liverpool à New York et, au retour, rentrer le
steamship dans la rade de Brest.
« Je commence à croire que nous partirons
aujourd’hui, dis-je au lieutenant H...
– Nous n’attendons plus que nos voyageurs, me
répondit mon compatriote.
– Sont-ils nombreux ?
– Douze ou treize cents. »
C’était la population d’un gros bourg.
À onze heures et demie, on signala le tender,
encombré de passagers enfouis dans les chambres,
accrochés aux passerelles, étendus sur les tambours,
juchés sur les montagnes de colis qui surmontaient le
pont. C’était, comme je l’appris ensuite, des
Californiens, des Canadiens, des Yankees, des
Péruviens, des Américains du Sud, des Anglais, des
Allemands, et deux ou trois Français. Entre tous se
distinguaient le célèbre Cyrus Field, de New York ;
l’honorable John Rose, du Canada ; l’honorable Mac
Alpine, de New York ; Mr et Mrs Alfred Cohen, de San
Francisco ; Mr et Mrs Whitney, de Montréal ; le
capitaine Mac Ph... et sa femme. Parmi les Français se
trouvait le fondateur de la Société des Affréteurs du
Great Eastern, M. Jules D..., représentant de cette
Telegraph Construction and Maintenance Company,
qui avait apporté dans l’affaire une contribution de
vingt mille livres.
Le tender se rangea au pied de l’escalier de tribord.
Alors commença l’interminable ascension des bagages
et des passagers, mais sans hâte, sans cris, ainsi que
font des gens qui rentrent tranquillement chez eux. Des
Français, eux, auraient cru devoir monter là comme à
l’assaut, et se comporter en véritables zouaves. Dès que
chaque passager avait mis le pied sur le pont du
steamship, son premier soin était de descendre dans les
salles à manger et d’y marquer la place de son couvert.
Sa carte ou son nom crayonné sur un bout de papier
suffisaient à lui assurer sa prise de possession.
D’ailleurs, un lunch était servi en ce moment et, en
quelques instants, toutes les tables furent garnies de
convives, qui, lorsqu’ils sont anglo-saxons, savent
parfaitement combattre à coups de fourchette les ennuis
d’une traversée.
J’étais resté sur le pont afin de suivre tous les détails
de l’embarquement. À midi et demi, les bagages étaient
transbordés. Je vis là, pêle-mêle, mille colis de toutes
formes, de toutes grandeurs, des caisses aussi grosses
que des wagons, qui pouvaient contenir un mobilier, de
petites trousses de voyage d’une élégance parfaite, des
sacs aux angles capricieux, et ces malles américaines ou
anglaises, si reconnaissables au luxe de leurs courroies,
à leur bouclage multiple, à l’éclat de leurs cuivres, à
leurs épaisses couvertures de toile sur lesquelles se
détachaient deux ou trois grandes initiales brossées à
travers des découpages de fer-blanc. Bientôt tout ce
fouillis eut disparu dans les magasins, j’allais dire dans
les gares de l’entrepont, et les derniers manœuvres,
porteurs ou guides, redescendirent sur le tender, qui
déborda après avoir encrassé les pavois du Great
Eastern des scories de sa fumée.
Je retournais vers l’avant ; quand soudain je me
trouvai en présence de ce jeune homme que j’avais
entrevu sur le quai de New Prince. Il s’arrêta en
m’apercevant, et me tendit une main que je serrai
aussitôt avec affection.
« Vous, Fabian ! m’écriai-je, vous, ici ?
– Moi-même, cher ami.
– Je ne m’étais donc pas trompé, c’est bien vous que
j’ai entrevu, il y a quelques jours, sur la cale de départ ?
– C’est probable, me répondit Fabian, mais je ne
vous ai pas aperçu.
– Et vous venez en Amérique ?
– Sans doute ! Un congé de quelques mois, peut-on
le mieux passer qu’à courir le monde ?
– Heureux le hasard qui vous a fait choisir le Great
Eastern pour cette promenade de touriste.
– Ce n’est point un hasard, mon cher camarade. J’ai
lu dans un journal que vous preniez passage à bord du
Great Eastern, et, comme nous ne nous étions pas
rencontrés depuis quelques années, je suis venu trouver
le Great Eastern pour faire la traversée avec vous.
– Vous arrivez de l’Inde ?
– Par le Godavery, qui m’a débarqué avant-hier à
Liverpool.
– Et vous voyagez, Fabian ?... lui demandai-je en
observant sa figure pâle et triste.
– Pour me distraire, si je le puis », répondit, en me
pressant la main avec émotion, le capitaine Fabian Mac
Elwin.
4
Fabian m’avait quitté pour surveiller son installation
dans la cabine 73, de la série du grand salon, dont le
numéro était porté sur son billet. En ce moment, de
grosses volutes de fumée tourbillonnaient à l’orifice des
larges cheminées du steamship. On entendait frémir la
coque des chaudières jusque dans les profondeurs du
navire. La vapeur assourdissante fusait par les tuyaux
d’échappement et retombait en pluie fine sur le pont.
Quelques remous bruyants annonçaient que les
machines s’essayaient. L’ingénieur avait de la pression.
On pouvait partir.
Il fallut d’abord lever l’ancre. Le flot montait
encore, et le Great Eastern, évité sous sa poussée, lui
présentait l’avant. Il était donc tout paré pour descendre
la rivière. Le capitaine Anderson avait dû choisir ce
moment pour appareiller, car la longueur du Great
Eastern ne lui permettait pas d’évoluer dans la Mersey.
N’étant point entraîné par le jusant, mais, au contraire,
refoulant le flot rapide, il était plus maître de son navire
et plus certain de manœuvrer habilement au milieu des
bâtiments nombreux qui sillonnaient la rivière. Le
moindre attouchement de ce colosse eût été désastreux.
Lever l’ancre dans ces conditions exigeait des
efforts considérables. En effet, le steamship, poussé par
le courant, tendait les chaînes sur lesquelles il était
affourché. De plus, un vent violent du sud-ouest
trouvait prise sur sa masse et joignait son action à celle
du flux. Il fallait donc employer de puissants engins
pour arracher les ancres pesantes de leur fond de vase.
Un « anchor-boat », sorte de bateau destiné à cette
opération, était venu se bosser sur les chaînes ; mais ses
cabestans ne suffirent pas, et l’on dut se servir des
appareils mécaniques que le Great Eastern avait à sa
disposition.
À l’avant, une machine de la force de soixante-dix
chevaux était disposée pour le hissage des ancres. Il
suffisait d’envoyer la vapeur des chaudières dans ses
cylindres pour obtenir immédiatement une force
considérable, qu’on pouvait directement appliquer au
cabestan sur lequel les chaînes étaient garnies. Ce fut
fait. Mais, si puissante qu’elle fût, la machine se trouva
insuffisante. Il fallut donc lui venir en aide. Le capitaine
Anderson fit mettre les barres, et une cinquantaine
d’hommes vinrent virer au cabestan.
Le steamship commença de venir sur ses ancres.
Mais le travail se faisait lentement ; les maillons
cliquetaient, non sans peine, dans les écubiers de
l’étrave, et, à mon avis, on aurait pu soulager les
chaînes en donnant quelques tours de roues, de manière
à les embraquer plus aisément.
J’étais à ce moment sur la dunette de l’avant, avec
un certain nombre de passagers. Nous observions tous
les détails de l’opération et les progrès de
l’appareillage. Près de moi, un voyageur, impatienté
sans doute des lenteurs de la manœuvre, haussait
fréquemment les épaules, et n’épargnait pas à
l’impuissante machine ses moqueries incessantes.
C’était un petit homme maigre, nerveux, à mouvements
fébriles, dont on voyait à peine les yeux sous le
plissement de leurs paupières. Un physionomiste eût
reconnu, dès l’abord, que les choses de la vie devaient
apparaître par leur côté plaisant à ce philosophe de
l’école de Démocrite, dont les muscles zygomatiques,
nécessaires à l’action du rire, ne restaient jamais en
repos. Au demeurant – je le vis plus tard – un aimable
compagnon de voyage.
« Monsieur, me dit-il, jusqu’ici j’avais cru que les
machines étaient faites pour aider les hommes, et non
les hommes pour aider les machines ! »
J’allais répondre à cette juste observation, quand des
cris retentirent. Mon interlocuteur et moi nous étions
précipités vers l’avant. Sans exception, tous les
hommes disposés sur les barres avaient été renversés ;
les uns se relevaient ; d’autres gisaient sur le pont. Un
pignon de la machine ayant cassé, le cabestan avait
déviré irrésistiblement sous la traction effroyable des
chaînes. Les hommes, pris à revers, avaient été frappés
avec une violence extrême à la tête ou à la poitrine.
Dégagées de leurs rabans cassés, les barres, faisant
mitraille autour d’elles, venaient de tuer quatre matelots
et d’en blesser douze. Parmi ces derniers, le maître
d’équipage, un Écossais de Dundee.
On se précipita vers ces malheureux. Les blessés
furent conduits au poste des malades, situé à l’arrière.
Quant aux quatre morts, on s’occupa de les débarquer
immédiatement. D’ailleurs, les Anglo-Saxons ont une
telle indifférence pour la vie des gens que cet
événement ne provoqua qu’une médiocre impression à
bord. Ces infortunés, tués ou blessés, n’étaient que les
dents d’un rouage que l’on pouvait remplacer à peu de
frais. On fit le signal de revenir au tender, déjà éloigné.
Quelques minutes après, il accostait le navire.
Je me dirigeai vers la coupée. L’escalier n’avait pas
encore été relevé. Les quatre cadavres, enveloppés de
couvertures, furent descendus et déposés sur le pont du
tender. Un des médecins du bord s’embarqua afin de les
accompagner jusqu’à Liverpool, avec recommandation
de rejoindre ensuite le Great Eastern en toute diligence.
Le tender s’éloigna aussitôt, et les matelots allèrent à
l’avant laver les flaques de sang qui tachaient le pont.
Je dois dire aussi qu’un passager, légèrement
endommagé par un éclat de barre, profita de la
circonstance pour s’en retourner par le tender. Il avait
déjà assez du Great Eastern.
Cependant, je regardais le petit boat s’éloigner à
toute vapeur. Lorsque je me retournai, mon compagnon
à figure ironique murmura derrière moi ces paroles :
« Un voyage qui commence bien !
– Bien mal, monsieur, répondis-je. À qui ai-je
l’honneur de parler ?
– Au docteur Dean Pitferge. »
5
L’opération avait été reprise. Avec l’aide de
l’anchor-boat, les chaînes furent soulagées, et les ancres
quittèrent enfin leur fond tenace. Une heure un quart
sonnait aux clochers de Birkenhead. Le départ ne
pouvait être différé, si l’on tenait à utiliser la marée
pour la sortie du steamship. Le capitaine et le pilote
montèrent sur la passerelle. Un lieutenant se posta près
de l’appareil à signaux de l’hélice, un autre près de
l’appareil à signaux des aubes. Le timonier se tenait
entre eux, près de la petite roue destinée à mouvoir le
gouvernail. Par prudence, au cas où la machine à
vapeur eût manqué, quatre autres timoniers veillaient à
l’arrière, prêts à manœuvrer les grandes roues qui se
dressaient sur le caillebotis. Le Great Eastern, faisant
tête au courant, était tout évité, et il n’avait plus que le
flot à refouler pour descendre la rivière.
L’ordre du départ fut donné. Les pales frappèrent
lentement les premières couches d’eau, l’hélice
« patouilla » à l’arrière, et l’énorme vaisseau commença
à se déplacer.
La plupart des passagers, montés sur la dunette de
l’avant, regardaient le double paysage hérissé de
cheminées d’usines que présentaient, à droite,
Liverpool, à gauche, Birkenhead. La Mersey,
encombrée de navires, les uns mouillés, les autres
montant ou descendant, n’offrait à notre steamship que
de sinueux passages. Mais, sous la main de son pilote,
sensible aux moindres volontés de son gouvernail, il se
glissait dans les passes étroites, évoluant comme une
baleinière sous l’aviron d’un vigoureux timonier. Un
instant, je crus que nous allions aborder un trois-mâts
qui dérivait le travers au courant, et dont le bout-dehors
vint raser la coque du Great Eastern ; mais le choc fut
évité ; et quand, du haut des roufles, je regardai ce
navire qui ne jaugeait pas moins de sept ou huit cents
tonneaux, il m’apparut comme un de ces petits bateaux
que les enfants lancent sur les bassins de Green Park,
ou de la Serpentine River.
Bientôt le Great Eastern se trouva par le travers des
cales d’embarquement de Liverpool. Les quatre canons
qui devaient saluer la ville se turent, par respect pour
ces morts que le tender débarquait en ce moment. Mais
des hourras formidables remplacèrent ces détonations
qui sont la dernière expression de la politesse nationale.
Aussitôt les mains de battre, les bras de s’agiter, les
mouchoirs de se déployer avec cet enthousiasme dont
les Anglais sont si prodigues au départ de tout navire,
ne fût-ce qu’un simple canot qui va faire une
promenade en baie. Mais comme on répondait à ces
saluts ! Quels échos ils provoquaient sur les quais ! Des
milliers de curieux couvraient les murs de Liverpool et
de Birkenhead. Les boats, chargés de spectateurs,
fourmillaient sur la Mersey. Les marins du Lord Clyde,
navire de guerre mouillé devant les bassins, s’étaient
dispersés sur les hautes vergues et saluaient le géant de
leurs acclamations. Du haut des dunettes des vaisseaux
ancrés dans la rivière, les musiques nous envoyaient des
harmonies terribles que le bruit des hourras ne pouvait
couvrir. Les pavillons montaient et descendaient
incessamment en l’honneur du Great Eastern. Mais
bientôt les cris commencèrent à s’éteindre dans
l’éloignement. Notre steamship rangea de près le
Tripoli, un paquebot de la ligne Cunard, affecté au
transport des émigrants, et qui, malgré sa jauge de deux
mille tonneaux, paraissait n’être qu’une simple barque.
Puis, sur les deux rives, les maisons se firent de plus en
plus rares. Les fumées cessèrent de noircir le paysage.
La campagne trancha sur les murs de briques. Encore
quelques longues et uniformes rangées de maisons
ouvrières. Enfin des villas apparurent, et, sur la rive
gauche de la Mersey, de la plate-forme du phare et de
l’épaulement du bastion, quelques derniers hourras
nous saluèrent une dernière fois.
À trois heures, le Great Eastern avait franchi les
passes de la Mersey, et il donnait dans le canal Saint-
Georges. Le vent du sud-ouest soufflait en grande brise.
Nos pavillons, rigidement tendus, ne faisaient pas un
pli. La mer se gonflait déjà de quelques houles, mais le
steamship ne les ressentait pas.
Vers quatre heures, le capitaine Anderson fit
stopper. Le tender forçait de vapeur pour nous
rejoindre. Il nous ramenait le second médecin du bord.
Lorsque le boat eut accosté, on lança une échelle de
corde par laquelle ce personnage embarqua, non sans
peine. Plus agile que lui, notre pilote s’affala par le
même chemin jusqu’à son canot, qui l’attendait, et dont
chaque rameur était muni d’une ceinture natatoire en
liège. Quelques instants après, il rejoignait une
charmante petite goélette qui l’attendait sous le vent.
La route fut aussitôt reprise. Sous la poussée de ses
aubes et de son hélice, la vitesse du Great Eastern
s’accéléra. Malgré le vent debout, il n’éprouvait ni
roulis ni tangage. Bientôt l’ombre couvrit la mer, et la
côte du comté de Galles, marquée par la pointe de
Holyhead, se perdit enfin dans la nuit.
6
Le lendemain, 27 mars, le Great Eastern prolongeait
par tribord la côte accidentée de l’Irlande. J’avais choisi
ma cabine à l’avant sur le premier rang en abord.
C’était une petite chambre, bien éclairée par deux
larges hublots. Une seconde rangée de cabines la
séparait du premier salon de l’avant, de telle sorte que
ni le bruit des conversations ni le fracas des pianos, qui
ne manquaient pas à bord, n’y pouvaient parvenir.
C’était une cabane isolée à l’extrémité d’un faubourg.
Un canapé, une couchette, une toilette la meublaient
suffisamment. À sept heures du matin, après avoir
traversé les deux premières salles, j’arrivai sur le pont.
Quelques passagers arpentaient déjà les roufles. Un
roulis presque insensible balançait légèrement le
steamer. Le vent cependant soufflait en grande brise,
mais la mer, couverte par la côte, ne pouvait se faire.
Néanmoins, j’augurais bien de l’indifférence du Great
Eastern.
Arrivé sur la dunette de la smoking room, j’aperçus
cette longue étendue de côte, élégamment profilée, à
laquelle son éternelle verdure a valu d’être nommée
« Côte d’Émeraude ». Quelques maisons solitaires, le
lacet d’une route de douaniers, un panache de vapeur
blanche marquant le passage d’un train entre deux
collines, un sémaphore isolé, faisant des gestes
grimaçants aux navires du large, l’animaient çà et là.
Entre la côte et nous, la mer présentait une nuance
d’un vert sale, comme une plaque irrégulièrement
tachée de sulfate de cuivre. Le vent tendait encore à
fraîchir ; quelques embruns volaient comme une
poussière ; de nombreux bâtiments, bricks ou goélettes,
cherchaient à s’élever de la terre ; des steamers
passaient en crachant leur fumée noire ; le Great
Eastern, bien qu’il ne fût pas encore animé d’une
grande vitesse, les distançait sans peine.
Bientôt nous eûmes connaissance de Queen’s-Town,
petit port de relâche devant lequel manœuvrait une
flottille de pêcheurs. C’est là que tout navire, venant de
l’Amérique ou des mers du Sud – bateau à vapeur ou
bateau à voiles, transatlantique ou bâtiment de
commerce –, jette en passant ses sacs à dépêches. Un
express, toujours en pression, les emporte à Dublin en
quelques heures. Là, un paquebot, toujours fumant, un
steamer pur sang, tout en machines, vrai fuseau à roues
qui passe au travers des lames, bateau de course
autrement utile que Gladiateur ou Fille-de-l’Air, prend
ces lettres, et, traversant le détroit avec une vitesse de
dix-huit milles à l’heure, il les dépose à Liverpool. Les
dépêches, ainsi entraînées, gagnent un jour sur les plus
rapides transatlantiques.
Vers neuf heures, le Great Eastern remonta d’un
quart dans l’ouest-nord-ouest. Je venais de descendre
sur le pont, lorsque je fus rejoint par le capitaine Mac
Elwin. Un de ses amis l’accompagnait, un homme de
six pieds, à barbe blonde, dont les longues moustaches,
perdues au milieu des favoris, laissaient le menton à
découvert, suivant la mode du jour. Ce grand garçon
présentait le type de l’officier anglais : il avait la tête
haute, mais sans raideur, le regard assuré, les épaules
dégagées, aisance et liberté dans sa marche, en un mot
tous les symptômes de ce courage si rare qu’on peut
appeler le « courage sans colère ». Je ne me trompais
pas sur sa profession.
« Mon ami Archibald Corsican, me dit Fabian,
comme moi capitaine au 22e régiment de l’armée des
Indes. »
Ainsi présentés, le capitaine Corsican et moi nous
nous saluâmes.
« C’est à peine si nous nous sommes vus hier, mon
cher Fabian, dis-je au capitaine Mac Elwin, dont je
serrai la main. Nous étions dans le coup de feu du
départ. Je sais seulement que ce n’est point au hasard
que je dois de vous rencontrer à bord du Great Eastern.
J’avoue que si je suis pour quelque chose dans la
décision que vous avez prise...
– Sans doute, mon cher camarade, me répondit
Fabian. Le capitaine Corsican et moi, nous arrivions à
Liverpool avec l’intention de prendre passage à bord du
China, de la ligne Cunard, quand nous apprîmes que le
Great Eastern allait tenter une nouvelle traversée entre
l’Angleterre et l’Amérique : c’était une occasion.
J’appris que vous étiez à bord : c’était un plaisir. Nous
ne nous étions pas revus depuis trois ans, depuis notre
beau voyage dans les États scandinaves. Je n’hésitai
pas, et voilà pourquoi le tender nous a déposés hier en
votre présence.
– Mon cher Fabian, répondis-je, je crois que ni le
capitaine Corsican ni vous ne regretterez votre décision.
Une traversée de l’Atlantique sur ce grand bateau ne
peut manquer d’être fort intéressante, même pour vous,
si peu marins que vous soyez. Il faut avoir vu cela.
Mais parlons de vous. Votre dernière lettre – et elle n’a
pas six semaines de date –, portait le timbre de
Bombay. J’avais le droit de vous croire encore à votre
régiment.
– Nous y étions, il y a trois semaines, répondit
Fabian. Nous y menions cette existence moitié
militaire, moitié campagnarde des officiers indiens,
pendant laquelle on fait plus de chasses que de razzias.
Je vous présente même le capitaine Archibald comme
un grand destructeur de tigres. C’est la terreur des
jungles. Cependant, bien que nous soyons garçons et
sans famille, l’envie nous a pris de laisser un peu de
repos à ces pauvres carnassiers de la péninsule, et de
venir respirer quelques molécules de l’air européen.
Nous avons obtenu un congé d’un an, et aussitôt, par la
mer Rouge, par Suez, par la France, nous sommes
arrivés avec la rapidité d’un express dans notre vieille
Angleterre.
– Notre vieille Angleterre ! répondit en souriant le
capitaine Corsican, nous n’y sommes déjà plus, Fabian.
C’est un navire anglais qui nous emporte, mais il est
affrété par une compagnie française, et il nous conduit
en Amérique. Trois pavillons différents flottent sur
notre tête, et prouvent que nous foulons du pied un sol
franco-anglo-américain.
– Qu’importe ! répondit Fabian, dont le front se rida
un instant sous une impression douloureuse,
qu’importe, pourvu que notre congé se passe ! Il nous
faut du mouvement. C’est la vie. Il est si bon d’oublier
le passé, et de tuer le présent par le renouvellement des
choses autour de soi ! Dans quelques jours, nous serons
à New York, où j’embrasserai ma sœur et ses enfants
que je n’ai pas vus depuis plusieurs années. Puis nous
visiterons les Grands Lacs. Nous redescendrons le
Mississippi jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Nous ferons
une battue sur l’Amazone. De l’Amérique nous
sauterons en Afrique, où les lions et les éléphants se
sont donné rendez-vous au Cap pour fêter l’arrivée du
capitaine Corsican, et de là nous reviendrons imposer
aux cipayes les volontés de la métropole ! »
Fabian parlait avec une volubilité nerveuse, et sa
poitrine se gonflait de soupirs. Il y avait évidemment
dans sa vie un malheur que j’ignorais encore, et que ses
lettres mêmes ne m’avaient pas laissé pressentir.
Archibald Corsican me parut être au courant de cette
situation. Il montrait une très vive amitié pour Fabian,
plus jeune que lui de quelques années. Il semblait être
le frère aîné de Mac Elwin, ce grand capitaine anglais,
dont le dévouement, à l’occasion, pouvait être porté
jusqu’à l’héroïsme.
En ce moment notre conversation fut interrompue.
La trompette retentit à bord. C’était un steward joufflu
qui annonçait, un quart d’heure d’avance, le lunch de
midi et demi. Quatre fois par jour, à la grande
satisfaction des passagers, ce rauque cornet résonnait
ainsi : à huit heures et demie pour le déjeuner, à midi et
demi pour le lunch, à quatre heures pour le thé, à sept
heures et demie pour le dîner. En peu d’instants les
longs boulevards furent déserts, et bientôt tous les
convives étaient attablés dans les vastes salons, où je
parvins à me placer près de Fabian et du capitaine
Corsican.
Quatre rangs de tables meublaient ces salles à
manger. Au-dessus, les verres et les bouteilles, disposés
sur leurs planchettes de roulis, gardaient une immobilité
et une perpendicularité parfaite. Le steamship ne
ressentait aucunement les ondulations de la houle. Les
convives, hommes, femmes ou enfants, pouvaient
luncher sans crainte. Les plats, finement préparés,
circulaient. De nombreux stewards s’empressaient à
servir.
À la demande de chacun, mentionnée sur une petite
carte ad hoc, ils fournissaient les vins, liqueurs ou ales,
qui faisaient l’objet d’un compte à part. Entre tous, les
Californiens se distinguaient par leur aptitude à boire du
champagne. Il y avait là, près de son mari, ancien
douanier, une blanchisseuse enrichie dans les lavages
de San Francisco, qui buvait du Clicquot à trois dollars
la bouteille. Deux ou trois jeunes misses, frêles et pâles,
dévoraient des tranches de bœuf saignant. De longues
mistresses, à défenses d’ivoire, vidaient dans leurs
petits verres le contenu d’un œuf à la coque. D’autres
dégustaient avec une évidente satisfaction les tartes à la
rhubarbe ou les céleris du dessert. Chacun fonctionnait
avec entrain. On se serait cru dans un restaurant des
boulevards, en plein Paris, non en plein océan.
Le lunch terminé, les roufles se peuplèrent de
nouveau. Les gens se saluaient au passage ou
s’abordaient comme des promeneurs de Hyde Park. Les
enfants jouaient, couraient, lançaient leurs ballons,
poussaient leurs cerceaux, ainsi qu’ils l’eussent fait sur
le sable des Tuileries. La plupart des hommes fumaient
en se promenant. Les dames, assises sur des pliants,
travaillaient, lisaient ou cousaient ensemble. Les
gouvernantes et les bonnes surveillaient les bébés.
Quelques gros Américains pansus se balançaient sur
leurs chaises à bascule. Les officiers du bord allaient et
venaient, les uns faisant leur quart sur les passerelles et
surveillant le compas, les autres répondant aux
questions souvent ridicules des passagers. On entendait
aussi, à travers les accalmies de la brise, les sons d’un
orgue placé dans le grand roufle de l’arrière, et les
accords de deux ou trois pianos de Pleyel qui se
faisaient une déplorable concurrence dans les salons
inférieurs.
Vers trois heures, de bruyants hourras éclatèrent.
Les passagers envahirent les dunettes. Le Great Eastern
rangeait à deux encablures un paquebot qu’il avait
gagné main sur main. C’était le Propontis, faisant route
sur New York, qui salua le géant des mers en passant,
et le géant des mers lui rendit son salut.
À quatre heures et demie, la terre était toujours en
vue et nous restait à trois milles sur tribord. On la
voyait à peine à travers les embruns d’un grain qui
s’était subitement déclaré. Bientôt un feu apparut.
C’était le phare de Fastnet, placé sur un roc isolé, et la
nuit ne tarda pas à se faire, pendant laquelle nous
devions doubler le cap Clear, dernière pointe avancée
de la côte d’Irlande.
7
J’ai dit que la longueur du Great Eastern dépassait
deux hectomètres. Pour les esprits friands de
comparaison, je dirai qu’il est d’un tiers plus long que
le pont des Arts. Il n’aurait donc pu évoluer dans la
Seine. D’ailleurs, vu son tirant d’eau, il n’y flotterait
pas plus que ne flotte le pont des Arts. En réalité, le
steamship mesure deux cent sept mètres cinquante à la
ligne de flottaison entre ses perpendiculaires. Il a deux
cent dix mètres vingt-cinq sur le pont supérieur, de tête
en tête, c’est-à-dire que sa longueur est double de celle
des plus grands paquebots transatlantiques. Sa largeur
est de vingt-cinq mètres trente à son maître couple, et
de trente-six mètres soixante-cinq en dehors des
tambours.
La coque du Great Eastern est à l’épreuve des plus
formidables coups de mer. Elle est double et se
compose d’une agrégation de cellules disposées entre
bord et serre, qui ont quatre-vingt-six centimètres de
hauteur. De plus, treize compartiments, séparés par des
cloisons étanches, accroissent sa sécurité au point de
vue de la voie d’eau et de l’incendie. Dix mille
tonneaux de fer ont été employés à la construction de
cette coque, et trois millions de rivets, rabattus à chaud,
assurent le parfait assemblage des plaques de son bordé.
Le Great Eastern déplace vingt-huit mille cinq cents
tonneaux, quand il tire trente pieds d’eau. Lège, il ne
cale que six mètres dix. Il peut transporter dix mille
passagers. Des trois cent soixante-treize chefs-lieux
d’arrondissement de la France, deux cent soixante-
quatorze sont moins peuplés que ne le serait cette sous-
préfecture flottante avec son maximum de passagers.
Les lignes du Great Eastern sont très allongées. Son
étrave droite est percée d’écubiers par lesquels filent les
chaînes des ancres. Son avant, très pincé, ne présentant
ni creux ni bosses, est fort réussi. Son arrière rond
tombe un peu et dépare l’ensemble.
De son pont s’élèvent six mâts et cinq cheminées.
Les trois premiers mâts sur l’avant sont le
« foregigger » et le « foremast », tous deux mâts de
misaine, et le « mainmast », ou grand mât. Les trois
derniers sur l’arrière sont appelés « aftermainmast,
mizzenmast et after-gigger ». Le « foremast » et le
« mainmast » portent des goélettes, des huniers et des
perroquets. Les quatre autres mâts ne sont gréés que de
voiles en pointe ; le tout formant cinq mille quatre cents
mètres carrés de surface de voilure, en bonne toile de la
fabrique royale d’Edimbourg. Sur les vastes hunes du
second et du troisième mât, une compagnie de soldats
pourrait manœuvrer à l’aise. De ces six mâts, maintenus
par des haubans et des galhaubans métalliques, le
second, le troisième et le quatrième sont faits de tôles
boulonnées, véritables chefs-d’œuvre de chaudronnerie.
À l’étambrai, ils mesurent un mètre dix de diamètre, et
le plus grand, le « mainmast », s’élève à une hauteur de
deux cent sept pieds français, qui est supérieure à celle
des tours de Notre-Dame.
Quant aux cheminées, deux en avant des tambours
desservent la machine à aubes, trois en arrière
desservent la machine à hélice ; ce sont d’énormes
cylindres, hauts de trente mètres cinquante, maintenus
par des chaînes frappées sur les roufles.
À l’intérieur du Great Eastern, l’aménagement de la
vaste coque a été judicieusement compris. L’avant
renferme les buanderies à vapeur et le poste de
l’équipage. Viennent ensuite un salon de dames et un
grand salon décoré de lustres, de lampes à roulis, de
peintures recouvertes de glaces. Ces magnifiques pièces
reçoivent le jour à travers des claires-voies latérales,
supportées sur d’élégantes colonnettes dorées, et elles
communiquent avec le pont supérieur par de larges
escaliers à marches métalliques et à rampes d’acajou.
En abord sont disposés quatre rangs de cabines que
sépare un couloir, les unes communiquant par un palier,
les autres placées à l’étage inférieur, auxquelles donne
accès un escalier spécial. Sur l’arrière, les trois vastes
« dining-rooms » présentaient la même disposition pour
les cabines. Des salons de l’avant à ceux de l’arrière, on
passait en suivant une coursive dallée qui contourne la
machine des roues entre ses parois de tôle et les offices
du bord.
Les machines du Great Eastern sont justement
considérées comme des chefs-d’œuvre, – j’allais dire
des chefs-d’œuvre d’horlogerie. Rien de plus étonnant
que de voir ces énormes rouages fonctionner avec la
précision et la douceur d’une montre. La puissance
nominale de la machine à aubes est de mille chevaux.
Cette machine se compose de quatre cylindres
oscillants d’un diamètre de deux mètres vingt-six,
accouplés par paires, et développant quatre mètres
vingt-sept de course au moyen de leurs pistons
directement articulés sur les bielles. La pression
moyenne est de vingt livres par pouce, environ un
kilogramme soixante-seize par centimètres carré, soit
une atmosphère deux tiers. La surface de chauffe des
quatre chaudières réunies est de sept cent quatre-vingts
mètres carrés. Cet « engine-paddle » marche avec un
calme majestueux ; son excentrique, entraîné par l’arbre
de couche, semble s’enlever comme un ballon dans
l’air. Il peut donner douze tours de roues par minute, et
contraste singulièrement avec la machine de l’hélice,
plus rapide, plus rageuse, qui s’emporte sous la poussée
de ses seize cents chevaux-vapeur.
Cet « engine-screw » compte quatre cylindres fixes
disposés horizontalement. Ils se font tête deux par deux,
et leurs pistons, dont la course est de un mètre vingt-
quatre, agissent directement sur l’arbre de l’hélice. Sous
la pression produite par ses six chaudières, dont la
surface de chauffe est de onze cent soixante-quinze
mètres carrés, l’hélice, pesant soixante tonneaux, peut
donner jusqu’à quarante-huit révolutions par minute ;
mais alors, haletante, pressée, éperdue, cette machine
vertigineuse s’emporte, et ses longs cylindres semblent
s’attaquer à coups de pistons, comme d’énormes ragots
à coups de défenses.
Indépendamment de ces deux appareils, le Great
Eastern possède encore six autres machines auxiliaires
pour l’alimentation, les mises en train et les cabestans.
La vapeur, on le voit, joue à bord un rôle important
dans toutes les manœuvres.
Tel est ce steamship sans pareil et reconnaissable
entre tous. Ce qui n’empêcha pas un capitaine français
de porter un jour cette mention naïve sur son livre de
bord : « Rencontré navire à six mâts et cinq cheminées.
Supposé Great Eastern. »
8
La nuit du mercredi au jeudi fut assez mauvaise.
Mon cadre s’agita extraordinairement, et je dus
m’accoter des genoux et des coudes contre sa planche
de roulis. Sacs et valises allaient et venaient dans ma
cabine. Un tumulte insolite emplissait le salon voisin,
au milieu duquel deux ou trois cents colis,
provisoirement déposés, roulaient d’un bord à l’autre,
heurtant avec fracas les bancs et les tables. Les portes
battaient, les ais craquaient, les cloisons poussaient ces
gémissements particuliers au bois de sape, les verres et
les bouteilles s’entrechoquaient dans leurs suspensions
mobiles, et des cataractes de vaisselles se précipitaient
sur le plancher des offices. J’entendais aussi les
ronflements irréguliers de l’hélice et le battement des
roues qui, alternativement émergées, frappaient l’air de
leurs palettes. À tous ces symptômes, je compris que le
vent avait fraîchi et que le steamship ne restait plus
indifférent aux lames du large qui le prenaient par le
travers.
À six heures du matin, après une nuit sans sommeil,
je me levai. Cramponné d’une main à mon cadre, de
l’autre je m’habillai tant bien que mal. Mais, sans point
d’appui, je n’aurais pu tenir debout, et je dus lutter
sérieusement avec mon paletot pour l’endosser. Puis je
quittai ma cabine, je traversai le salon, m’aidant des
pieds et des mains, au milieu de cette houle de colis. Je
montai l’escalier sur les genoux comme un paysan
romain qui gravit les degrés de la Scala santa de Ponce
Pilate, et enfin j’arrivai sur le pont, où je m’accrochai
vigoureusement à un taquet de tournage.
Plus de terre en vue. Le cap Clear avait été doublé
dans la nuit. Autour de nous cette vaste circonférence
tracée par la ligne d’eau sur le fond du ciel. La mer,
couleur d’ardoise, se gonflait en longues lames qui ne
déferlaient pas. Le Great Eastern, pris par le travers, et
qu’aucune voile n’appuyait. roulait effroyablement. Ses
mâts, comme de longues pointes de compas décrivaient
dans l’air d’immenses arcs de cercle. Le tangage était
peu sensible, j’en conviens, mais le roulis était
insoutenable. Impossible de se tenir debout. L’officier
de quart, cramponné à la passerelle, semblait balancé
comme une escarpolette.
De taquet en taquet, je parvins à gagner le tambour
de tribord. Le pont, mouillé par la brume, était très
glissant. Je me préparais donc à m’accoter contre une
des épontilles de la passerelle, quand un corps vint
rouler à mes pieds.
C’était celui du docteur Dean Pitferge. Mon original
se redressa aussitôt sur les genoux, et me regardant :
« C’est bien cela, dit-il. L’amplitude de l’arc décrit
par les parois du Great Eastern est de quarante degrés,
soit vingt au-dessous de l’horizontale et vingt au-
dessus.
– Vraiment ! m’écriai-je, riant, non de l’observation,
mais des conditions dans lesquelles elle était faite.
– Vraiment, reprit le docteur. Pendant l’oscillation,
la vitesse des parois est d’un mètre sept cent quarante-
quatre millimètres par seconde. Un transatlantique, qui
est moitié moins large, ne met que ce temps à revenir
d’un bord à l’autre.
– Alors, répondis-je, puisque le Great Eastern
reprend si vite sa perpendiculaire, c’est qu’il y a excès
de stabilité.
– Pour lui, oui, mais non pour ses passagers !
répliqua gaiement Dean Pitferge, car eux, vous le
voyez, reviennent à l’horizontale, et plus vite qu’ils ne
le veulent. »
Le docteur, enchanté de sa repartie, s’était relevé, et,
nous soutenant mutuellement, nous pûmes gagner un
des bancs de la dunette. Dean Pitferge en était quitte
pour quelques écorchures, et je l’en félicitai, car il
aurait pu se briser la tête.
« Oh ! ce n’est pas fini ! me répondit-il, et avant peu
il nous arrivera malheur.
– À nous ?
– Au steamship, et, par conséquent, à moi, à nous, à
tous les passagers.
– Si vous parlez sérieusement, demandai-je,
pourquoi vous êtes-vous embarqué à bord ?
– Pour voir ce qui arrivera, car il ne me déplairait
pas de faire naufrage ! répondit le docteur, me regardant
d’un air entendu.
– Est-ce la première fois que vous naviguez sur le
Great Eastern ?
– Non. J’ai déjà fait plusieurs traversées... en
curieux.
– Il ne faut pas vous plaindre alors.
– Je ne me plains pas. Je constate les faits, et
j’attends patiemment l’heure de la catastrophe. »
Le docteur se moquait-il de moi ? Je ne savais que
penser. Ses petits yeux me paraissaient bien ironiques.
Je voulus le pousser plus loin.
« Docteur, lui dis-je, je ne sais sur quels faits
reposent vos fâcheux pronostics, mais permettez-moi de
vous rappeler que le Great Eastern a déjà franchi vingt
fois l’Atlantique, et que l’ensemble de ses traversées a
été satisfaisant.
– N’importe ! répondit Pitferge. Ce navire « a reçu
un sort » pour employer l’expression vulgaire. Il
n’échappera pas à sa destinée. On le sait et on n’a pas
confiance en lui. Rappelez-vous quelles difficultés les
ingénieurs ont éprouvées pour le lancer. Il ne voulait
pas plus aller à l’eau que l’hôpital de Greenwich. Je
crois même que Brunnel, qui l’a construit, est mort
« des suites de l’opération », comme nous disons en
médecine.
– Ah ! çà, docteur, repris-je, est-ce que vous seriez
matérialiste ?
– Pourquoi cette question ?
– Parce que j’ai remarqué que bien des gens qui ne
croient pas en Dieu croient à tout le reste, même au
mauvais œil.
– Plaisantez, monsieur, reprit le docteur, mais
laissez-moi continuer mon argumentation. Le Great
Eastern a déjà ruiné plusieurs compagnies. Construit
pour le transport des émigrants et le trafic des
marchandises en Australie, il n’a jamais été en
Australie. Combiné pour donner une vitesse supérieure
à celle des paquebots transocéaniens, il leur est resté
inférieur.
– De là, dis-je, à conclure que...
– Attendez, répondit le docteur. Un des capitaines
du Great Eastern s’est déjà noyé, et c’était l’un des plus
habiles, car en le tenant à peu près debout à la lame, il
savait éviter cet intolérable roulis.
– Eh bien ! dis-je, il faut regretter la mort de cet
homme habile, et voilà tout.
– Puis, reprit Dean Pitferge, sans se soucier de mon
incrédulité, on raconte des histoires sur ce steamship.
On dit qu’un passager qui s’est égaré dans ses
profondeurs, comme un pionnier dans les forêts
d’Amérique, n’a jamais pu être retrouvé.
– Ah ! fis-je ironiquement, voilà un fait !
– On raconte aussi, reprit le docteur, que, pendant la
construction des chaudières, un mécanicien a été soudé,
par mégarde, dans la boîte à vapeur.
– Bravo ! m’écriai-je. Le mécanicien soudé ! E ben
trovato. Vous y croyez, docteur ?
– Je crois, me répondit Pitferge, je crois très
sérieusement que notre voyage a mal commencé et qu’il
finira mal.
– Mais le Great Eastern est un bâtiment solide,
répliquai-je, et d’une rigidité de construction qui lui
permet de résister comme un bloc plein, et de défier les
mers les plus furieuses !
– Sans doute, il est solide, reprit le docteur, mais
laissez-le tomber dans le creux des lames, et vous
verrez s’il s’en relève. C’est un géant, soit, mais un
géant dont la force n’est pas en proportion avec la taille.
Les machines sont trop faibles pour lui. Avez-vous
entendu parler de son dix-neuvième voyage entre
Liverpool et New York ?
– Non, docteur ?
– Eh bien, j’étais à bord. Nous avions quitté
Liverpool, le 10 décembre, un mardi. Les passagers
étaient nombreux, et tous pleins de confiance. Les
choses allèrent bien tant que nous fûmes abrités des
lames du large par la côte d’Irlande. Pas de roulis, pas
de malades. Le lendemain, même indifférence à la mer.
Même enchantement des passagers. Le 12, vers le
matin, le vent fraîchit. La houle du large nous prit par le
travers, et le Great Eastern de rouler. Les passagers,
hommes et femmes, disparurent dans les cabines. À
quatre heures, le vent soufflait en tempête. Les meubles
entrèrent en danse. Une des glaces du grand salon est
brisée d’un coup de la tête de votre serviteur. Toute la
vaisselle se casse. Un vacarme épouvantable ! Huit
embarcations sont arrachées de leurs portemanteaux
dans un coup de mer. En ce moment la situation devient
grave. La machine des roues a dû être arrêtée. Un
énorme morceau de plomb, déplacé par le roulis,
menaçait de s’engager dans ses organes. Cependant
l’hélice continuait de nous pousser en avant. Bientôt les
roues reprennent à demi-vitesse ; mais l’une d’elles,
pendant son arrêt, a été faussée ; ses rayons et ses pales
raclent la coque du navire. Il faut arrêter de nouveau la
machine et se contenter de l’hélice pour tenir la cape.
La nuit fut horrible. La tempête avait redoublé. Le
Great Eastern était tombé dans le creux des lames et ne
pouvait s’en relever. Au point du jour, il ne restait pas
une ferrure des roues. On hissa quelques voiles pour
évoluer et remettre le navire debout à la mer. Voiles
aussitôt emportées que tendues. La confusion règne
partout. Les chaînes-câbles, arrachées de leur puits,
roulent d’un bord à l’autre. Un parc à bestiaux est
défoncé, et une vache tombe dans le salon des dames à
travers l’écoutille. Nouveau malheur ! la mèche du
gouvernail se rompt. On ne gouverne plus. Des chocs
épouvantables se font entendre. C’est un réservoir à
huile, pesant trois mille kilos, dont les saisines se sont
brisées, et qui, balayant l’entrepont, frappe
alternativement les flancs intérieurs qu’il va défoncer
peut-être ! Le samedi se passe au milieu d’une
épouvante générale. Toujours dans le creux des lames.
Le dimanche seulement, le vent commence à mollir. Un
ingénieur américain, passager à bord, parvint à frapper
des chaînes sur le safran du gouvernail. On évolue peu
à peu. Le grand Great Eastern se remet debout à la mer,
et huit jours après avoir quitté Liverpool nous rentrions
à Queen’s town. Or qui sait, monsieur, où nous serons
dans huit jours ! »
9
Il faut l’avouer, le docteur Dean Pitferge n’était pas
rassurant. Les passagères ne l’auraient pas entendu sans
frémir. Plaisantait-il ou parlait-il sérieusement ? Était-il
vrai qu’il suivît le Great Eastern dans toutes ses
traversées pour assister à quelque catastrophe ? Tout est
possible de la part d’un excentrique, surtout quand il est
anglais.
Cependant le steamship continuait sa route, en
roulant comme un canot. Il gardait imperturbablement
la ligne loxodromique des bateaux à vapeur. On sait que
sur une surface plane le plus court chemin d’un point à
un autre c’est la ligne droite. Sur une sphère, c’est la
ligne courbe formée par la circonférence des grands
cercles. Les navires, pour abréger la traversée, ont donc
intérêt à suivre cette route. Mais les bâtiments à voiles
ne peuvent garder cette ligne, quand ils ont le vent
debout. Seuls, les steamers sont maîtres de se maintenir
suivant une direction rigoureuse, et ils prennent la route
des grands cercles. C’est ce que fit le Great Eastern en
s’élevant un peu vers le nord-ouest.
Le roulis continuait. Cet horrible mal de mer, à la
fois contagieux et épidémique, faisait de rapides
progrès. Quelques passagers, hâves, exsangues, le nez
pincé, les joues creuses, les tempes serrées, demeuraient
quand même sur le pont pour y humer le grand air. Pour
la plupart, ils étaient furieux contre le malencontreux
steamship qui se comportait comme une véritable
bouée, et contre la Société des Affréteurs, dont les
prospectus portaient que le mal de mer « était inconnu à
bord ».
Vers neuf heures du matin, un objet fut signalé à
trois ou quatre milles par la hanche de bâbord. Était-ce
une épave, une carcasse de baleine ou une carcasse de
navire ? On ne pouvait le distinguer encore. Un groupe
de passagers valides, réunis sur le roufle de l’avant,
observait ce débris qui flottait à trois cents milles de la
côte la plus rapprochée.
Cependant, le Great Eastern avait laissé porter vers
l’objet signalé. Les lorgnettes manœuvraient avec
ensemble. Les appréciations allaient grand train, et
entre ces Américains et ces Anglais, pour lesquels tout
prétexte à gageure est bon, les enjeux commençaient à
monter. Parmi ces parieurs enragés, je remarquai un
homme de haute taille, dont la physionomie me frappa
par des signes non équivoques d’une profonde
duplicité. Cet individu avait un sentiment de haine
générale stéréotypé sur ses traits, auquel ne se fussent
mépris ni les physionomistes ni les physiologistes, le
front plissé par une ride verticale, le regard à la fois
audacieux et inattentif, l’œil sec, les sourcils très
rapprochés, les épaules hautes, la tête au vent, enfin
tous les indices d’une rare impudence jointe à une rare
fourberie. Quel était cet homme ? je l’ignorais, mais il
me déplut singulièrement. Il parlait haut et de ce ton qui
semble contenir une insulte. Quelques acolytes, dignes
de lui, riaient à ses plaisanteries de mauvais goût. Ce
personnage prétendait reconnaître dans l’épave une
carcasse de baleine, et il appuyait son dire de paris
importants qui trouvaient immédiatement des teneurs.
Ces paris qui se montèrent à plusieurs centaines de
dollars, il les perdit tous. En effet, cette épave était une
coque de navire. Le steamship s’en approchait
rapidement. On pouvait déjà voir le cuivre vert-de-grisé
de sa carène. C’était un trois-mâts, rasé de sa mâture, et
couché sur le flanc. Il devait jauger cinq ou six cents
tonneaux. À ses porte-haubans pendaient des carènes
brisées.
Ce navire avait-il été abandonné par son équipage ?
c’était la question ou, pour employer l’expression
anglaise, la « great attraction » du moment. Cependant,
personne ne se montrait sur cette coque. Peut-être les
naufragés s’étaient-ils réfugiés à l’intérieur ? Armé de
ma lunette, je voyais depuis quelques instants un objet
remuer sur l’avant du navire ; mais je reconnus bientôt
que c’était un reste de foc que le vent agitait.
À la distance d’un demi-mille, tous les détails de
cette coque devinrent visibles. Elle était neuve et dans
un parfait état de conservation. Son chargement, qui
avait glissé sous le vent, l’obligeait à conserver la bande
sur tribord. Évidemment, ce bâtiment, engagé dans un
moment critique, avait dû sacrifier sa mâture.
Le Great Eastern s’en approcha. Il en fit le tour. Il
signala sa présence par de nombreux coups de sifflet.
L’air en était déchiré. Mais l’épave demeura muette et
inanimée. Dans tout cet espace de mer circonscrit par
l’horizon, rien en vue. Pas une embarcation aux flancs
du bâtiment naufragé.
L’équipage avait eu sans doute le temps de s’enfuir.
Mais avait-il pu gagner la terre distante de trois cents
milles ? De frêles canots pouvaient-ils résister aux
lames qui balançaient si effroyablement le Great
Eastern ? À quelle date d’ailleurs remontait cette
catastrophe ? Par ces vents régnants, ne fallait-il pas
chercher plus loin, dans l’ouest, le théâtre du naufrage ?
Cette coque ne dérivait-elle pas depuis longtemps déjà
sous la double influence des courants et des brises ?
Toutes ces questions devaient rester sans réponse.
Lorsque le steamship rangea l’arrière du navire
naufragé, je lus distinctement sur son tableau le nom de
Lérida ; mais la désignation de son port d’attache
n’était pas indiquée. À sa forme, à ses façons relevées,
à l’élancement particulier de son étrave, les matelots du
bord le déclaraient de construction américaine.
Un bâtiment de commerce, un vaisseau de guerre,
n’eût point hésité à amariner cette coque, qui renfermait
sans doute une cargaison de prix. On sait que dans ces
cas de sauvetage, les ordonnances maritimes attribuent
aux sauveteurs le tiers de la valeur. Mais le Great
Eastern, chargé d’un service régulier, ne pouvait
prendre cette épave à sa remorque pendant des milliers
de milles. Revenir sur ses pas pour la conduire au port
le plus voisin était également impossible. Il fallut donc
l’abandonner, au grand regret des matelots, et bientôt ce
débris ne fut plus qu’un point de l’espace qui disparut à
l’horizon. Le groupe des passagers se dispersa. Les uns
regagnèrent leurs salons, les autres leurs cabines, et la
trompette du lunch ne parvint même pas à réveiller tous
ces endormis, abattus par le mal de mer.
Vers midi, le capitaine Anderson fit installer les
deux misaines-goélettes et la misaine d’artimon. Le
navire, mieux appuyé, roula moins. Les matelots
essayèrent aussi d’établir la brigantine enroulée sur son
gui, d’après un nouveau système. Mais le système était
« trop nouveau », sans doute, car on ne put l’utiliser, et
cette brigantine ne servit pas de tout le voyage.
10
Malgré les mouvements désordonnés du navire, la
vie du bord s’organisait. Avec l’Anglo-Saxon, rien de
plus simple. Ce paquebot, c’est son quartier, sa rue, sa
maison qui se déplacent, et il est chez lui. Le Français
au contraire a toujours l’air de voyager, – quand il
voyage.
Lorsque le temps le permettait, la foule affluait sur
les boulevards. Tous ces promeneurs, qui tenaient leur
perpendiculaire malgré les inclinaisons du roulis,
avaient l’air d’hommes ivres, chez lesquels l’ivresse eût
provoqué au même moment les mêmes allures. Quand
les passagères ne montaient pas sur le pont, elles
restaient soit dans leur salon particulier, soit dans le
grand salon. On entendait alors les tapageuses
harmonies qui s’échappaient des pianos. Il faut dire que
ces instruments, « très houleux », comme la mer,
n’eussent pas permis au talent d’un Liszt de s’exercer
purement. Les basses manquaient quand ils se portaient
sur bâbord, et les hautes, quand ils penchaient sur
tribord. De là des trous dans l’harmonie ou des vides
dans la mélodie, dont ces oreilles saxonnes ne se
préoccupaient guère. Entre tous ces virtuoses, je
remarquai une grande femme osseuse qui devait être
bien bonne musicienne ! En effet, pour faciliter la
lecture de son morceau, elle avait marqué toutes les
notes d’un numéro et toutes les touches du piano d’un
numéro correspondant. La note était-elle cotée vingt-
sept, elle frappait la touche vingt-sept. Était-ce la note
cinquante-trois, elle attaquait la note cinquante-trois. Et
cela, sans se soucier du bruit qui se faisait autour d’elle,
ni des autres pianos résonnant dans les salons voisins,
ni des maussades enfants qui venaient à coups de poing
écraser des accords sur ces octaves inoccupées !
Pendant ce concert, les assistants prenaient au
hasard les livres épars çà et là sur les tables. Un d’eux y
rencontrait-il un passage intéressant, il le lisait à voix
haute, et ses auditeurs, écoutant avec complaisance, le
saluaient d’un murmure flatteur. Quelques journaux
traînaient sur les canapés, de ces journaux anglais ou
américains qui ont toujours l’air vieux, bien qu’ils ne
soient jamais coupés. C’est une opération incommode
que de déployer ces immenses feuillets qui couvriraient
une superficie de plusieurs mètres carrés. Mais la mode
étant de ne pas couper, on ne coupe pas. Un jour, j’eus
la patience de lire le New York Herald dans ces
conditions, et de le lire jusqu’au bout. Mais que l’on
juge si je fus payé de ma peine en relevant cet entrefilet
sous la rubrique « personal » : « M. X... prie la jolie
Miss Z..., qu’il a rencontrée hier dans l’omnibus de la
25e rue, de venir le trouver demain dans la chambre 17
de l’hôtel Saint-Nicolas. Il désirerait causer mariage
avec elle. » Qu’a fait la jolie Miss Z... ? je ne veux
même pas le savoir.
Je passai tout cet après-dîner dans le grand salon,
observant et causant. La conversation ne pouvait
manquer d’être intéressante, car mon ami Dean Pitferge
était venu s’asseoir auprès de moi.
« Êtes-vous remis de votre chute ? lui demandai-je.
– Parfaitement, me répondit-il. Mais cela ne marche
pas.
– Qu’est-ce qui ne marche pas ? Vous ?
– Non, notre steamship. Les chaudières de l’hélice
fonctionnent mal. Nous ne pouvons obtenir assez de
pression.
– Vous êtes donc très désireux d’arriver à New
York ?
– Nullement ! Je parle en mécanicien, voilà tout. Je
me trouve fort bien ici, et je regretterai sincèrement de
quitter cette collection d’originaux que le hasard a
réunis... pour mon plaisir.
– Des originaux ! m’écriai-je, en regardant les
passagers qui affluaient dans le salon. Mais tous ces
gens-là se ressemblent !
– Bah ! fit le docteur, on voit que vous ne les
connaissez guère. L’espèce est la même, j’en conviens,
mais dans cette espèce que de variétés ! Considérez, là-
bas, ce groupe d’hommes sans gêne, les jambes
étendues sur les divans, le chapeau vissé sur la tête. Ce
sont des Yankees, de purs Yankees des petits États du
Maine, du Vermont ou du Connecticut, des produits de
la Nouvelle-Angleterre, hommes d’intelligence et
d’action, un peu trop influencés par les révérends, mais
qui ont le tort de ne pas mettre leur main devant leur
bouche quand ils éternuent. Ah ! cher monsieur, ce sont
là de vrais Saxons, des natures âpres au gain et habiles
donc ! Enfermez deux Yankees dans une chambre, au
bout d’une heure, chacun d’eux aura gagné dix dollars à
l’autre !
– Je ne vous demanderai pas comment, répondis-je
en riant au docteur. Mais parmi eux je vois un petit
homme, le nez au vent, une vraie girouette. Il est vêtu
d’une longue redingote et d’un pantalon noir un peu
court. Quel est ce monsieur ?
– C’est un ministre protestant, un homme
considerable du Massachusetts. Il va rejoindre sa
femme, une ex-institutrice très avantageusement
compromise dans un procès célèbre.
– Et cet autre, grand et lugubre, qui paraît absorbé
dans ses calculs ?
– Cet homme calcule, en effet, dit le docteur. Il
calcule toujours et toujours.
– Des problèmes ?
– Non, sa fortune. C’est un homme considerable. À
toute heure il sait à un centime près ce qu’il possède. Il
est riche. Un quartier de New York est bâti sur ses
terrains. Il y a un quart d’heure, il avait un million six
cent vingt-cinq mille trois cent soixante-sept dollars et
demi ; mais maintenant, il n’a plus qu’un million six
cent vingt-cinq mille trois cent soixante-sept dollars et
quart.
– Pourquoi cette différence dans sa fortune ?
– Parce qu’il vient de fumer un cigare de trente
sols. »
Le docteur Dean Pitferge avait des reparties si
inattendues que je le poussai encore. Il m’amusait. Je
lui désignai un autre groupe casé dans une autre partie
du salon.
« Ceux-là, me dit-il, ce sont les gens du Far West.
Le plus grand, qui ressemble à un maître clerc, c’est un
homme considerable, le gouverneur de la Banque de
Chicago. Il a toujours sous le bras un album
représentant les principales vues de sa ville bien-aimée.
Il en est fier, et avec raison : une ville fondée en 1836
dans un désert, et qui compte aujourd’hui quatre cent
mille âmes, y compris la sienne ! Près de lui, vous
voyez un couple californien. La jeune femme est
délicate et charmante. Le mari, fort décrassé, est un
ancien garçon de charrue qui, un beau jour, a labouré
des pépites. Ce personnage...
– Est un homme considerable, dis-je.
– Sans doute, répondit le docteur, car son actif se
chiffre par millions.
– Et ce grand individu, qui remue toujours la tête du
haut en bas, comme un nègre d’horloge ?
– Ce personnage, répondit le docteur, c’est le
célèbre Cokburn de Rochester, le statisticien universel,
qui a tout pesé, tout mesuré, tout dosé, tout compté.
Interrogez ce maniaque inoffensif. Il vous dira ce qu’un
homme de cinquante ans a mangé de pain dans sa vie,
le nombre de mètres cubes d’air qu’il a respirés. Il vous
dira combien de volumes in-quarto rempliraient les
paroles d’un avocat de Temple Bar, et combien de
milles fait journellement un facteur, rien qu’en portant
des lettres d’amour. Il vous dira le chiffre des veuves
qui passent en une heure sur le pont de Londres, et
quelle serait la hauteur d’une pyramide bâtie avec les
sandwiches consommés en un an par les citoyens de
l’Union. Il vous dira... »
Le docteur, lancé à toute vitesse, eût longtemps
continué sur ce ton, mais d’autres passagers défilaient
devant nos yeux et provoquaient de nouvelles
remarques de l’intarissable docteur. Que de types divers
dans cette foule de passagers ! Pas un flâneur pourtant,
car on ne se déplace pas d’un continent à l’autre sans un
motif sérieux. La plupart allaient sans doute chercher
fortune sur cette terre américaine, oubliant qu’à vingt
ans un Yankee a fait sa position, et qu’à vingt-cinq il est
déjà trop vieux pour entrer en lutte.
Parmi ces aventuriers, ces inventeurs, ces coureurs
de chance, Dean Pitferge m’en montra quelques-uns qui
ne laissaient pas d’être intéressants. Celui-ci, un savant
chimiste, un rival du docteur Liebig, prétendait avoir
trouvé le moyen de condenser tous les éléments nutritifs
d’un bœuf dans une tablette de viande grande comme
une pièce de cinq francs, et il allait battre monnaie sur
les ruminants des Pampas. Celui-là, inventeur du
moteur portatif – un cheval-vapeur dans un boîtier de
montre –, courait exploiter son brevet dans la Nouvelle-
Angleterre. Cet autre, un Français de la rue Chapon,
emportait trente mille bébés de carton qui disaient
« papa » avec un accent américain très réussi, et il ne
doutait pas que sa fortune ne fût faite.
Et, sans compter ces originaux, que d’autres encore
dont on ne pouvait soupçonner les secrets ! Peut-être,
parmi eux, quelque caissier fuyait-il sa caisse vide, et
quelque « détective », se faisant son ami, n’attendait-il
que l’arrivée du Great Eastern à New York pour lui
mettre la main au collet ? Peut-être aussi eût-on
reconnu dans cette foule quelques-uns de ces lanceurs
d’affaires interlopes qui trouvent toujours des
actionnaires crédules, même quand ces affaires
s’appellent Compagnie océanienne pour l’éclairage au
gaz de la Polynésie, ou Société générale des charbons
incombustibles.
Mais, en ce moment, mon attention fut distraite par
l’entrée d’un jeune ménage qui semblait être sous
l’impression d’un précoce ennui.
« Ce sont des Péruviens, mon cher monsieur, me dit
le docteur, un couple marié depuis un an, qui a promené
sa lune de miel sur tous les horizons du monde. Ils ont
quitté Lima le soir des noces. Ils se sont adorés au
Japon, aimés en Australie, supportés en France,
disputés en Angleterre, et ils se sépareront sans doute
en Amérique !
– Et, dis-je, quel est cet homme de grande taille et
de figure un peu hautaine qui entre en ce moment ? À
sa moustache noire, je le prendrais pour un officier.
– C’est un mormon, me répondit le docteur, un
elder, Mr Hatch, un des grands prédicateurs de la Cité
des Saints. Quel beau type d’homme ! Voyez cet œil
fier, cette physionomie digne, cette tenue si différente
de celle du Yankee. Mr Hatch revient de l’Allemagne et
de l’Angleterre, où il a prêché le mormonisme avec
succès, car cette secte compte, en Europe, un grand
nombre d’adhérents, auxquels elle permet de se
conformer aux lois de leur pays.
– En effet, dis-je, je pense bien qu’en Europe la
polygamie leur est interdite.
– Sans doute, mon cher monsieur, mais ne croyez
pas que la polygamie soit obligatoire pour les mormons.
Brigham Young possède un harem, parce que cela lui
convient ; mais tous ses adeptes ne l’imitent pas sur les
bords du Lac Salé.
– Vraiment ! Et Mr Hatch ?
– Mr Hatch n’a qu’une femme, et il trouve que c’est
assez. D’ailleurs, il se propose de nous expliquer son
système dans une conférence qu’il fera un soir ou
l’autre.
– Le salon sera plein, dis-je.
– Oui, répondit Pitferge, si le jeu ne lui enlève pas
trop d’auditeurs. Vous savez que l’on joue dans le
roufle de l’avant. Il y a là un Anglais de figure
mauvaise et désagréable, qui me paraît mener ce monde
de joueurs. C’est un méchant homme dont la réputation
est détestable. L’avez-vous remarqué ? »
Quelques détails ajoutés par le docteur me firent
reconnaître l’individu qui, le matin même, s’était
signalé par ses paris insensés à propos de l’épave. Mon
diagnostic ne m’avait pas trompé. Dean Pitferge
m’apprit qu’il se nommait Harry Drake. C’était le fils
d’un négociant de Calcutta, un joueur, un débauché, un
duelliste, à peu près ruiné, et qui allait probablement en
Amérique tenter une vie d’aventures.
« Ces gens-là, ajouta le docteur, trouvent toujours
des flatteurs qui les prônent, et celui-ci a déjà son cercle
de gredins dont il forme le point central. Parmi eux, j’ai
remarqué un petit homme court, figure ronde, nez
busqué, grosses lèvres, lunettes d’or, qui doit être un
juif allemand mâtiné de bordelais. Il se dit docteur, en
route pour Québec, mais je vous le donne pour un
farceur de bas étage et un admirateur du Drake. »
En ce moment, Dean Pitferge, qui sautait facilement
d’un sujet à un autre, me poussa le coude. Je regardai la
porte du salon. Un jeune homme de vingt-deux ans et
une jeune fille de dix-sept ans entraient en se donnant le
bras.
« Deux nouveaux mariés ? demandai-je.
– Non, me répondit le docteur d’un ton à demi
attendri, deux vieux fiancés qui n’attendent que leur
arrivée à New York pour se marier. Ils viennent de faire
leur tour d’Europe – avec l’autorisation de la famille,
s’entend –, et ils savent maintenant qu’ils sont faits l’un
pour l’autre. Braves jeunes gens ! c’est plaisir de les
regarder ! Je les vois souvent penchés sur l’écoutille de
la machine, et là, ils comptent les tours de roues, qui ne
marchent pas assez vite à leur gré ! Ah ! monsieur, si
nos chaudières étaient chauffées à blanc comme ces
deux jeunes cœurs, voilà qui ferait monter la
pression ! »
11
Ce jour-là, à midi et demi, à la porte du grand salon,
un timonier afficha la note suivante :
Lat. 51° 15’ N.
Long. 18° 13’ W.
Dist. : Fastnet, 323 miles.
Ce qui signifiait qu’à midi nous étions à 323 milles
du feu de Fastnet, le dernier qui nous fût apparu sur la
côte d’Irlande, et par 51° 15’ de latitude nord et 18° 13’
de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich.
C’était son point que le capitaine faisait ainsi connaître
et que chaque jour les passagers lurent à la même place.
Ainsi, en consultant cette note et en reportant ces
relèvements sur une carte, on pouvait suivre la route du
Great Eastern. Jusqu’ici, ce steamship n’avait fait que
323 milles en trente-six heures. C’était insuffisant, et un
paquebot qui se respecte ne doit pas franchir en vingt-
quatre heures moins de 300 milles.
Après avoir quitté le docteur, je passai le reste de la
journée avec Fabian. Nous nous étions réfugiés à
l’arrière, ce que Pitferge appelait « aller se promener
dans les champs ». Là, isolés et appuyés sur le
couronnement, nous regardions cette mer immense. De
pénétrantes senteurs, distillées dans l’embrun des
lames, s’élevaient jusqu’à nous. Les petits arcs-en-ciel,
produits par les rayons réfractés, se jouaient à travers
l’écume. L’hélice bouillonnait à quarante pieds sous
nos yeux, et, quand elle émergeait, ses branches
battaient les flots avec plus de furie, en faisant étinceler
son cuivre. La mer semblait être une vaste
agglomération d’émeraudes liquéfiées. Le cotonneux
sillage s’en allait à perte de vue, confondant dans une
même voie lactée les bouillonnements de l’hélice et des
aubes. Cette blancheur, sur laquelle couraient des
dessins plus accentués, m’apparaissait comme une
immense voilette au point d’Angleterre jetée sur un
fond bleu. Lorsque les mauves, aux ailes blanches
festonnées de noir, volaient au-dessus, leur plumage
chatoyait et s’éclairait de reflets rapides.
Fabian regardait toute cette magie de flots sans
parler. Que voyait-il dans ce liquide miroir qui se prête
aux plus étranges caprices de l’imagination ? Passait-il,
à ses yeux, quelque fugitive image qui lui jetait un
adieu suprême ? Apercevait-il quelque ombre noyée
dans ces remous ? Il me parut encore plus triste que
d’habitude, et je n’osai pas lui demander la cause de sa
tristesse
Après cette longue séparation qui nous avait
éloignés l’un de l’autre, c’était à lui de se confier à moi,
à moi d’attendre ses confidences. Il m’avait dit de sa
vie passée ce qu’il voulait que j’en apprisse, son
existence de garnison dans les Indes, ses chasses, ses
aventures ; mais sur les émotions qui lui gonflaient le
cœur, sur la cause des soupirs qui soulevaient sa
poitrine, il se taisait. Sans doute, Fabian n’était pas de
ceux qui cherchent à soulager leurs douleurs en les
racontant, et il ne devait qu’en souffrir davantage.
Nous restions donc ainsi penchés sur la mer, et,
lorsque je me retournais, j’apercevais les grandes roues
émergeant tour à tour sous l’action du roulis.
À un certain moment, Fabian me dit :
« Ce sillage est vraiment magnifique, on croirait que
les ondulations se plaisent à y tracer des lettres !
Voyez ! des l, des e ! Est-ce que je me trompe ? Non !
ce sont bien ces lettres ! Toujours les mêmes ! »
L’imagination surexcitée de Fabian voyait dans ce
remous ce qu’elle voulait y voir. Mais ces lettres, que
pouvaient-elles signifier ? Quel souvenir évoquaient-
elles dans le cœur de Fabian ? Celui-ci avait repris sa
contemplation silencieuse. Puis, brusquement, il me
dit :
« Venez ! venez ! cet abîme m’attire !
– Qu’avez-vous, Fabian ? lui demandai-je en lui
prenant les deux mains, qu’avez-vous, mon ami ?
– J’ai là, dit-il en pressant sa poitrine, j’ai un mal qui
me tuera !
– Un mal ? lui dis-je, un mal sans espoir de
guérison ?
– Sans espoir. »
Et sur ce mot Fabian descendit au salon et rentra
dans sa cabine.
12
Le lendemain samedi, 30 mars, le temps était beau.
Brise faible, mer calme. Les feux, activement poussés,
avaient fait monter la pression. L’hélice donnait trente-
six tours à la minute. La vitesse du Great Eastern
dépassait alors douze nœuds.
Le vent avait halé le sud. Le second fit établir les
deux misaines-goélettes et la misaine d’artimon. Le
steamship, mieux appuyé, n’éprouvait plus aucun
roulis. Par ce beau ciel tout ensoleillé, les roufles
s’animèrent ; les dames parurent en toilettes fraîches ;
les unes se promenaient, les autres s’assirent – j’allais
dire sur les pelouses à l’ombre des arbres – ; les enfants
reprirent leurs jeux interrompus depuis deux jours, et de
fringants attelages de bébés circulèrent au grand galop.
Avec quelques troupiers en uniforme, les mains dans
les poches et le nez au vent, on se serait cru sur une
promenade française.
À midi moins un quart, le capitaine Anderson et
deux officiers montèrent sur les passerelles. Le temps
étant très favorable aux observations, ils venaient
prendre la hauteur du soleil. Chacun d’eux tenait à la
main un sextant à lunette, et, de temps en temps, ils
visaient l’horizon du sud, vers lequel les miroirs
inclinés de leur instrument devaient ramener l’astre du
jour.
« Midi », dit bientôt le capitaine.
Aussitôt, un timonier piqua l’heure à la cloche de la
passerelle, et toutes les montres du bord se réglèrent sur
ce soleil dont le passage au méridien venait d’être
relevé.
Une demi-heure après, on affichait l’observation
suivante :
Lat. 51° 10’ N.
Long. 24° 13’ W.
Course : 227 miles. Distance : 550.
Nous avions donc fait deux cent vingt-sept milles
depuis la veille, à midi. Il était en ce moment une heure
quarante-neuf minutes à Greenwich, et le Great Eastern
se trouvait à cinq cent cinquante milles de Fastnet.
Je ne vis pas Fabian de toute cette journée. Plusieurs
fois, inquiet de son absence, je m’approchai de sa
cabine, et je m’assurai qu’il ne l’avait pas quittée.
Cette foule qui encombrait le pont devait lui
déplaire. Évidemment, il fuyait ce tumulte et
recherchait l’isolement. Mais je rencontrai le capitaine
Corsican, et, pendant une heure, nous nous promenâmes
sur les dunettes. Il fut souvent question de Fabian. Je ne
pus m’empêcher de raconter au capitaine ce qui s’était
passé la veille entre le capitaine Mac Elwin et moi.
« Oui, me répondit Corsican avec une émotion qu’il
ne cherchait point à déguiser, voilà deux ans, Fabian
avait le droit de se croire le plus heureux des hommes,
et maintenant il en est le plus malheureux ! »
Archibald Corsican m’apprit, en quelques mots, que
Fabian avait connu à Bombay une jeune fille
charmante, miss Hodges. Il l’aimait, il en était aimé.
Rien ne semblait s’opposer à ce qu’un mariage unît
miss Hodges et le capitaine Mac Elwin, quand la jeune
fille, du consentement de son père, fut recherchée par le
fils d’un négociant de Calcutta. C’était une affaire, oui,
« une affaire » arrêtée de longue date. Hodges, homme
positif, dur, peu accessible aux sentiments, se trouvait
alors dans une situation délicate vis-à-vis de son
correspondant de Calcutta. Ce mariage pouvait arranger
bien des choses, et il sacrifia le bonheur de sa fille aux
intérêts de sa fortune. La pauvre enfant ne put résister.
On mit sa main dans la main d’un homme qu’elle
n’aimait pas, qu’elle ne pouvait pas aimer, et qui
vraisemblablement ne l’aimait pas lui-même. Pure
affaire, mauvaise affaire et déplorable action. Le mari
emmena sa femme le lendemain du mariage, et depuis
lors Fabian, fou de douleur, malade à en mourir, n’avait
jamais revu celle qu’il aimait toujours. Ce récit achevé,
je compris qu’en effet le mal dont souffrait Fabian était
grave.
« Comment se nommait cette jeune fille ?
demandai-je au capitaine Archibald.
– Ellen Hodges », me répondit-il.
Ellen ! Ce nom m’expliquait les lettres que Fabian
avait cru voir hier dans le sillage du navire.
« Et comment s’appelle le mari de cette pauvre
femme ? dis-je au capitaine.
– Harry Drake.
– Drake ! m’écriai-je, mais cet homme est à bord !
– Lui ! Ici ! répéta Corsican, m’arrêtant de la main
et me regardant en face.
– Oui, répétai-je, à bord.
– Fasse le ciel, dit gravement le capitaine, que
Fabian et lui ne se rencontrent pas ! Heureusement, ils
ne se connaissent ni l’un ni l’autre, ou, du moins,
Fabian ne connaît pas Harry Drake. Mais ce nom
prononcé devant lui suffirait à provoquer une
explosion ! »
Je racontai alors au capitaine Corsican ce que je
savais sur le compte de Harry Drake, c’est-à-dire ce que
m’en avait appris le docteur Dean Pitferge. Je lui
dépeignis, tel qu’il était, cet aventurier, insolent et
tapageur, déjà ruiné par le jeu et les débauches, et prêt à
tout faire pour ressaisir la fortune. En ce moment, Harry
Drake passa près de nous. Je le montrai au capitaine.
Les yeux de Corsican s’animèrent soudain. Il eut un
geste de colère que j’arrêtai.
« Oui, me dit-il, c’est bien là une physionomie de
coquin. Mais où va-t-il ?
– En Amérique, dit-on, pour demander au hasard ce
qu’il ne veut pas demander au travail.
– Pauvre Ellen ! murmura le capitaine. Où est-elle
en ce moment ?
– Peut-être ce misérable l’a-t-il abandonnée ?
– Pourquoi ne serait-elle pas à bord ? » dit Corsican
en me regardant.
Cette idée traversa mon esprit pour la première fois,
mais je la repoussai. Non. Ellen n’était pas, ne pouvait
pas être à bord. Elle n’eût pas échappé au regard
inquisiteur du docteur Pitferge. Non ! Elle
n’accompagnait pas Drake pendant cette traversée !
« Puissiez-vous dire vrai, monsieur, me répondit le
capitaine Corsican, car la vue de cette pauvre victime,
réduite à tant de misère, porterait un coup terrible à
Fabian. Je ne sais ce qui arriverait. Fabian est homme à
tuer Drake comme un chien. En tout cas, puisque vous
êtes l’ami de Fabian, comme je le suis moi-même, je
vous demanderai une preuve de cette amitié. Ne le
perdons jamais de vue, et, le cas échéant, que l’un de
nous soit toujours prêt à se jeter entre son rival et lui.
Vous le comprenez, une rencontre par les armes ne peut
avoir lieu entre ces deux hommes. Ici, hélas ! ni même
ailleurs, une femme ne peut épouser le meurtrier de son
mari, si indigne qu’ait été ce mari. »
Je compris le raisonnement du capitaine Corsican.
Fabian ne pouvait pas être son propre justicier. C’était
prévoir de bien loin les événements à venir ! Et
cependant, ce peut-être, ce contingent des choses
humaines, pourquoi n’en pas tenir compte ? Mais un
pressentiment m’agitait. Serait-il possible que, dans
cette existence commune du bord, dans ce coudoiement
de chaque jour, la personnalité bruyante de Drake
échappât à Fabian ? Un incident, un détail, un nom
prononcé, un rien, ne les mettrait-il pas fatalement l’un
en présence de l’autre ? Ah ! que j’aurais voulu hâter la
marche de ce steamship qui les portait tous deux !
Avant de quitter le capitaine Corsican, je lui promis de
veiller sur notre ami et d’observer Drake, qu’il
s’engagea de son côté à ne pas perdre de vue. Puis, il
me serra la main, et nous nous séparâmes.
Vers le soir, le vent du sud-ouest condensa quelques
brumes sur l’océan. L’obscurité était grande. Les
salons, brillamment éclairés, contrastaient avec ces
ténèbres profondes. On entendait les valses et les
romances retentir tour à tour. Des applaudissements
frénétiques les accueillaient invariablement, et les
hourras eux-mêmes ne manquèrent pas quand ce
farceur de T..., s’étant mis au piano, y « siffla » des
chansons avec l’aplomb d’un cabotin.
13
Le lendemain, 31 mars, était un dimanche.
Comment se passerait ce jour à bord ? Serait-ce le
dimanche anglais ou américain, qui ferme les « taps » et
les « bars » pendant l’heure des offices ; qui retient le
couteau du boucher sur la tête de sa victime ; qui arrête
la pelle du boulanger sur le seuil du four ; qui suspend
les affaires ; qui éteint le foyer des usines et condense la
fumée des fabriques ; qui ferme les boutiques, ouvre les
églises et enraye le mouvement des trains sur les
railroads, contrairement à ce qui se fait en France ? Oui,
il en devait être ainsi, ou à peu près.
Et, d’abord, pour l’observance dominicale, bien que
le temps fût magnifique et le vent favorable, le
capitaine ne fit point hisser les voiles. On y aurait gagné
quelques nœuds, mais c’eût été « improper ». Je
m’estimai fort heureux que l’on permit aux roues et à
l’hélice d’opérer leurs révolutions quotidiennes. Et
quand je demandai la raison de cette tolérance à un
farouche puritain du bord :
« Monsieur, me répondit-il gravement, il faut
respecter ce qui vient directement de Dieu. Le vent est
dans sa main, la vapeur est dans la main des
hommes ! »
Je voulus bien me contenter de cette raison, et
j’observai ce qui se passait à bord.
Tout l’équipage était en grande tenue et vêtu avec
une extrême propreté. On ne m’eût pas étonné en me
disant que les chauffeurs travaillaient en habit noir. Les
officiers et les ingénieurs portaient leur plus bel
uniforme à boutons d’or. Les souliers reluisaient d’un
éclat britannique et rivalisaient avec l’intense
irradiation des casquettes cirées. Tous ces braves gens
semblaient chaussés et coiffés d’étoiles. Le capitaine et
son second donnaient l’exemple, et gantés de frais,
boutonnés militairement, luisants et parfumés, ils se
promenaient sur les passerelles en attendant l’heure de
l’office.
La mer était magnifique et resplendissait sous les
premiers rayons du printemps. Aucune voile en vue. Le
Great Eastern occupait seul le centre mathématique de
cet immense horizon. À dix heures, la cloche du bord
tinta lentement et à intervalles réguliers. Le sonneur, un
timonier en grande tenue, obtenait de cette cloche une
sorte de sonorité religieuse, et non plus ces éclats
métalliques dont elle accompagnait le sifflet des
chaudières, quand le steamship naviguait au milieu des
brumes. On cherchait involontairement du regard le
clocher du village qui vous appelait à la messe.
En ce moment, de nombreux groupes apparurent
aux portes des capots de l’avant et de l’arrière.
Hommes, femmes, enfants s’étaient soigneusement
habillés pour la circonstance. Les boulevards furent
bientôt remplis. Les promeneurs échangeaient entre eux
des saluts discrets. Chacun tenait à la main son livre de
prières, et tous attendaient que les derniers tintements
eussent annoncé le commencement de l’office. En ce
moment, je vis passer un monceau de bibles, entassées
sur le plateau qui servait ordinairement aux sandwiches.
Ces bibles furent distribuées sur les tables du temple.
Le temple, c’était la grande salle à manger, formée
par le roufle de l’arrière, et qui, extérieurement,
rappelait, par sa longueur et sa régularité, l’hôtel du
ministère des Finances, sur la rue de Rivoli. J’entrai.
Les fidèles « attablés » étaient déjà nombreux. Un
profond silence régnait dans l’assistance. Les officiers
occupaient le chevet du temple. Au milieu d’eux, le
capitaine Anderson trônait comme un pasteur. Mon ami
Dean Pitferge s’était placé près de moi. Ses petits yeux
ardents couraient sur toute cette assemblée. Il était là,
j’ose le croire, plutôt en curieux qu’en fidèle.
À dix heures et demie, le capitaine se leva et
commença l’office. Il lut en anglais un chapitre de
l’Ancien Testament, le dixième de l’Exode. Après
chaque verset, les assistants murmuraient le verset
suivant. On entendait distinctement le soprano aigu des
enfants et le mezzo-soprano des femmes se détachant
sur le baryton des hommes. Ce dialogue biblique dura
une demi-heure environ. Cette cérémonie, très simple et
très digne à la fois, s’accomplissait avec une gravité
toute puritaine, et le capitaine Anderson, le « maître
après Dieu », faisant les fonctions de ministre à bord, au
milieu de cet immense océan, et parlant à cette foule
suspendue sur un abîme, avait droit au respect même
des plus indifférents. Si l’office s’était borné à cette
lecture, c’eût été bien ; mais au capitaine succéda un
orateur, qui ne pouvait manquer d’apporter la passion et
la violence là où devaient régner la tolérance et le
recueillement.
C’était le révérend dont il a été question, ce petit
homme remuant, cet intrigant Yankee, un de ces
ministres dont l’influence est si grande dans les États de
la Nouvelle-Angleterre. Son sermon était tout préparé,
et l’occasion étant bonne, il voulait l’utiliser. L’aimable
Yorick n’en eût-il pas fait autant ? Je regardai le
docteur Pitferge. Le docteur Pitferge ne sourcilla pas, et
sembla disposé à essuyer le feu du prédicateur.
Celui-ci boutonna gravement sa redingote noire,
posa son chapeau de soie sur la table, tira son mouchoir
avec lequel il toucha légèrement ses lèvres, et
enveloppant l’assemblée d’un regard circulaire :
« Au commencement, dit-il, Dieu créa l’Amérique
en six jours et se reposa le septième. »
Là-dessus, moi, je gagnai la porte.
14
Pendant le lunch, Dean Pitferge m’apprit que le
révérend avait admirablement développé son texte. Les
monitors, les béliers de guerre, les forts cuirassés, les
torpilles sous-marines, tous ces engins avaient
manœuvré dans son discours. Lui-même, il s’était fait
grand de toute la grandeur de l’Amérique. S’il plaît à
l’Amérique d’être prônée ainsi, je n’ai rien à dire.
En rentrant au grand salon, je lus la note suivante :
Lat. 50° 8’ N.
Long. 30° 44’ W.
Course : 255 miles.
Toujours le même résultat. Nous n’avions encore
fait que onze cents milles, en comprenant les trois cent
dix milles qui séparent Fastnet de Liverpool. Environ le
tiers du voyage. Pendant toute la journée, officiers,
matelots, passagers et passagères continuèrent de se
reposer « comme le Seigneur après la création de
l’Amérique ». Pas un piano ne résonna dans les salons
silencieux. Les échecs ne quittèrent pas leur boîte, ni les
cartes leur étui. Le salon de jeu demeura désert. J’eus
l’occasion, ce jour-là, de présenter le docteur Pitferge
au capitaine Corsican. Mon original amusa beaucoup le
capitaine en lui racontant la chronique secrète du Great
Eastern. Il tint à lui prouver que c’était un navire
condamné, ensorcelé, auquel il arriverait fatalement
malheur. La légende du « mécanicien soudé » plut
beaucoup à Corsican, qui, en sa qualité d’Écossais, était
grand amateur du merveilleux, mais il ne put,
cependant, retenir un sourire d’incrédulité.
« Je vois, répondit le docteur Pitferge, que le
capitaine ne croit pas beaucoup à mes légendes ?
– Beaucoup !... c’est beaucoup dire ! répliqua
Corsican.
– Me croirez-vous davantage, capitaine, demanda le
docteur d’un ton plus sérieux, si je vous atteste que ce
navire est hanté pendant la nuit ?
– Hanté ! s’écria le capitaine. Comment ! Voici les
revenants qui s’en mêlent ? Et vous y croyez.
– Je crois, répondit Pitferge, je crois ce que
racontent des personnes dignes de foi. Or, je tiens des
officiers de quart et de quelques matelots, unanimes sur
ce point, que pendant les nuits profondes, une ombre,
une forme vague, se promène sur le navire. Comment y
vient-elle ? on ne sait. Comment disparaît-elle ? on ne
le sait pas davantage.
– Par saint Dunstan ! s’écria le capitaine Corsican,
nous la guetterons ensemble.
– Cette nuit ? demanda le docteur.
– Cette nuit, si vous voulez. Et vous, monsieur,
ajouta le capitaine, en se retournant vers moi, nous
tiendrez-vous compagnie ?
– Non, dis-je, je ne veux point troubler l’incognito
de ce fantôme. D’ailleurs, j’aime mieux penser que
notre docteur plaisante.
– Je ne plaisante point, répondit l’entêté Pitferge.
– Voyons, docteur, dis-je. Est-ce que vous croyez
sérieusement aux morts qui reviennent sur le pont des
navires ?
– Je crois bien aux morts qui ressuscitent, répondit
le docteur, et cela est d’autant plus étonnant que je suis
médecin.
– Médecin ! fit le capitaine Corsican, en se reculant
comme si ce mot l’eût inquiété.
– Rassurez-vous, capitaine, répondit le docteur,
souriant d’un air aimable, je n’exerce pas en voyage ! »
15
Le lendemain, premier jour d’avril, l’océan avait un
aspect printanier. Il verdissait comme une prairie sous
les premiers rayons du soleil. Ce lever d’avril sur
l’Atlantique fut superbe. Les lames se déroulaient
voluptueusement, et quelques marsouins bondissaient
comme des clowns dans le laiteux sillage du navire.
Lorsque je rencontrai le capitaine Corsican, il
m’apprit que le revenant annoncé par le docteur n’avait
point jugé à propos d’apparaître. La nuit, sans doute,
n’avait pas été assez sombre pour lui. L’idée me vint
alors que c’était une mystification de Pitferge, autorisée
par ce premier jour d’avril, car en Amérique et en
Angleterre comme en France, cette coutume est fort
suivie. Mystificateurs et mystifiés ne manquèrent pas.
Les uns riaient, les autres se fâchaient. Je crois même
que quelques coups de poing furent échangés, mais,
entre Saxons, ces coups de poing ne finissent jamais par
des coups d’épée. On sait, en effet, qu’en Angleterre le
duel entraîne des peines très sévères. Officiers et
soldats n’ont pas même la permission de se battre, sous
quelque prétexte que ce soit. Le meurtrier est condamné
aux peines afflictives et infamantes les plus graves, et je
me rappelle que le docteur me cita le nom d’un officier
qui est au bagne depuis dix ans pour avoir blessé
mortellement son adversaire dans une rencontre très
loyale, cependant. On comprend donc qu’en présence
de cette loi excessive, le duel ait complètement disparu
des mœurs britanniques.
Par ce beau soleil, l’observation de midi fut très
bonne. Elle donna en latitude 48° 47’, en longitude 36°
48’, et comme parcours deux cent cinquante milles
seulement. Le moins rapide des transatlantiques aurait
eu le droit de nous offrir une remorque. Cela contrariait
fort le capitaine Anderson. L’ingénieur attribuait le
manque de pression à l’insuffisante ventilation des
nouveaux foyers. Moi, je pensais que ce défaut de
marche provenait surtout des roues dont le diamètre
avait été imprudemment diminué.
Cependant, ce jour-là, vers deux heures, une
amélioration se produisit dans la vitesse du steamship.
Ce fut l’attitude des deux jeunes fiancés qui me révéla
ce changement. Appuyés près des bastingages de
tribord, ils murmuraient quelques joyeuses paroles et
battaient des mains. Ils regardaient en souriant les
tuyaux d’échappement qui s’élevaient le long des
cheminées du Great Eastern, et dont l’orifice se
couronnait d’une légère vapeur blanche. La pression
avait monté dans les chaudières de l’hélice, et le
puissant agent forçait ses soupapes qu’un poids de vingt
et une livres par pouce carré ne pouvait plus maintenir.
Ce n’était encore qu’une faible expiration, une vague
haleine, un souffle, mais nos jeunes gens la buvaient du
regard. Non ! Denis Papin ne fut pas plus heureux
quand il vit la vapeur soulever à demi le couvercle de sa
célèbre marmite !
« Elles fument ! Elles fument ! s’écria la jeune miss,
tandis qu’une légère vapeur s’échappait aussi de ses
lèvres entrouvertes.
– Allons voir la machine ! » répondit le jeune
homme en pressant sous son bras le bras de sa fiancée.
Dean Pitferge m’avait rejoint. Nous suivîmes
l’amoureux couple jusque sur le grand roufle.
« Que c’est beau ! la jeunesse, me répétait-il.
– Oui, disais-je, la jeunesse à deux ! »
Bientôt, nous aussi nous étions penchés sur
l’écoutille de la machine à hélice. Là, au fond de ce
vaste puits, à soixante pieds sous nos yeux, nous
apercevions les quatre longs pistons horizontaux qui se
précipitaient l’un vers l’autre, en s’humectant à chaque
mouvement d’une goutte d’huile lubrifiante.
Cependant, le jeune homme avait tiré sa montre, et
la jeune fille, penchée sur son épaule, suivait la
trotteuse qui mesurait les secondes. Tandis qu’elle la
regardait, son fiancé comptait les tours d’hélice.
« Une minute ! dit-elle.
– Trente-sept tours ! répondit le jeune homme.
– Trente-sept tours et demi, fit observer le docteur,
qui avait contrôlé l’opération.
– Et demi ! s’écria la jeune miss. Vous l’entendez,
Edward ! Merci, monsieur », ajouta-t-elle en adressant
au digne Pitferge son plus aimable sourire.
16
En rentrant dans le grand salon, je vis ce programme
affiché à la porte :
THIS NIGHT
FIRST PART
Ocean Time Mr Mac Alpine
Song : Beautiful isle of the sea Mr Ewing
Reading Mr Affleet
Piano solo : Chant du berger. Mrs Alloway
Scotch song Doctor T...
Intermission of ten minutes
PART SECOND
Piano solo Mr Paul V...
Burlesque : Lady of Lyon Doctor T...
Entertainment Sir James
Anderson
Song : Happy moment Mr Norville
Song : You remember Mr Ewing
FINALE
God save the Queen
C’était, on le voit, un concert complet, avec
première partie, entracte, seconde partie et finale.
Cependant, paraît-il, quelque chose manquait à ce
programme, car j’entendis murmurer derrière moi :
« Bon ! Pas de Mendelssohn ! »
Je me retournai. C’était un simple steward qui
protestait ainsi contre l’omission de sa musique
favorite.
Je remontai sur le pont, et je me mis à la recherche
de Mac Elwin. Corsican venait de m’apprendre que
Fabian avait quitté sa cabine, et je voulais, sans
l’importuner toutefois, le tirer de son isolement. Je le
rencontrai sur l’avant du steamship. Nous causâmes
pendant quelque temps, mais il ne fit aucune allusion à
sa vie passée. À de certains moments, il restait muet et
pensif, absorbé en lui-même, ne m’entendant plus, et
pressant sa poitrine comme pour y comprimer un
spasme douloureux. Pendant que nous nous promenions
ensemble, Harry Drake nous croisa à plusieurs reprises.
Toujours le même homme, bruyant et gesticulant,
gênant comme serait un moulin en mouvement dans
une salle de danse ! Me trompai-je ? je ne saurais le
dire, car mon esprit était prévenu, mais il me sembla
que Harry Drake observait Fabian avec une certaine
insistance. Fabian dut s’en apercevoir, car il me dit :
« Quel est cet homme ?
– Je ne sais, répondis-je.
– Il me déplaît ! » ajouta Fabian.
Mettez deux navires en pleine mer, sans vent, sans
courant, et ils finiront par s’accoster : Jetez deux
planètes immobiles dans l’espace, et elles tomberont
l’une sur l’autre. Placez deux ennemis au milieu d’une
foule, et ils se rencontreront inévitablement. C’est fatal.
Une question de temps, voilà tout.
Le soir arrivé, le concert eut lieu selon le
programme. Le grand salon, rempli d’auditeurs, était
brillamment éclairé.
À travers les écoutilles entrouvertes passaient les
larges figures basanées et les grosses mains noires des
matelots. On eût dit des masques engagés dans les
volutes du plafond. L’entrebâillement des portes
fourmillait de stewards. La plupart des spectateurs,
hommes et femmes, étaient assis, en abord, sur les
divans latéraux, et, au milieu, sur les fauteuils, les
pliants et les chaises. Tous faisaient face au piano
fortement boulonné entre les deux portes qui
s’ouvraient sur le salon des dames. De temps en temps,
un mouvement de roulis agitait l’assistance ; les chaises
et les pliants glissaient ; une sorte de houle donnait une
même ondulation à toutes ces têtes ; on se cramponnait
les uns aux autres, silencieusement, sans plaisanter.
Mais, en somme, pas de chute à craindre, grâce au
tassement.
On débuta par l’Ocean Time. L’Ocean Time était un
journal quotidien, politique, commercial et littéraire,
que certains passagers avaient fondé pour les besoins du
bord. Américains et Anglais prisent fort ce genre de
passe-temps. Ils rédigent leur feuille pendant la journée.
Disons que si les rédacteurs ne sont pas difficiles sur la
qualité des articles, les lecteurs ne le sont pas
davantage. On se contente de peu, et même de « pas
assez ».
Ce numéro du 1er avril contenait un premier Great
Eastern assez pâteux sur la politique générale, des faits
divers qui n’auraient pas déridé un Français, des cours
de bourse peu drôles, des télégrammes fort naïfs, et
quelques pâles nouvelles à la main. Après tout, ces
sortes de plaisanteries ne charment guère que ceux qui
les font. L’honorable Mac Alpine, un Américain
dogmatique, lut avec conviction ces élucubrations peu
plaisantes, au grand applaudissement des spectateurs, et
il termina sa lecture par les nouvelles suivantes :
– On annonce que le président Johnson a abdiqué en
faveur du général Grant.
– On donne comme certain que le pape Pie IX a
désigné le prince impérial pour son successeur.
– On dit que Fernand Cortez vient d’attaquer en
contrefaçon l’empereur Napoléon III pour sa conquête
du Mexique.
Quand l’Ocean Time eut été suffisamment applaudi,
l’honorable Mr Ewing, un ténor fort joli garçon, soupira
la Belle île de la mer, avec toute la rudesse d’un gosier
anglais.
Le « reading », la lecture, me parut avoir un attrait
contestable. Ce fut tout simplement un digne Texien qui
lut deux ou trois pages d’un livre dont il avait
commencé la lecture à voix basse, et qu’il continua à
voix haute. Il fut très applaudi.
Le Chant du berger pour piano solo, par Mrs
Alloway, une Anglaise qui jouait « en blond mineur »,
eût dit Théophile Gautier, et une farce écossaise du
docteur T... terminèrent la première partie du
programme.
Après dix minutes d’un entracte pendant lequel
aucun auditeur ne consentit à quitter sa place, la
seconde partie du concert commença. Le Français Paul
V... fit entendre deux charmantes valses, inédites, qui
furent applaudies bruyamment. Le docteur du bord, un
jeune homme brun, fort suffisant, récita une scène
burlesque, sorte de parodie de la Dame de Lyon, drame
très à la mode en Angleterre.
Au « burlesque » succéda « l’entertainment ». Que
préparait sous ce nom sir James Anderson ? Était-ce
une conférence ou un sermon ? Ni l’un ni l’autre. Sir
James Anderson se leva, toujours souriant, tira un jeu
de cartes de sa poche, retroussa ses manchettes
blanches et fit des tours dont sa grâce rachetait la
naïveté. Hourras et applaudissements.
Après le Happy moment de Mr Norville et le You
remember de Mr Ewing, le programme annonçait le
God save the Queen. Mais, quelques Américains
prièrent Paul V..., en sa qualité de Français, de leur
jouer le chant national de la France. Aussitôt, mon
docile compatriote de commencer l’inévitable Partant
pour la Syrie. Réclamations énergiques d’un groupe de
nordistes qui voulaient entendre la Marseillaise. Et,
sans se faire prier, l’obéissant pianiste, avec une
condescendance qui dénotait plus de facilité musicale
que de convictions politiques, attaqua vigoureusement
le chant de Rouget de Lisle. Ce fut le grand succès du
concert. Puis, l’assemblée, debout, entonna lentement
ce cantique national qui « prie Dieu de conserver la
reine ».
En somme, cette soirée valait ce que valent les
soirées d’amateurs, c’est-à-dire qu’elle eut surtout du
succès pour les auteurs et leurs amis. Fabian ne s’y
montra pas.
17
Pendant la nuit du lundi au mardi, la mer fut très
houleuse. Les cloisons recommencèrent leurs
gémissements et les colis reprirent leur course à travers
les salons. Lorsque je montai sur le pont, vers sept
heures du matin, la pluie tombait. Le vent vint à
fraîchir. L’officier de quart fit serrer les voiles. Le
steamship, n’étant plus appuyé, roula prodigieusement.
Pendant cette journée du 2 avril, le pont resta désert.
Les salons eux-mêmes étaient abandonnés. Les
passagers s’étaient réfugiés dans les cabines, et les deux
tiers des convives manquèrent au lunch et au dîner. Le
whist fut impossible, car les tables fuyaient sous la
main des joueurs. Les échecs étaient impraticables.
Quelques intrépides, étendus sur les canapés, lisaient ou
dormaient. Autant valait braver la pluie sur le pont. Là,
les matelots vêtus de suroîts et de casaques cirées se
promenaient philosophiquement. Le second, juché sur
la passerelle, bien enveloppé de son caoutchouc, faisait
le quart. Sous cette averse, au milieu de ces rafales, ses
petits yeux brillaient de plaisir. Il aimait cela, cet
homme, et le steamship roulait à son gré !
Les eaux du ciel et de la mer se confondaient dans la
brume à quelques encablures du navire. L’atmosphère
était grise. Quelques oiseaux passaient en criant à
travers cet humide brouillard. À dix heures, par tribord
devant, on signala un trois-mâts barque qui courait vent
arrière ; mais sa nationalité ne put être reconnue.
Vers onze heures, le vent mollit et tourna de deux
quarts. La brise hala le nord-ouest. La pluie cessa
presque subitement. L’azur du ciel se montra à travers
quelques trouées de nuages. Le soleil apparut dans une
éclaircie et permit de faire une observation plus ou
moins parfaite. La notice porta les chiffres suivants :
Lat. 46° 29’ N.
Long. 42° 25’ W.
Distance : 256 miles.
Ainsi donc, bien que la pression eût monté dans les
chaudières, la vitesse du navire ne s’était pas accrue.
Mais il fallait en accuser le vent d’ouest, qui, prenant le
steamship debout, devait considérablement retarder sa
marche.
À deux heures, le brouillard s’épaissit de nouveau.
La brise retombait et fraîchissait à la fois. L’opacité des
brumes était si intense que les officiers postés sur les
passerelles ne voyaient plus les hommes à l’avant du
navire. Ces vapeurs accumulées sur les flots constituent
le plus grand danger de la navigation ; elles causent des
abordages impossibles à éviter, et l’abordage en mer est
plus à craindre encore que l’incendie.
Aussi, au milieu des brumes, officiers et matelots
veillaient avec le plus grand soin, surveillance qui ne
fut pas inutile, car, subitement, vers trois heures, un
trois-mâts apparut à moins de deux cents mètres du
Great Eastern, ses voiles, masquées par une saute de
vent, ne gouvernant plus. Le Great Eastern évolua à
temps et l’évita, grâce à la promptitude avec laquelle les
hommes de quart l’avaient signalé au timonier. Ces
signaux, fort bien réglés, se faisaient au moyen d’une
cloche disposée sur la dunette de l’avant. Un coup
signifiait : navire devant. Deux coups : navire par
tribord. Trois coups : navire par bâbord. Et aussitôt
l’homme de barre gouvernait de manière à éviter
l’abordage.
Le vent fraîchit jusqu’au soir. Cependant le roulis
diminua, parce que la mer, déjà couverte au large par
les hauts-fonds de Terre-Neuve, ne pouvait se faire.
Aussi, un nouvel « entertainment » de sir James
Anderson fut-il annoncé pour ce jour-là. À l’heure dite,
les salons se remplirent. Mais cette fois il ne s’agissait
plus de tours de cartes. James Anderson raconta
l’histoire de ce câble transatlantique qu’il avait posé lui-
même. Il montra des épreuves photographiques
représentant les divers engins inventés pour
l’immersion. Il fit circuler le modèle des épissures qui
servirent au rajustement des morceaux de câble. Enfin,
il mérita très justement les trois hourras qui
accueillirent sa conférence, et dont une grande part
revint au promoteur de cette entreprise, l’honorable
Cyrus Field, présent à cette soirée.
18
Le lendemain, 3 avril, dès les premières heures du
jour, l’horizon offrait cette teinte particulière que les
Anglais appellent « blink ». C’était une réverbération
blanchâtre qui annonçait des glaces peu éloignées. En
effet, le Great Eastern naviguait alors dans ces parages
où flottent les premiers icebergs, détachés de la
banquise, qui sortent du détroit de Davis. Une
surveillance spéciale fut organisée pour éviter les rudes
attouchements de ces énormes blocs.
Il ventait alors une très forte brise de l’ouest. Des
lambeaux de nuages, véritables haillons de vapeurs,
balayaient la surface de la mer. À travers leurs trous, on
distinguait l’azur du ciel. Un sourd clapotis sortait des
vagues échevelées par le vent, et les gouttes d’eau
pulvérisées s’en allaient en écume.
Ni Fabian, ni le capitaine Corsican, ni le docteur
Pitferge n’étaient encore montés sur le pont. Je me
dirigeai vers l’avant du navire. Là, le rapprochement
des parois formait un angle confortable, une sorte de
retraite, dans laquelle un ermite se fût volontiers retiré
du monde. Je m’accotai dans ce coin, assis sur une
claire-voie, mes pieds reposant sur une énorme poulie.
Le vent, prenant le navire debout et butant contre
l’étrave, passait par-dessus ma tête sans l’effleurer. La
place était bonne pour y rêver. De là, mes regards
embrassaient toute l’immensité du navire. Je pouvais
suivre ses longues lignes légèrement torturées qui se
relevaient vers l’arrière. Au premier plan, un gabier,
accroché dans les haubans de misaine, se tenait d’une
main et travaillait de l’autre avec une adresse
remarquable. Au-dessous, sur le roufle, se promenait le
matelot de quart, allant et venant, les jambes écartées, et
jetant un regard clair à travers ses paupières éraillées
par les embruns. En arrière, sur les passerelles,
j’entrevoyais un officier qui, le dos rond, la tête
encapuchonnée, résistait aux assauts du vent. De la mer
je ne distinguais rien, si ce n’est une petite ligne
d’horizon bleuâtre, tracée en arrière des tambours.
Emporté par ses puissantes machines, le steamship,
tranchant les flots de son étrave aiguë, frissonnait
comme les flancs d’une chaudière dont les feux sont
activement poussés. Quelques tourbillons de vapeur,
arrachés par cette brise qui les condensait avec une
extrême rapidité, se tordaient à l’extrémité des tuyaux
d’échappement. Mais le colossal navire, debout au vent
et porté sur trois lames, ressentait à peine les agitations
de cette mer, sur laquelle, moins indifférent aux
ondulations, un transatlantique eût été secoué par les
coups de tangage.
À midi et demi, le point affiché ne donna en latitude
que 44° 53’ nord ; et en longitude 47° 6’ ouest. Deux
cent vingt-sept milles seulement depuis vingt-quatre
heures ! Les jeunes fiancés devaient maudire ces roues
qui ne tournaient pas, cette hélice dont les mouvements
languissaient, et cette insuffisante vapeur qui n’agissait
pas au gré de leurs désirs !
Vers trois heures, le ciel, nettoyé par le vent,
resplendit. Les lignes de l’horizon, formées d’un trait
net, semblèrent s’élargir autour de ce point central que
le Great Eastern occupait. La brise mollit, mais la mer
se souleva longtemps en larges lames, étrangement
vertes et festonnées d’écume. Si peu de vent ne
comportait pas tant de houle. Ces ondulations étaient
disproportionnées. On peut dire que l’Atlantique
boudait encore.
À trois heures trente-cinq minutes, un trois-mâts fut
signalé sur bâbord. Il envoya son numéro. C’était un
Américain, l’Illinois, faisant route pour l’Angleterre.
En ce moment, le lieutenant H... m’apprit que nous
passions sur la queue du banc de Newfoundland, nom
que les Anglais donnent aux hauts-fonds de Terre-
Neuve. Ce sont les riches parages où se fait la pêche de
ces morues, dont trois suffiraient à alimenter
l’Angleterre et l’Amérique, si tous leurs œufs
éclosaient.
La journée se passa sans incident. Le pont fut
fréquenté par ses promeneurs accoutumés. Jusqu’ici,
aucun hasard n’avait mis en présence Fabian et Harry
Drake, que le capitaine Archibald et moi nous ne
perdions pas de vue. Le soir réunit au grand salon ses
dociles habitués. Toujours mêmes exercices, lectures et
chants, provoquant les mêmes bravos prodigués par les
mêmes mains aux mêmes virtuoses, que je finissais par
trouver moins médiocres. Une discussion assez vive
éclata, par extraordinaire, entre un nordiste et un
Texien. Celui-ci demandait « un empereur » pour les
États du Sud. Fort heureusement, cette discussion
politique, qui menaçait de dégénérer en querelle, fut
interrompue par l’arrivée d’une dépêche imaginaire
adressée à l’Ocean Time et conçue en ces termes : « Le
capitaine Semmes, ministre de la Guerre, a fait payer
par le Sud les ravages de l’Alabama ! »
19
En quittant le salon vivement éclairé, je remontai sur
le pont avec le capitaine Corsican. La nuit était
profonde. Pas une constellation au firmament. Autour
du navire, une ombre impénétrable. Les fenêtres des
roufles brillaient comme des gueules de fours. À peine
voyait-on les hommes de quart qui arpentaient
pesamment les dunettes. Mais on respirait le grand air,
et le capitaine humait ses fraîches molécules à pleins
poumons.
« J’étouffais dans ce salon, me dit-il. Ici, au moins,
je nage en pleine atmosphère ! Voilà une absorption
vivifiante. Il me faut mes cent mètres cubes d’air par
vingt-quatre heures ou je suis à demi asphyxié.
– Respirez, capitaine, respirez à votre aise, lui
répondis-je. Il y a de l’air ici pour tout le monde, et la
brise ne vous chicane pas votre contingent. C’est une
bonne chose que l’oxygène, et il faut bien avouer que
nos Parisiens ou nos Londoniens ne le connaissent que
de réputation.
– Oui ! répliqua le capitaine, ils lui préfèrent l’acide
carbonique. Chacun son goût. Pour mon compte, je le
déteste, même dans le vin de Champagne ! »
Tout en causant, nous longions le boulevard de
tribord, abrités du vent par la haute paroi des roufles.
De gros tourbillons de fumée, constellés d’étincelles,
s’échappaient des cheminées noires. Le ronflement des
machines accompagnait le sifflement de la brise dans
les haubans de fer qui résonnaient comme les cordes
d’une harpe. À ce brouhaha se mêlait de quart d’heure
en quart d’heure le cri des matelots de bordée : « All’s
well ! All’s well ! » Tout va bien ! Tout va bien !
En effet, aucune précaution n’avait été négligée
pour assurer la sécurité du navire au milieu de ces
parages fréquentés par les glaces. Le capitaine faisait
puiser un seau d’eau, chaque demi-heure, afin d’en
reconnaître la température, et si cette température fût
tombée à un degré inférieur, il n’eût pas hésité à
changer sa route. Il savait, en effet, que, quinze jours
avant, le Pereire s’était vu bloqué par les icebergs sous
cette latitude, danger qu’il fallait éviter. Du reste, son
ordre de nuit prescrivit une surveillance rigoureuse.
Lui-même ne se coucha pas. Deux officiers restèrent à
ses côtés sur la passerelle, l’un aux signaux des roues,
l’autre aux signaux de l’hélice. De plus, un lieutenant et
deux hommes firent le quart sur la dunette de l’avant,
tandis qu’un quartier-maître et un matelot se tenaient à
l’étrave du steamship. Les passagers pouvaient être
tranquilles.
Après avoir observé ces dispositions, le capitaine
Corsican et moi nous revînmes vers l’arrière. L’idée
nous prit de passer encore quelque temps sur le grand
roufle, avant de regagner nos cabines, comme feraient
de paisibles citadins sur la grande place de leur ville.
L’endroit nous parut désert. Bientôt, cependant, nos
yeux étant faits à cette obscurité, nous aperçûmes un
homme accoudé sur le garde-fou, dans une complète
immobilité. Corsican, après l’avoir regardé
attentivement, me dit :
« C’est Fabian ! »
C’était Fabian, en effet. Nous le reconnûmes ; mais
perdu dans une muette contemplation, il ne nous vit
pas. Ses regards semblaient fixés sur un angle du roufle,
et je les voyais briller dans l’ombre. Que regardait-il
ainsi ? Comment pouvait-il percer cette obscurité
profonde ? Je pensais que mieux valait le laisser à ses
réflexions. Mais le capitaine Corsican s’approchant :
« Fabian ? » dit-il.
Fabian ne répondit pas. Il n’avait pas entendu.
Corsican l’appela de nouveau. Fabian tressaillit, tourna
la tête un instant et prononça ce seul mot :
– Chut !
Puis, de la main, il désigna une ombre qui se
mouvait lentement à l’extrémité du roufle. C’était cette
forme à peine visible que regardait Fabian. Puis,
souriant tristement :
« La dame noire ! » murmura-t-il.
Un tressaillement m’agita. Le capitaine Corsican
m’avait pris le bras et je sentis qu’il tressaillait aussi. La
même pensée nous avait frappés tous deux. Cette
ombre, c’était l’apparition annoncée par le docteur
Pitferge.
Fabian était retombé dans sa rêveuse contemplation.
Moi, la poitrine oppressée, l’œil trouble, je regardais
cette forme humaine, à peine estompée dans l’ombre,
qui bientôt se profila plus nettement à nos regards. Elle
s’avançait, hésitait, allait, s’arrêtait, reprenait sa
marche, semblant plutôt glisser que marcher. Une âme
errante ! À dix pas de nous, elle demeura immobile. Je
pus distinguer alors la forme d’une femme élancée,
drapée étroitement dans une sorte de burnous brun, le
visage couvert d’un voile épais.
« Une folle ! une folle ! n’est-ce pas ? » murmura
Fabian.
Et c’était une folle, en effet. Mais Fabian ne nous
interrogeait pas. Il se parlait à lui-même.
Cependant, cette pauvre créature s’approcha plus
près encore. Je crus voir ses yeux briller à travers son
voile, quand ils se fixèrent sur Fabian. Elle vint jusqu’à
lui. Fabian se redressa, électrisé. La femme voilée lui
mit la main sur le cœur comme pour en compter les
battements... Puis, s’échappant, elle disparut par
l’arrière du roufle.
Fabian retomba, presque agenouillé, les mains
tendues.
« Elle ! » murmura-t-il.
Puis, secouant la tête :
« Quelle hallucination ! » ajouta-t-il.
Le capitaine Corsican lui prit alors la main :
– Viens, Fabian, viens, dit-il, et il entraîna son
malheureux ami.
20
Corsican et moi, nous ne pouvions plus douter.
C’était Ellen, la fiancée de Fabian, la femme de Harry
Drake. La fatalité les avait réunis tous trois sur le même
navire. Fabian ne l’avait pas reconnue, bien qu’il se fût
écrié : « Elle ! elle ! » Et comment aurait-il pu la
reconnaître ? Mais il ne s’était pas trompé en disant :
« Une folle ! » Ellen était folle, et sans doute, la
douleur, le désespoir, son amour tué dans son cœur, le
contact de l’homme indigne qui l’avait arrachée à
Fabian, la ruine, la misère, la honte avaient brisé son
âme ! Voilà ce dont je parlais le lendemain matin avec
Corsican. Nous n’avions d’ailleurs aucun doute sur
l’identité de cette jeune femme. C’était Ellen que Harry
Drake entraînait avec lui vers ce continent américain, et
qu’il associait encore à sa vie d’aventures. Le regard du
capitaine s’allumait d’un feu sombre en songeant à ce
misérable. Moi, je sentais mon cœur bondir. Que
pouvions-nous contre lui, le mari, le maître ? Rien.
Mais le point le plus important, c’était d’empêcher une
nouvelle rencontre entre Fabian et Ellen, car Fabian
finirait par reconnaître sa fiancée, ce qui amènerait la
catastrophe que nous voulions éviter. Toutefois, on
pouvait espérer que ces deux pauvres êtres ne se
reverraient pas. La malheureuse Ellen ne paraissait
jamais pendant le jour, ni dans les salons ni sur le pont
du navire. La nuit seulement, trompant son geôlier, sans
doute, elle venait se baigner dans cet air humide et
demander à la brise un apaisement passager ! Dans
quatre jours, au plus tard, le Great Eastern aurait atteint
les passes de New York. Nous pouvions donc croire
que le hasard ne déjouerait pas notre surveillance, et
que Fabian ne serait pas instruit de la présence d’Ellen
pendant cette traversée de l’Atlantique ! Mais nous
comptions sans les événements.
La direction du steamship avait été un peu modifiée
pendant la nuit. Trois fois, le navire, trouvant l’eau à
vingt-sept degrés Fahrenheit, c’est-à-dire de trois à
quatre degrés centigrades au-dessous de zéro, était
descendu vers le sud. On ne pouvait mettre en doute la
présence de glaces très rapprochées. En effet, ce matin-
là, le ciel présentait un éclat particulier ; l’atmosphère
était blanche ; tout le nord s’éclairait d’une intense
réverbération, évidemment produite par le pouvoir
réfléchissant des icebergs. Une brise piquante traversait
l’air, et vers dix heures une petite neige très fine vint
subitement poudrer à blanc le steamship. Puis un banc
de brumes se leva, au milieu duquel nous signalions
notre présence par de nombreux coups de sifflets ; bruit
assourdissant qui effaroucha des volées de mouettes
posées sur les vergues du navire.
À dix heures et demie, le brouillard s’étant levé, un
steamer à hélice parut à l’horizon sur tribord.
L’extrémité blanche de sa cheminée indiquait qu’il
appartenait à la compagnie Inman faisant le transport
des émigrants de Liverpool sur New York. Ce bâtiment
nous envoya son numéro. C’était le City of Limerik, de
quinze cent trente tonneaux de jauge, et de deux cent
cinquante-six chevaux de force. Il avait quitté New
York samedi et, par conséquent, il se trouvait en retard.
Avant le lunch, quelques passagers organisèrent une
poule qui ne pouvait manquer de plaire à ces amateurs
de jeux et de paris. Le résultat de cette poule ne devait
pas être connu avant quatre jours. C’était ce qu’on
appelle la « poule du pilote ». Lorsqu’un navire arrive
sur les atterrages, personne n’ignore qu’un pilote monte
à son bord. On divise donc les vingt-quatre heures du
jour et de la nuit en quarante-huit demi-heures ou
quatre-vingt-seize quarts d’heure, suivant le nombre des
passagers. Chaque joueur met un enjeu d’un dollar, et le
sort lui attribue l’une de ces demi-heures ou l’un de ces
quarts d’heure. Le gagnant des quarante-huit ou quatre-
vingt-seize dollars est celui pendant le quart d’heure
duquel le pilote met le pied sur le navire. On le voit, le
jeu est peu compliqué. Ce ne sont plus des courses de
chevaux ; ce sont des courses de quarts d’heure.
Ce fut un Canadien, l’honorable Mac Alpine, qui
prit la direction de l’affaire. Il réunit facilement quatre-
vingt-seize parieurs, parmi lesquels quelques parieuses,
et non les moins âpres au jeu. Je suivis le courant et
j’engageai mon dollar. Le sort me désigna le soixante-
quatrième quart d’heure. C’était un mauvais numéro
dont je n’avais aucune chance de me défaire avec profit.
En effet, ces divisions du temps sont comptées d’un
midi au midi suivant. Il y a donc des quarts d’heure de
jour et des quarts d’heure de nuit. Ces derniers n’ont
aucune valeur aléatoire, car il est rare que les navires
s’aventurent sur les atterrages au milieu de l’obscurité
et, par conséquent, les chances de recevoir un pilote à
bord pendant la nuit sont très diminuées. Je me consolai
aisément.
En redescendant au salon, je vis qu’une lecture avait
été affichée pour le soir. Le missionnaire de l’Utah
annonçait une conférence sur le mormonisme. Bonne
occasion de s’initier aux mystères de la Cité des Saints.
D’ailleurs, cet elder, Mr Hatch, devait être un orateur,
et un orateur convaincu. L’exécution ne pouvait donc
manquer d’être digne de l’œuvre. Les passagers
accueillirent favorablement l’annonce de cette
conférence.
Le point affiché avait donné les chiffres suivants :
Lat. 42° 32’ N.
Long. 51° 59’ W.
Course : 254 miles.
Vers trois heures de l’après-midi, les timoniers
signalèrent l’approche d’un grand steamer à quatre
mâts. Ce navire modifia légèrement sa route afin de se
rapprocher du Great Eastern, dans l’intention de lui
donner son numéro. De son côté, le capitaine laissa
porter un peu, et bientôt le steamer lui envoya son nom.
C’était l’Atlanta, un de ces grands bâtiments qui font le
service de Londres à New York en touchant à Brest. Il
nous salua au passage, et nous lui rendîmes son salut.
Peu de temps après, comme il courait à contre-bord, il
avait disparu.
En ce moment, Dean Pitferge m’apprit, non sans
déplaisir, que la conférence de Mr Hatch était interdite.
Les puritaines du bord n’avaient pas permis à leurs
maris de s’initier aux mystères du mormonisme !
21
À quatre heures, le ciel qui avait été voilé
jusqu’alors, se dégagea. La mer s’était apaisée. Le
navire ne roulait plus. On aurait pu se croire en terre
ferme. Cette immobilité du Great Eastern donna aux
passagers l’idée d’organiser des courses. Le turf
d’Epsom n’eût pas offert une piste meilleure, et quant
aux chevaux, à défaut de Gladiator ou de la Touque, ils
devaient être remplacés par des Écossais pur sang qui
les valaient bien. La nouvelle ne tarda pas à se
répandre. Aussitôt les sportsmen d’accourir, les
spectateurs de quitter les salons et les cabines. Un
Anglais, l’honorable Mac Karthy, fut nommé
commissaire, et les coureurs se présentèrent sans retard.
C’étaient une demi-douzaine de matelots, sortes de
centaures, à la fois chevaux et jockeys, tout prêts à
disputer le grand prix du Great Eastern.
Les deux boulevards formaient le champ de course.
Les coureurs devaient faire trois fois le tour du navire,
et franchir ainsi un parcours de treize cents mètres
environ. C’était suffisant. Bientôt, les tribunes, je veux
dire les dunettes, furent envahies par la foule des
curieux, armés de lorgnettes, et dont quelques-uns
avaient arboré « le voile vert », pour se protéger sans
doute contre la poussière de l’Atlantique. Les équipages
manquaient, j’en conviens, mais non la place pour les
ranger en files. Les dames, en grande toilette, se
pressaient principalement sur les roufles de l’arrière. Le
coup d’œil était charmant.
Fabian, le capitaine Corsican, le docteur Dean
Pitferge et moi, nous nous étions postés sur la dunette
de l’avant. C’était là ce qu’on pouvait appeler
l’enceinte du pesage. Là s’étaient réunis les véritables
gentlemen-riders. Devant nous se dressait le poteau de
départ et d’arrivée. Les paris ne tardèrent pas à
s’engager avec un entrain britannique. Des sommes
considérables furent risquées, rien que sur la mine des
coureurs, dont les hauts faits, cependant, n’étaient pas
encore inscrits au « stud-book ». Je ne vis pas sans
inquiétude Harry Drake se mêler de ces préparatifs avec
son aplomb accoutumé, discutant, disputant, tranchant
d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Très
heureusement, Fabian, bien qu’il eût engagé quelques
livres dans la course, me parut assez indifférent à tout
ce tapage. Il se tenait à l’écart, le front toujours
soucieux, la pensée toujours au loin.
Parmi les coureurs qui se présentèrent, deux avaient
plus particulièrement attiré l’attention publique. L’un,
un Écossais de Dundee, nommé Wilmore, petit homme
maigre, dératé, désossé, la poitrine large, l’œil ardent,
passait pour être un des favoris. L’autre, grand diable
bien découplé, un Irlandais du nom d’O’Kelly, long
comme un cheval de course, balançait aux yeux des
connaisseurs les chances de Wilmore. On le demandait
à un contre trois, et pour mon compte, partageant
l’engouement général, j’allais risquer sur lui quelques
dollars, quand le docteur me dit :
« Prenez le petit, croyez-moi. Le grand est
disqualifié.
– Que voulez-vous dire ?
– Je veux dire, répondit sérieusement le docteur, que
ce n’est pas un pur-sang. Il peut avoir une certaine
vitesse initiale, mais il n’a pas de fond. Le petit, au
contraire, l’Écossais, a de la race. Voyez, son corps
maintenu bien droit sur ses jambes, et son poitrail bien
ouvert, sans raideur. C’est un sujet qui a dû s’entraîner
plus d’une fois dans la course sur place, c’est-à-dire en
sautant d’un pied sur l’autre de manière à produire au
moins deux cents mouvements par minute. Pariez pour
lui, vous dis-je, vous n’aurez pas à le regretter.»
Je suivis le conseil de mon savant docteur, et je
pariai pour Wilmore. Quant aux quatre autres coureurs,
ils n’étaient même pas en discussion.
Les places furent tirées. Le sort favorisa l’Irlandais,
qui eut la corde. Les six coureurs se placèrent en ligne
sur la limite du poteau. Pas de faux départ à craindre, ce
qui simplifiait le mandat du commissaire.
Le signal fut donné. Un hourra accueillit le départ.
Les connaisseurs reconnurent immédiatement que
Wilmore et O’Kelly étaient des coureurs de profession.
Sans se préoccuper de leurs rivaux qui les devançaient
en s’essoufflant, ils allaient, le corps un peu penché, la
tête bien droite, l’avant-bras collé au sternum, les
poignets légèrement portés en avant et accompagnant
chaque mouvement du pied opposé par un mouvement
alternatif. Ils étaient pieds nus. Leur talon, ne touchant
jamais le sol, leur laissait l’élasticité nécessaire pour
conserver la force acquise. En un mot, tous les
mouvements de leur personne se rapportaient et se
complétaient.
Au second tour, O’Kelly et Wilmore, toujours sur la
même ligne, avaient distancé leurs adversaires
époumonés. Ils démontraient avec évidence la vérité de
cet axiome que me répétait le docteur :
« Ce n’est pas avec les jambes que l’on court, c’est
avec la poitrine ! Du jarret, c’est bien, mais des
poumons, c’est mieux ! »
À l’avant-dernier tournant, les cris des spectateurs
saluèrent de nouveau leurs favoris. Les excitations, les
hourras, les bravos éclataient de toutes parts.
« Le petit gagnera, me dit Pitferge. Voyez, il ne
souffle pas. Son rival est haletant. »
En effet, Wilmore avait la figure calme et pâle.
O’Kelly fumait comme un feu de paille mouillée. Il
était « au fouet », pour employer une expression de
l’argot des sportsmen. Mais tous deux se maintenaient
en ligne. Enfin, ils dépassèrent le grand roufle ; ils
dépassèrent l’écoutille de la machine ; ils dépassèrent le
poteau d’arrivée...
« Hourra ! Hourra ! pour Wilmore ! crièrent les uns.
– Hourra pour O’Kelly, répondaient les autres.
– Wilmore a gagné.
– Non, ils sont “ensemble” ».
La vérité est que Wilmore avait gagné, mais d’une
demi-tête à peine. C’est ce que décida l’honorable Mac
Karthy. Cependant la discussion se prolongea et l’on en
vint aux grosses paroles. Les partisans de l’Irlandais, et
particulièrement Harry Drake, soutenaient qu’il y avait
un « deadhead », que c’était une course morte, qu’il y
avait lieu de la recommencer.
Mais, à ce moment, entraîné par un mouvement
involontaire, Fabian, s’étant approché de Harry Drake,
lui dit froidement :
« Vous avez tort, monsieur. Le vainqueur est le
matelot écossais ! »
Drake s’avança vivement sur Fabian.
« Vous dites ? lui demanda-t-il d’un ton menaçant.
– Je dis que vous avez tort, répondit tranquillement
Fabian.
– Sans doute, riposta Drake, parce que vous avez
parié pour Wilmore ?
– J’ai parié comme vous pour O’Kelly, répondit
Fabian. J’ai perdu et je paye.
– Monsieur, s’écria Drake, prétendez-vous
m’apprendre ?... »
Mais il n’acheva pas sa phrase. Le capitaine
Corsican s’était interposé entre Fabian et lui avec
l’intention avouée de prendre la querelle pour son
compte. Il traita Drake avec une dureté et un mépris très
significatifs. Mais, évidemment, Drake ne voulait pas
avoir affaire à lui. Aussi, lorsque Corsican eut achevé,
Drake se croisant les bras et s’adressant à Fabian :
« Monsieur, dit-il avec un mauvais sourire,
monsieur a donc besoin de ses amis pour le
défendre ? »
Fabian pâlit. Il se précipita sur Harry Drake. Mais je
le retins. D’autre part, des compagnons de ce coquin
l’entraînèrent, non sans qu’il eût jeté sur son adversaire
un haineux regard.
Le capitaine Corsican et moi, nous descendîmes
avec Fabian, qui se contenta de dire d’une voix calme :
« À la première occasion, je souffletterai ce grossier
personnage. »
22
Pendant la nuit du vendredi au samedi, le Great
Eastern traversa le courant du Gulf Stream, dont les
eaux, plus foncées et plus chaudes, tranchaient sur les
couches ambiantes. La surface de ce courant pressé
entre les flots de l’Atlantique est même légèrement
convexe. C’est donc un fleuve véritable qui coule entre
deux rives liquides, et l’un des plus considérables du
globe, car il réduit au rang de ruisseau l’Amazone ou le
Mississippi. L’eau puisée pendant la nuit était remontée
de vingt-sept degrés Fahrenheit à cinquante et un
degrés, ce qui donne en centigrades douze degrés.
Cette journée du 5 avril débuta par un magnifique
lever de soleil. Les longues lames de fond
resplendissaient. Une chaude brise du sud-ouest passait
dans le gréement. C’étaient les premiers beaux jours.
Ce soleil, qui eût reverdi les campagnes du continent,
fit éclore ici de fraîches toilettes. La végétation retarde
quelquefois, la mode jamais. Bientôt les boulevards
comptèrent de nombreux groupes de promeneurs. Tels
les Champs-Élysées, un dimanche, par un beau soleil de
mai.
Pendant cette matinée, je ne vis pas le capitaine
Corsican. Désirant avoir des nouvelles de Fabian, je me
rendis à la cabine que celui-ci occupait en abord du
grand salon. Je frappai à la porte de cette cabine, mais
je n’obtins pas de réponse. Je poussai la porte. Fabian
n’y était pas.
Je remontai alors sur le pont. Parmi les passants je
ne remarquai ni mes amis ni mon docteur. Il me vint
alors à la pensée de chercher en quel endroit du
steamship était confinée la malheureuse Ellen. Quelle
cabine occupait-elle ? Où Harry Drake l’avait-il
reléguée ? À quelles mains était confiée cette infortunée
que son mari abandonnait pendant des jours entiers ?
Sans doute aux soins intéressés de quelque femme de
chambre du bord, à quelque indifférente garde-malade ?
Je voulus savoir ce qui en était, non par un vain motif
de curiosité, mais dans l’intérêt d’Ellen et de Fabian, ne
fût-ce que pour prévenir une rencontre toujours à
craindre.
Je commençai ma recherche par les cabines du
grand salon des dames et je parcourus les couloirs des
deux étages qui desservent cette portion du navire.
Cette inspection était assez facile, parce que le nom des
passagers, inscrit sur une pancarte, se lisait à la porte de
chaque cabine, ce qui simplifiait le service des
stewards. Je ne trouvai pas le nom de Harry Drake, ce
qui me surprit peu, car cet homme avait dû préférer la
situation des cabines disposées, à l’arrière du Great
Eastern, sur des salons moins fréquentés. Il n’existait,
d’ailleurs, au point de vue du confort, aucune différence
entre les aménagements de l’avant et ceux de l’arrière,
car la Société des Affréteurs n’avait admis qu’une seule
classe de passagers.
Je me dirigeai donc vers les salles à manger, et je
suivis attentivement les couloirs latéraux qui circulaient
entre le double rang des cabines. Toutes ces chambres
étaient occupées, toutes portaient le nom d’un passager,
et le nom de Harry Drake manquait encore. Cette fois,
l’absence de ce nom m’étonna, car je croyais avoir
visité notre ville flottante tout entière, et je ne
connaissais pas d’autre « quartier » plus reculé que
celui-ci. J’interrogeai donc un steward qui m’apprit ce
que j’ignorais, c’est qu’une centaine de cabines
existaient encore en arrière des « dining rooms ».
« Comment y descend-on ? demandai-je.
– Par un escalier qui aboutit au pont, sur le côté du
grand roufle.
– Bien, mon ami. Et savez-vous quelle cabine
occupe M. Harry Drake ?
– Je l’ignore, monsieur », me répondit le steward.
Je remontai alors sur le pont, et, suivant le roufle,
j’arrivai à la porte qui fermait l’escalier indiqué. Cet
escalier conduisait, non plus à de vastes salons, mais à
un simple carré demi-obscur, autour duquel était
disposée une double rangée de cabines. Harry Drake,
voulant isoler Ellen, n’avait pu choisir un endroit plus
propice à son dessein.
La plupart de ces cabines étaient inoccupées. Je
parcourus le carré et les couloirs latéraux porte à porte.
Quelques noms étaient inscrits sur les pancartes, deux
ou trois au plus, mais non celui de Harry Drake.
Cependant, j’avais fait une minutieuse inspection de ce
compartiment, et, fort désappointé, j’allais me retirer,
quand un murmure vague, presque insaisissable, frappa
mon oreille. Ce murmure se produisait au fond du
couloir de gauche. Je me dirigeai de ce côté. Les sons, à
peine perceptibles, s’accentuèrent davantage. Je
reconnus une sorte de chant plaintif, ou plutôt une
mélopée traînante, dont les paroles ne parvenaient pas
jusqu’à moi.
J’écoutai. C’était une femme qui chantait ainsi ;
mais dans cette voix inconsciente on sentait une douleur
profonde. Cette voix devait être celle de la pauvre folle.
Mes pressentiments ne pouvaient me tromper. Je
m’approchai doucement de la cabine qui portait le
numéro 775. C’était la dernière de ce couloir obscur, et
elle devait être éclairée par un des hublots inférieurs
évidés dans la coque du Great Eastern. Sur la porte de
cette cabine, aucun nom. En effet, Harry Drake n’avait
pas intérêt à faire connaître l’endroit où il confinait
Ellen.
La voix de l’infortunée arrivait alors distinctement
jusqu’à moi. Son chant n’était qu’une suite de phrases
fréquemment interrompues, quelque chose de suave et
de triste à la fois. On eût dit des stances étrangement
coupées, telles que les réciterait une personne endormie
du sommeil magnétique.
Non ! bien que je n’eusse aucun moyen de
reconnaître son identité, je ne doutais pas que ce fût
Ellen qui chantât ainsi.
Pendant quelques minutes, j’écoutai, et j’allais me
retirer, quand j’entendis marcher dans le carré central..
Était-ce Harry Drake ? Dans l’intérêt d’Ellen et de
Fabian, je ne voulais pas être surpris à cette place.
Heureusement, le couloir, contournant la double rangée
de cabines, me permettait de remonter sur le pont sans
être aperçu. Cependant, je tenais à savoir quelle était la
personne dont j’entendais le pas. La demi-obscurité me
protégeait, et en me plaçant dans l’angle du couloir je
pouvais voir sans être vu. Cependant, le bruit avait
cessé. Bizarre coïncidence, avec lui s’était tu le chant
d’Ellen. J’attendis. Bientôt le chant recommença, et le
plancher gémit de nouveau sous la pression d’un pas
lent. Je penchai la tête, et au fond du couloir, dans une
vague clarté qui filtrait à travers l’imposte des cabines,
je reconnus Fabian.
C’était mon malheureux ami ! Quel instinct le
conduisait en ce lieu ? Avait-il donc, et avant moi,
découvert la retraite de la jeune femme ? Je ne savais
que penser. Fabian s’avançait lentement, longeant les
cloisons, écoutant, suivant comme un fil cette voix qui
l’attirait, malgré lui peut-être, et sans qu’il en eût
conscience. Et pourtant il me semblait que le chant
s’affaiblissait à son approche, et que ce fil si ténu allait
se rompre... Fabian arriva près de la cabine et s’arrêta.
Comme son cœur devait battre à ces tristes accents ?
Comme tout son être devait frémir ! Il était impossible
que dans cette voix il ne retrouvât pas quelque
ressouvenir du passé. Et cependant, ignorant la
présence de Harry Drake à bord, comment aurait-il
même soupçonné la présence d’Ellen ? Non ! C’était
impossible, et il n’était attiré que parce que ces accents
maladifs répondaient, sans qu’il s’en doutât, à
l’immense douleur qu’il portait en lui.
Fabian écoutait toujours. Qu’allait-il faire ?
Appellerait-il la folle ? Et si Ellen apparaissait
soudain ? Tout était possible, et tout était danger dans
cette situation ! Cependant, Fabian se rapprocha encore
de la porte de la cabine. Le chant, qui diminuait peu à
peu, mourut soudain ; puis un cri déchirant se fit
entendre.
Ellen, par une communication magnétique, avait-
elle senti si près d’elle celui qu’elle aimait ? L’attitude
de Fabian était effrayante. Il était comme ramassé sur
lui-même. Allait-il donc briser cette porte ? Je le crus et
je me précipitai vers lui.
Il me reconnut. Je l’entraînai. Il se laissait faire.
Puis, d’une voix sourde :
« Savez-vous quelle est cette infortunée ? me
demanda-t-il.
– Non, Fabian, non.
– C’est la folle ! dit-il. On dirait une voix de l’autre
monde. Mais cette folie n’est pas sans remède. Je sens
qu’un peu de dévouement, un peu d’amour guérirait
cette pauvre femme ?
– Venez, Fabian, dis-je, venez ! »
Nous étions remontés sur le pont. Fabian, sans
ajouter une parole, me quitta presque aussitôt ; mais je
ne le perdis pas de vue avant qu’il n’eût regagné sa
cabine.
23
Quelques instants plus tard, je rencontrai le
capitaine Corsican. Je lui racontai la scène à laquelle je
venais d’assister. Il comprit, comme moi, que cette
grave situation se compliquait. Pourrions-nous en
prévenir les dangers ? Ah ! que j’aurais voulu hâter la
marche de ce Great Eastern, et mettre un océan tout
entier entre Harry Drake et Fabian !
En nous quittant, le capitaine Corsican et moi, nous
convînmes de surveiller plus sévèrement que jamais les
acteurs de ce drame, dont le dénouement pouvait à
chaque instant éclater malgré nous !
Ce jour-là, on attendait l’Australasian, paquebot de
la compagnie Cunard, jaugeant deux mille sept cent
soixante tonneaux, qui dessert la ligne de Liverpool à
New York. Il avait dû quitter l’Amérique le mercredi
matin, et il ne pouvait tarder à paraître. On le guettait au
passage, mais il ne passa pas.
Vers onze heures, des passagers anglais organisèrent
une souscription en faveur des blessés du bord, dont
quelques-uns n’avaient pas encore pu quitter le poste
des malades, entre autres le maître d’équipage, menacé
d’une claudication incurable. Cette liste se couvrit de
signatures, non sans avoir soulevé quelques difficultés
de détails qui amenèrent un échange de paroles
malsonnantes. À midi, le soleil permit d’obtenir une
observation très exacte :
Long. 58° 37’ O.
Lat. 41° 42’ 11” N.
Course : 257 miles.
Nous avions la latitude à une seconde près. Les
jeunes fiancés, qui vinrent consulter la notice, firent une
moue de déconvenue. Décidément, ils avaient à se
plaindre de la vapeur.
Avant le lunch, le capitaine Anderson voulut
distraire ses passagers des ennuis d’une traversée si
longue. Il organisa donc des exercices de gymnastique
qu’il dirigea en personne. Une cinquantaine de
désœuvrés, armés comme lui d’un bâton, imitèrent tous
ses mouvements avec une exactitude simiesque. Ces
gymnastes improvisés « travaillaient »
méthodiquement, sans desserrer les lèvres, comme des
riflemens à la parade.
Un nouvel « entertainment » fut annoncé pour le
soir. Je n’y assistai point. Ces mêmes plaisanteries
incessamment renouvelées me fatiguaient. Un second
journal, rival de l’Ocean Time, avait été fondé. Ce soir-
là, paraît-il, les deux feuilles fusionnèrent.
Pour moi, je passai sur le pont les premières heures
de la nuit. La mer se soulevait et annonçait du mauvais
temps, bien que le ciel fût encore admirable. Aussi le
roulis commençait-il à s’accentuer. Couché sur un des
bancs du roufle, j’admirais ces constellations qui
s’écartelaient au firmament. Les étoiles fourmillaient au
zénith, et bien que l’œil nu n’en puisse apercevoir que
cinq mille sur toute l’étendue de la sphère céleste, ce
soir-là il eût cru les compter par millions. Je voyais
traîner à l’horizon la queue de Pégase dans toute sa
magnificence zodiacale, comme la robe étoilée d’une
reine de féerie. Les Pléiades montaient vers les hauteurs
du ciel, en même temps que ces Gémeaux qui, malgré
leur nom, ne se lèvent pas l’un après l’autre, comme les
héros de la fable. Le Taureau me regardait de son gros
œil ardent. Au sommet de la voûte brillait Véga, notre
future étoile polaire, et non loin s’arrondissait cette
rivière de diamants qui forme la Couronne boréale.
Toutes ces constellations immobiles semblaient,
cependant, se déplacer au roulis du navire, et pendant
son oscillation je voyais le grand mât décrire un arc de
cercle, nettement dessiné, depuis la Grande Ourse
jusqu’à Altaïr de l’Aigle, tandis que la lune, déjà basse,
trempait à l’horizon l’extrémité de son croissant.
24
La nuit fut mauvaise. Le steamship, effroyablement
battu par le travers, roula sans désemparer. Les meubles
se déplacèrent avec fracas, et la faïencerie des toilettes
recommença son vacarme. Le vent avait évidemment
beaucoup fraîchi. Le Great Eastern naviguait d’ailleurs
dans ces parages féconds en sinistres, où la mer est
toujours mauvaise.
À six heures du matin, je me traînai jusqu’à
l’escalier du grand roufle. Me cramponnant aux rampes,
et profitant d’une oscillation sur deux, je parvins à
gravir les marches, et j’arrivai sur le pont. De là, je me
halai non sans peine jusqu’à la dunette de l’avant.
L’endroit était désert, si toutefois on peut qualifier ainsi
un endroit où se trouve le docteur Dean Pitferge. Ce
digne homme, solidement appuyé, courbait le dos au
vent, et sa jambe droite entourait un des montants du
garde-fou. Il me fit signe de le rejoindre – signe de tête,
cela va sans dire –, car il ne pouvait disposer de ses bras
qui le maintenaient contre les violences de la tempête.
Après quelques mouvements de reptation, me tordant
comme un annélide, j’arrivai sur le roufle, et là, je
m’arc-boutai à la façon du docteur.
« Allons ! me cria-t-il, cela continue ! Hein ! Ce
Great Eastern ! Juste au moment d’arriver, un cyclone,
un vrai cyclone, spécialement commandé pour lui ! »
Le docteur ne prononçait que des phrases
entrecoupées. Le vent lui mangeait la moitié de ses
paroles. Mais je l’avais compris. Le mot cyclone porte
sa définition avec lui.
On sait ce que sont ces tempêtes tournantes,
nommées ouragans dans l’océan Indien et dans
l’Atlantique, tornades sur la côte africaine, simouns
dans le désert, typhons dans les mers de la Chine,
tempêtes dont la puissance formidable met en péril les
plus gros navires.
Or, le Great Eastern était pris dans un cyclone.
Comment ce géant allait-il lui tenir tête ?
« Il lui arrivera malheur, me répétait Dean Pitferge,
Voyez comme il met le nez dans la plume ! »
Cette métaphore maritime s’appropriait
excellemment à la situation du steamship. Son étrave
disparaissait sous les montagnes d’eau qui l’attaquaient
par bâbord devant. Au loin, plus de vue possible. Tous
les symptômes d’un ouragan ! Vers sept heures, la
tempête se déclara. La mer devint monstrueuse. Ces
petites ondulations intermédiaires, qui marquent le
dénivellement des grandes lames, disparurent sous
l’écrasement du vent. L’océan se gonflait en longues
vagues dont la cime déferlait avec un échevellement
indescriptible. Avec chaque minute, la hauteur des
lames s’accroissait, et le Great Eastern, les recevant par
le travers, roulait épouvantablement.
« Il n’y a que deux partis à prendre, me dit le
docteur avec l’aplomb d’un marin. Ou recevoir la lame
debout ; en capeyant sous petite vapeur, ou prendre la
fuite et ne pas s’obstiner contre cette mer démontée !
Mais le capitaine Anderson ne fera ni l’une ni l’autre de
ces deux manœuvres.
– Pourquoi ? demandai-je.
– Parce que !... répondit le docteur, parce qu’il faut
qu’il arrive quelque chose ! »
En me retournant, j’aperçus le capitaine, le second
et le premier ingénieur, encapuchonnés dans leurs
suroîts et cramponnés aux garde-fous des passerelles.
L’embrun des lames les enveloppait de la tête aux
pieds. Le capitaine souriait selon sa coutume. Le second
riait et montrait ses dents blanches en voyant son navire
rouler à faire croire que les mâts et les cheminées
allaient venir en bas !
Cependant, cette obstination, cet entêtement du
capitaine à lutter contre la mer m’étonnaient. À sept
heures et demie, l’aspect de l’Atlantique était effrayant.
À l’avant, les lames couvraient le navire en grand. Je
regardais ce sublime spectacle, ce combat du colosse
contre les flots. Je comprenais jusqu’à un certain point
cette opiniâtreté du « maître après Dieu » qui ne voulait
pas céder. Mais j’oubliais que la puissance de la mer est
infinie, et que rien ne peut lui résister de ce qui est fait
de la main de l’homme ! Et, en effet, si puissant qu’il
fût, le géant devait bientôt fuir devant la tempête.
Tout à coup, vers huit heures, un choc se produisit.
C’était un formidable paquet de mer qui venait de
frapper le navire par bâbord devant.
« Ça, me dit le docteur, ce n’est pas une gifle, c’est
un coup de poing sur la figure. »
En effet, le « coup de poing » nous avait meurtris.
Des morceaux d’épaves apparaissaient sur la crête des
lames. Était-ce une partie de notre chair qui s’en allait
ainsi, ou les débris d’un corps étranger ? Sur un signe
du capitaine, le Great Eastern évolua d’un quart pour
éviter ces fragments qui menaçaient de s’engager dans
ses aubes. En regardant avec plus d’attention, je vis que
le coup de mer venait d’emporter les pavois de bâbord,
qui, cependant, s’élevaient à cinquante pieds au-dessus
de la surface des flots. Les jambettes étaient brisées, les
ferrures arrachées ; quelques débris de virures
tremblaient encore dans leur encastrement. Le Great
Eastern avait tressailli au choc, mais il continuait sa
route avec une imperturbable audace. Il fallait enlever
au plus tôt les débris qui encombraient l’avant, et pour
cela fuir devant la mer devenait indispensable. Mais le
steamship s’opiniâtra à tenir tête. Toute la fougue de
son capitaine l’animait. Il ne voulait pas céder. Il ne
céderait pas. Un officier et quelques hommes furent
envoyés sur l’avant pour déblayer le pont.
« Attention, me dit le docteur, le malheur n’est pas
loin ! »
Les marins s’avancèrent vers l’avant. Nous nous
étions accotés au second mât. Nous regardions à travers
les embruns qui, nous prenant d’écharpe, jetaient à
chaque lame une averse sur le pont. Soudain, un autre
coup de mer, plus violent que le premier, passa par la
brèche ouverte dans les bastingages, arracha une
énorme plaque de fonte qui recouvrait la bitte de
l’avant, démolit le massif capot situé au-dessus du poste
de l’équipage, et, battant de plein fouet les parois de
tribord, il les déchira, il les emporta comme les
morceaux d’une toile tendue au vent.
Les hommes avaient été renversés. L’un d’eux, un
officier, à demi noyé, secoua ses favoris roux et se
releva. Puis, voyant un des matelots étendu, sans
connaissance, sur la patte d’une ancre, il se précipita
vers lui, le chargea sur ses épaules et l’emporta. En ce
moment, les gens de l’équipage s’échappaient à travers
le capot brisé. Il y avait trois pieds d’eau dans
l’entrepont. De nouveaux débris couvraient la mer, et
entre autres quelques milliers de ces poupées que mon
compatriote de la rue Chapon comptait acclimater en
Amérique ! Tous ces petits corps, arrachés de leur
caisse par le coup de mer, sautaient sur le dos des
lames, et cette scène eût certainement prêté à rire en de
moins graves conjonctures. Cependant, l’inondation
nous gagnait. Des masses liquides se précipitaient par
les ouvertures, et l’envahissement de la mer fut tel, que,
suivant le rapport de l’ingénieur, le Great Eastern
embarqua alors plus de deux mille tonnes d’eau – de
quoi couler par le fond une frégate de premier rang.
« Bon ! » fit le docteur, dont le chapeau s’envola
dans une rafale.
Se maintenir dans cette situation devenait
impossible. Tenir tête plus longtemps, c’eût été l’œuvre
d’un fou. Il fallait prendre l’allure de fuite. Le
steamship présentant l’étrave à la mer avec son avant
défoncé, c’était un homme qui s’entêterait à nager entre
deux eaux, la bouche ouverte.
Le capitaine Anderson le comprit enfin. Je le vis
courir lui-même à la petite roue de la passerelle, qui
commandait les évolutions du gouvernail. Aussitôt la
vapeur se précipita dans les cylindres de l’arrière ; la
barre fut mise au vent, et le colosse, évoluant comme un
canot, porta le cap au nord et s’enfuit devant la tempête.
À ce moment, le capitaine, ordinairement si calme,
si maître de lui, s’écria avec colère :
« Mon navire est déshonoré ! »
25
À peine le Great Eastern eut-il viré de bord, à peine
eut-il présenté l’arrière à la lame, qu’il ne ressentit plus
aucun roulis. C’était l’immobilité absolue succédant à
l’agitation. Le déjeuner était servi. La plupart des
passagers, rassurés par la tranquillité du navire,
descendirent aux « dining rooms » et purent prendre
leur repas sans ressentir ni une secousse ni un choc. Pas
une assiette ne glissa à terre, pas un verre ne répandit
son contenu sur les nappes. Et cependant, les tables de
roulis n’avaient même pas été dressées. Mais, trois
quarts d’heure plus tard, les meubles recommençaient
leur branle, les suspensions se balançaient dans l’air, les
porcelaines s’entrechoquaient sur la planche des
offices. Le Great Eastern venait de reprendre vers
l’ouest sa marche un instant interrompue.
Je remontai sur le pont avec le docteur Pitferge. Il
rencontra l’homme aux poupées.
« Monsieur, lui dit-il, tout votre petit monde a été
bien éprouvé. Voilà des bébés qui ne bavarderont pas
dans les États de l’Union.
– Bah ! répondit l’industriel parisien, la pacotille
était assurée, et mon secret ne s’est pas noyé avec elle.
Nous en referons, de ces bébés-là. »
Mon compatriote n’était point homme à désespérer,
on le voit. Il nous salua d’un air aimable, et nous
allâmes vers l’arrière du steamship. Là, un timonier
nous apprit que les chaînes du gouvernail avaient été
engagées pendant l’intervalle qui avait séparé les deux
coups de mer.
« Si cet accident s’était produit au moment de
l’évolution, me dit Pitferge, je ne sais trop ce qui serait
arrivé, car la mer se précipitait à torrents dans le navire.
Déjà les pompes à vapeur ont commencé à épuiser
l’eau. Mais tout n’est pas fini.
– Et ce malheureux matelot ? demandai-je au
docteur.
– Il est grièvement blessé à la tête. Pauvre garçon !
C’est un jeune pêcheur, marié, père de deux enfants, qui
fait son premier voyage d’outre-mer. Le médecin du
bord en répond, et c’est ce qui me fait craindre pour lui.
Enfin, nous verrons bien. Le bruit s’est aussi répandu
que plusieurs hommes avaient été emportés, mais, fort
heureusement, il n’en est rien.
– Enfin, dis-je, nous avons repris notre route ?
– Oui, répondit le docteur, la route à l’ouest, contre
vents et marées. On le sent bien ; ajouta-t-il en
saisissant un taquet pour ne pas rouler sur le pont.
Savez-vous, mon cher monsieur, ce que je ferais du
Great Eastern s’il m’appartenait ? Non ? Eh bien, j’en
ferais un bateau de luxe à dix mille francs la place. Il
n’y aurait que des millionnaires à bord, des gens qui ne
seraient pas pressés. On mettrait un mois ou six
semaines à faire la traversée de l’Angleterre à
l’Amérique. Jamais de lame par le travers. Toujours
vent debout ou vent arrière. Mais aussi jamais de roulis
ni de tangage. Mes passagers seraient assurés contre le
mal de mer, et je leur paierais cent livres par nausée.
– Voilà une idée pratique, répondis-je.
– Oui ! répliqua Dean Pitferge, il y aurait là de
l’argent à gagner... ou à perdre ! »
Cependant, le steamship continuait sa route à petite
vitesse, battant cinq ou six tours de roue au plus, de
manière à se maintenir. La houle était effrayante, mais
l’étrave coupait normalement les lames, et le Great
Eastern n’embarquait aucun paquet de mer. Ce n’était
plus une montagne de métal marchant contre une
montagne d’eau, mais un rocher sédentaire, recevant
avec indifférence le clapotis des vagues. D’ailleurs, une
pluie torrentielle vint à tomber, ce qui nous obligea de
chercher un refuge sous le capot du grand salon. Cette
averse eut pour effet d’apaiser le vent et la mer. Le ciel
s’éclaircit dans l’ouest et les derniers gros nuages se
fondirent à l’horizon opposé. À dix heures, l’ouragan
nous jetait son dernier souffle.
À midi, le point put être fait avec une certaine
exactitude ; il donnait :
Lat. 41° 50’ N.
Long. 61° 57’ W.
Course : 193 miles.
Cette diminution considérable dans le chemin
parcouru ne devait être attribuée qu’à la tempête qui,
pendant la nuit et la matinée, avait incessamment battu
le navire, tempête si terrible qu’un des passagers –
véritable habitant de cet Atlantique qu’il traversait pour
la quarante-quatrième fois – n’en avait jamais vu de
telle. L’ingénieur avoua même que, lors de cet ouragan
pendant lequel le Great Eastern resta trois jours dans le
creux des lames, le navire n’avait pas été atteint avec
cette violence. Mais, il faut le répéter, cet admirable
steamship, s’il marche médiocrement, s’il roule trop,
présente contre les fureurs de la mer une complète
sécurité. Il résiste comme un bloc plein, et cette rigidité,
il la doit à la parfaite homogénéité de sa construction, à
sa double coque et au rivage merveilleux de son bordé.
Sa résistance à l’arc est absolue.
Mais, répétons-le aussi, quelle que soit sa puissance,
il ne faut pas l’opposer sans raison à une mer démontée.
Si grand qu’il soit, si fort qu’on le suppose, un navire
n’est pas « déshonoré » parce qu’il fuit devant la
tempête. Un commandant ne doit jamais oublier que la
vie d’un homme vaut plus qu’une satisfaction d’amour-
propre. En tout cas, s’obstiner est dangereux, s’entêter
est blâmable, et un exemple récent, une déplorable
catastrophe survenue à l’un des paquebots
transocéaniens, prouve qu’un capitaine ne doit pas
lutter outre mesure contre la mer, même quand il sent
sur ses talons le navire d’une compagnie rivale.
26
Les pompes, cependant, continuaient d’épuiser ce
lac qui s’était formé à l’intérieur du Great Eastern,
comme un lagon au milieu d’une île. Puissantes et
rapidement manœuvrées par la vapeur, elles restituèrent
à l’Atlantique ce qui lui appartenait. La pluie avait
cessé ; le vent fraîchissait de nouveau ; le ciel, balayé
par la tempête, était pur. Lorsque la nuit se fit, je restai
pendant quelques heures à me promener sur le pont. Les
salons jetaient de grands épanouissements de lumière
par leurs écoutilles entrouvertes. À l’arrière, jusqu’aux
limites du regard, s’allongeait un remous
phosphorescent, rayé ça et là par la crête lumineuse des
lames. Les toiles, réfléchies dans ces nappes
lactescentes, apparaissaient et disparaissaient comme
elles font au milieu de nuages chassés par une forte
brise. Tout autour et tout au loin s’étendait la sombre
nuit.
À l’avant grondait le tonnerre des roues, et au-
dessous de moi j’entendais le cliquetis des chaînes du
gouvernail.
En revenant vers le capot du grand salon, je fus
assez surpris d’y voir une foule compacte de
spectateurs. Les applaudissements éclataient. Malgré
les désastres de la journée, l’« entertainment »
accoutumé déroulait les surprises de son programme.
Du matelot si grièvement blessé, mourant peut-être, il
n’était plus question. La fête paraissait animée. Les
passagers accueillaient avec de grandes démonstrations
les débuts d’une troupe de « minstrels » sur les planches
du Great Eastern. On sait ce que sont ces minstrels, des
chanteurs ambulants, noirs ou noircis suivant leur
origine, qui courent les villes anglaises en y donnant
des concerts grotesques. Les chanteurs, cette fois,
n’étaient autres que des matelots ou des stewards frottés
de cirage. Ils avaient revêtu des loques de rebut, ornées
de boutons en biscuit de mer ; ils portaient des
lorgnettes faites de deux bouteilles accouplées, et des
guimbardes composées de boyaux tendus sur une
vessie. Ces gaillards, assez drôles en somme, chantaient
des refrains burlesques et improvisaient des discours
mêlés de coq-à-l’âne et de calembours. On les
applaudissait à outrance, et ils redoublaient leurs
contorsions et grimaces. Enfin, pour terminer, un
danseur, agile comme un singe, exécuta une double
gigue qui enleva l’assemblée.
Cependant, si intéressant que fût ce programme des
minstrels, il n’avait pas rallié tous les passagers.
D’autres hantaient en grand nombre la salle de l’avant
et se pressaient autour des tables. Là, on jouait gros jeu.
Les gagnants défendaient le gain acquis pendant la
traversée ; les perdants, que le temps pressait,
cherchaient à maîtriser le sort par des coups d’audace.
Un tumulte violent sortait de cette salle. On entendit la
voix du banquier criant les coups, les imprécations des
perdants, le tintement de l’or, le froissement des
dollars-papier. Puis il se faisait un profond silence ;
quelque coup hardi suspendait le tumulte, et, le résultat
connu, les exclamations redoublaient.
Je fréquentais peu ces habitués de la « smoking
room ». J’ai horreur du jeu. C’est un plaisir toujours
grossier, souvent malsain. L’homme atteint de la
maladie du jeu n’a pas que ce mal ; il n’est guère
possible que d’autres ne lui fassent pas cortège. C’est
un vice qui ne va jamais seul. Il faut dire aussi que la
société des joueurs, toujours et partout mêlée, ne me
plaît pas. Là dominait Harry Drake au milieu de ses
fidèles. Là préludaient à cette vie de hasards quelques
aventuriers qui allaient chercher fortune en Amérique.
J’évitais le contact de ces gens bruyants. Ce soir-là, je
passai donc devant la porte du roufle sans y entrer,
quand une violente explosion de cris et d’injures
m’arrêta. J’écoutai, et, après un moment de silence, je
crus, à mon profond étonnement, distinguer la voix de
Fabian. Que faisait-il en ce lieu ? Allait-il y chercher
son ennemi ? La catastrophe, jusqu’alors évitée, était-
elle près d’éclater ?
Je poussai vivement la porte. En ce moment, le
tumulte était au comble. Au milieu de la foule des
joueurs, je vis Fabian. Il était debout et faisait face à
Drake, debout comme lui. Je me précipitai vers Fabian.
Sans doute Harry Drake venait de l’insulter
grossièrement, car la main de Fabian se leva sur lui, et
si elle ne l’atteignit pas au visage, c’est que Corsican,
apparaissant soudain, l’arrêta d’un geste rapide.
Mais Fabian, s’adressant à son adversaire, lui dit de
sa voix froidement railleuse :
« Tenez-vous ce soufflet pour reçu ?
– Oui, répondit Drake, et voici ma carte ! »
Ainsi, l’inévitable fatalité avait, malgré nous, mis
ces deux mortels ennemis en présence. Il était trop tard
pour les séparer. Les choses ne pouvaient plus que
suivre leur cours. Le capitaine Corsican me regarda et
je surpris dans ses yeux plus de tristesse encore que
d’émotion.
Cependant, Fabian avait relevé la carte que Drake
venait de jeter sur la table. Il la tenait du bout des doigts
comme un objet qu’on ne sait par où prendre. Corsican
était pâle. Mon cœur battait. Cette carte, Fabian la
regarda enfin. Il lut le nom qu’elle portait. Ce fut
comme un rugissement qui s’échappa de sa poitrine.
« Harry Drake ! s’écria-t-il. Vous ! vous ! vous !
– Moi-même, capitaine Mac Elwin », répondit
tranquillement le rival de Fabian.
Nous ne nous étions pas trompés. Si Fabian avait
ignoré jusque-là le nom de Drake, celui-ci n’était que
trop informé de la présence de Fabian sur le Great
Eastern !
27
Le lendemain, dès l’aube, je courus à la recherche
du capitaine Corsican. Je le rencontrai dans le grand
salon. Il avait passé la nuit près de Fabian. Fabian était
encore sous le coup de l’émotion terrible que lui avait
causée le nom du mari d’Ellen. Une secrète intuition lui
avait-elle donné à penser que Drake n’était pas seul à
bord ? La présence d’Ellen lui était-elle révélée par la
présence de cet homme ? Devinait-il enfin que cette
pauvre folle, c’était la jeune fille qu’il chérissait depuis
de longues années ? Corsican ne put me l’apprendre,
car Fabian n’avait pas prononcé un seul mot pendant
toute cette nuit.
Corsican ressentait pour Fabian une sorte de passion
fraternelle. Cette nature intrépide l’avait dès l’enfance
irrésistiblement séduit. Il était désespéré.
« Je suis intervenu trop tard, me dit-il. Avant que la
main de Fabian ne se fût levée sur lui, j’aurais dû
souffleter ce misérable.
– Violence inutile, répondis-je. Harry Drake ne vous
aurait pas suivi sur le terrain où vous vouliez
l’entraîner : C’est à Fabian qu’il en avait, et une
catastrophe était devenue inévitable.
– Vous avez raison, me dit le capitaine. Ce coquin
en est arrivé à ses fins. Il connaissait Fabian, tout son
passé, tout son amour. Peut-être Ellen, privée de raison,
a-t-elle livré ses secrètes pensées ? Ou plutôt Drake n’a-
t-il pas appris de la loyale jeune femme, avant son
mariage même, tout ce qu’il ignorait de sa vie de jeune
fille ? Poussé par ses méchants instincts, se trouvant en
contact avec Fabian, il a cherché cette affaire en s’y
réservant le rôle de l’offensé. Ce gueux doit être un
duelliste redoutable.
– Oui, répondis-je, il compte déjà trois ou quatre
malheureuses rencontres de ce genre.
– Mon cher monsieur, répondit Corsican, ce n’est
pas le duel en lui-même que je redoute pour Fabian. Le
capitaine Mac Elwin est de ceux qu’aucun danger ne
trouble. Mais ce sont les suites de cette rencontre qu’il
faut craindre. Que Fabian tue cet homme, si vil qu’il
soit, et c’est un infranchissable abîme entre Ellen et lui.
Dieu sait pourtant si, dans l’état où elle est, la
malheureuse femme aurait besoin d’un soutien comme
Fabian !
– En vérité, dis-je, en dépit de tout ce qui peut en
résulter, nous ne pouvons souhaiter qu’une chose et
pour Ellen et pour Fabian, c’est que cet Harry Drake
succombe. La justice est de notre côté.
– Certes, répondit le capitaine, mais il est permis de
trembler pour les autres, et je suis navré de n’avoir pu,
fût-ce au prix de ma vie, éviter cette rencontre à Fabian.
– Capitaine, répondis-je en prenant la main de cet
ami dévoué, nous n’avons pas encore reçu la visite des
témoins de Drake. Aussi, bien que toutes les
circonstances vous donnent raison, je ne puis désespérer
encore.
– Connaissez-vous un moyen d’empêcher cette
affaire ?
– Aucun jusqu’ici. Toutefois, ce duel, s’il doit avoir
lieu, ne peut, il me semble, avoir lieu qu’en Amérique,
et, avant que nous soyons arrivés, le hasard qui a créé
cette situation pourra peut-être la dénouer. »
Le capitaine Corsican secoua la tête en homme qui
n’admet pas l’efficacité du hasard dans les choses
humaines. En ce moment, Fabian monta l’escalier du
capot qui aboutissait au pont. Je ne le vis qu’un instant.
La pâleur de son front me frappa. La plaie saignante
s’était ravivée en lui. Il faisait mal à voir. Nous le
suivîmes. Il errait sans but, évoquant cette pauvre âme à
demi échappée de sa mortelle enveloppe, et cherchant à
nous éviter.
L’amitié peut quelquefois être importune. Aussi
Corsican et moi, nous pensâmes que mieux valait
respecter cette douleur en n’intervenant pas. Mais
soudain Fabian se rapprocha, puis, venant à nous :
« C’était elle ! la folle ? dit-il. C’était Ellen, n’est-ce
pas ? Pauvre Ellen ! »
Il doutait encore, et il s’en alla sans attendre une
réponse que nous n’aurions pas eu le courage de lui
faire.
28
À midi, je n’avais pas encore appris que Drake eût
envoyé ses témoins à Fabian. Cependant, ces
préliminaires auraient déjà dû être remplis, si Drake eût
été décidé à demander sur-le-champ une réparation par
les armes. Ce retard pouvait-il nous donner un espoir ?
Je savais bien que les races saxonnes entendent
autrement que nous la question du point d’honneur, et
que le duel a presque entièrement disparu des mœurs
anglaises. Ainsi que je l’ai dit, non seulement la loi est
sévère pour les duellistes et on ne peut la tourner
comme en France, mais l’opinion publique surtout se
déclare contre eux. Toutefois, en cette circonstance, le
cas était particulier. L’affaire avait été évidemment
cherchée, voulue. L’offensé avait pour ainsi dire
provoqué l’offenseur, et mes raisonnements
aboutissaient toujours à cette conclusion qu’une
rencontre était inévitable entre Fabian et Harry Drake.
En ce moment, le pont fut envahi par la foule des
promeneurs. C’étaient les fidèles endimanchés qui
revenaient du temple. Officiers, matelots et passagers
regagnaient leurs postes, leurs cabines.
À midi et demi, le point affiché donna par
observation les résultats suivants :
Lat. 40° 33’ N.
Long. 66° 21’ W.
Course : 214 miles.
Le Great Eastern ne se trouvait plus qu’à 348 milles
de la pointe de Sandy Hook, langue sablonneuse qui
forme l’entrée des passes de New York. Il ne pouvait
tarder à flotter sur les eaux américaines.
Pendant le lunch, je ne vis pas Fabian à sa place
accoutumée, mais Drake occupait la sienne. Quoique
bruyant, ce misérable me parût inquiet. Demandait-il à
l’excitation du vin l’oubli de ses remords ? Je ne sais,
mais il se livrait à de fréquentes libations en compagnie
de ses compagnons habituels. Plusieurs fois il me
regarda « en dessous » n’osant et ne voulant me fixer,
malgré son effronterie. Cherchait-il Fabian dans la foule
des convives ? je ne pouvais le dire. Un fait à noter,
c’est qu’il abandonna brusquement la table avant la fin
du repas. Je me levai aussitôt pour l’observer, mais il se
dirigea vers sa cabine et s’y enferma. Je montai sur le
pont. La mer était admirable, le ciel pur. Pas un nuage à
l’un, pas une écume à l’autre. Ces deux miroirs se
renvoyaient mutuellement leurs nuances azurées. Le
docteur Pitferge, que je rencontrai, me donna de
mauvaises nouvelles du matelot blessé. L’état du
malade empirait, et, malgré l’assurance du médecin, il
était difficile qu’il en revînt.
À quatre heures, quelques minutes avant le dîner, un
navire fut signalé par bâbord. Le second me dit que ce
devait être le City of Paris, de deux mille sept cent
cinquante tonneaux, l’un des plus beaux steamers de la
compagnie Inman ; mais il se trompait ; ce paquebot,
s’étant rapproché, envoya son nom : Saxonia, de Steam
National Company. Pendant quelques instants, les deux
bâtiments coururent à contre-bord, à moins de trois
encablures l’un de l’autre. Le pont du Saxonia était
couvert de passagers qui nous saluèrent d’un triple
hourra.
À cinq heures, nouveau navire à l’horizon, mais trop
éloigné pour que sa nationalité pût être reconnue.
C’était sans doute le City of Paris. Grande attraction
que ces rencontres de bâtiments, ces hôtes de
l’Atlantique, qui se saluent au passage ! On comprend,
en effet, qu’il n’y ait pas d’indifférence possible de
navire à navire. Le commun danger de l’élément
affronté est un lien, même entre inconnus.
À six heures, troisième navire, Philadelphia, de la
ligne Inman, affecté au transport des émigrants de
Liverpool à New York. Décidément, nous parcourions
des mers fréquentées, et la terre ne pouvait être loin.
J’aurais déjà voulu y toucher.
On attendait aussi l’Europe, paquebot à roues de
trois mille deux cents tonneaux de jauge et de mille
trois cents chevaux de force. Ce steamer appartient à la
Compagnie Transatlantique et fait le service des
passagers entre le Havre et New York, mais il ne fut pas
signalé. Il avait sans doute passé plus au nord.
La nuit se fit vers sept heures et demie. Le croissant
de la lune se dégagea des rayons du soleil couchant et
resta quelque temps suspendu au-dessus de l’horizon.
Une lecture religieuse, faite par le capitaine Anderson
dans le grand salon et entrecoupée de cantiques, se
prolongea jusqu’à neuf heures du soir.
La journée se termina sans que ni le capitaine
Corsican ni moi, nous eussions encore reçu la visite des
témoins de Harry Drake.
29
Le lendemain, lundi 8 avril, ce fut une admirable
journée. Le soleil était radieux dès son lever. Sur le
pont je rencontrai le docteur qui se baignait dans les
effluves lumineux. Il vint à moi.
« Eh bien ! me dit-il, il est mort, notre pauvre blessé,
mort dans la nuit. Les médecins en répondaient !... Oh !
les médecins ! Ils ne doutent de rien ! Voilà le
quatrième compagnon qui nous quitte depuis Liverpool,
le quatrième à porter au passif du Great Eastern, et le
voyage n’est pas achevé !
– Pauvre diable ! dis-je, au moment d’arriver au
port, presque en vue des côtes américaines. Que
deviendront sa femme et ses petits enfants ?
– Que voulez-vous, mon cher monsieur, me répondit
le docteur, c’est la loi, la grande loi ! Il faut bien
mourir ! Il faut bien se retirer devant ceux qui
viennent ! On ne meurt, c’est mon opinion du moins,
que parce qu’on occupe une place à laquelle un autre a
droit ! Et savez-vous combien de gens seront morts
pendant la durée de mon existence, si je vis soixante
ans ?
– Je ne m’en doute pas, docteur.
– Le calcul est bien simple, reprit Dean Pitferge. Si
je vis jusqu’à soixante ans, j’aurai vécu vingt et un
mille neuf cents jours, soit trente et un millions cinq
cent trente-six mille minutes, enfin soit un milliard huit
cent quatre-vingt-deux millions cent soixante mille
secondes. En chiffres ronds, deux milliards de
secondes. Or, pendant ce temps, il sera précisément
mort deux milliards d’individus qui gênaient leurs
successeurs, et je partirai, à mon tour, quand je serai
devenu gênant. Toute la question est de ne gêner que le
plus tard possible. »
Le docteur continua pendant quelque temps cette
thèse, tendant à me prouver, chose facile, que nous
sommes tous mortels. Je ne crus pas devoir discuter et
le laissai dire. En nous promenant, lui parlant, moi
écoutant, je vis les charpentiers du bord qui
s’occupaient à réparer les pavois défoncés à l’avant par
le double coup de mer. Si le capitaine Anderson ne
voulait pas entrer à New York avec des avaries, les
charpentiers devaient se hâter, car le Great Eastern
marchait rapidement sur ces eaux calmes, et jamais, je
crois, sa vitesse n’avait été si considérable. Je le
compris à l’enjouement des deux fiancés, qui, penchés
sur la balustrade, ne comptaient plus les tours de roues.
Les longs pistons se développaient avec entrain, et les
énormes cylindres, oscillant sur leurs tourillons,
ressemblaient à une sonnerie de grosses cloches lancées
à toute volée. Les roues fournissaient alors onze tours
par minute, et le steamship marchait à raison de treize
milles à l’heure.
À midi, les officiers se dispensèrent de faire le
point.. Ils connaissaient leur situation par l’estime, et la
terre devait être signalée avant peu.
Tandis que je me promenais après le lunch, le
capitaine Corsican vint à moi. Il avait quelque nouvelle
à me communiquer. Je le compris en voyant sa
physionomie soucieuse.
« Fabian, me dit-il, a reçu les témoins de Drake. Il
me prie d’être son témoin, et vous demande de vouloir
bien l’assister dans cette affaire. Il peut compter sur
vous ?
– Oui, capitaine. Ainsi tout espoir d’éloigner ou
d’empêcher cette rencontre s’évanouit ?
– Tout espoir.
– Mais, dites-moi, comment cette querelle a-t-elle
pris naissance ?
– Une discussion de jeu, un prétexte, pas autre
chose. En fait, si Fabian ne connaissait pas ce Drake, ce
Drake le connaissait. Le nom de Fabian est un remords
pour lui, et il veut tuer ce nom avec l’homme qui le
porte.
– Quels sont les témoins de Harry Drake ?
demandai-je.
– L’un, me répondit Corsican, est ce farceur...
– Le docteur T... ?
– Précisément. L’autre est un Yankee que je ne
connais pas.
– Quand doivent-ils venir vous trouver ?
– Je les attends ici. »
En effet, j’aperçus bientôt les deux témoins de Harry
Drake qui se dirigeaient vers nous. Le docteur T... se
rengorgeait. Il se croyait grandi de vingt coudées, sans
doute parce qu’il représentait un coquin. Son
compagnon, un autre commensal de Drake, était un de
ces marchands éclectiques qui ont toujours à vendre
quoi que ce soit que vous leur proposiez d’acheter.
Le docteur T... prit la parole, après avoir salué
emphatiquement, salut auquel le capitaine Corsican
répondit à peine.
« Messieurs, dit le docteur T... d’un ton solennel,
notre ami Drake, un gentleman dont tout le monde a pu
apprécier le mérite et les manières, nous a envoyés vers
vous pour traiter d’une affaire délicate. C’est-à-dire que
le capitaine Fabian Mac Elwin, auquel nous nous étions
d’abord adressés, vous a désignés tous les deux comme
ses représentants dans cette affaire. Je pense donc que
nous nous entendrons, comme il convient à des gens
bien élevés, touchant les points délicats de notre
mission. »
Nous ne répondions pas et nous laissions le
personnage patauger dans sa « délicatesse ».
« Messieurs, reprit-il, il n’est pas discutable que les
torts ne soient du côté du capitaine Mac Elwin. Ce
monsieur a, sans raison et même sans prétexte, suspecté
l’honorabilité de Harry Drake dans une question de
jeu ; puis, avant toute provocation, il lui a fait la plus
grave insulte qu’un gentleman puisse recevoir »
Toute cette phraséologie mielleuse impatienta le
capitaine Corsican, qui se mordait la moustache. Il ne
put y tenir plus longtemps.
« Au fait, monsieur, dit-il rudement au docteur T...,
dont il coupa la parole. Pas tant de mots. L’affaire est
très simple. Le capitaine Mac Elwin a levé la main sur
M. Drake. Votre ami tient le soufflet pour reçu. Il est
offensé. Il exige une réparation. Il a le choix des armes.
Après ?
– Le capitaine Mac Elwin accepte ?... demanda le
docteur, démonté par le ton de Corsican.
– Tout.
– Notre ami Harry Drake choisit l’épée.
– Bien. Où la rencontre aura-t-elle lieu ? À New
York ?
– Non, ici, à bord.
– À bord, soit, si vous y tenez. Quand ? Demain
matin ?
– Ce soir, à six heures, à l’arrière du grand roufle
qui, à ce moment, sera désert.
Cela dit, le capitaine Corsican, me prenant le bras,
tourna le dos au docteur T...
30
Éloigner le dénouement de cette affaire n’était plus
possible. Quelques heures seulement nous séparaient du
moment où les deux adversaires se rencontreraient.
D’où venait cette précipitation ? Pourquoi Harry Drake
n’attendait-il pas pour se battre que son adversaire et lui
fussent débarqués ? Ce navire, affrété par une
compagnie française, lui semblait-il un terrain plus
propice à cette rencontre qui devait être un duel à mort.
Ou plutôt Drake avait-il donc un intérêt caché à se
débarrasser de Fabian, avant que celui-ci mît le pied sur
le continent américain et soupçonnât la présence
d’Ellen à bord, que lui, Drake, devait croire ignorée de
tous ? Oui ! ce devait être cela.
« Peu importe, après tout, dit le capitaine Corsican,
il vaut mieux en finir.
– Prierai-je le docteur Pitferge d’assister au duel en
qualité de médecin ?
– Oui, vous ferez bien. »
Corsican me quitta pour rejoindre Fabian. La cloche
de la passerelle tintait à ce moment. Je demandai au
timonier ce que signifiait ce tintement inaccoutumé. Cet
homme m’apprit qu’on sonnait l’enterrement du
matelot mort dans la nuit. En effet, cette triste
cérémonie allait s’accomplir. Le temps, si beau
jusqu’alors, tendait à se modifier. De gros nuages
montaient lourdement dans le sud.
À l’appel de la cloche, les passagers se portèrent en
foule sur tribord. Les passerelles, les tambours, les
bastingages, les haubans, les embarcations suspendues à
leurs portemanteaux se garnirent de spectateurs.
Officiers, matelots, chauffeurs, qui n’étaient pas de
service, vinrent se ranger sur le pont.
À deux heures, un groupe de marins apparut à
l’extrémité du grand roufle. Ce groupe quittait le poste
des malades, et il passa devant la machine du
gouvernail. Le corps du matelot, cousu dans un
morceau de toile et fixé sur une planche avec un boulet
aux pieds, était porté par quatre hommes. Le pavillon
britannique enveloppait le cadavre. Les porteurs, suivis
de tous les camarades du mort, s’avancèrent lentement
au milieu des assistants qui se découvraient sur leur
passage.
Arrivés à l’arrière de la roue de tribord, le cortège
s’arrêta, et le corps fut déposé sur le palier qui terminait
l’escalier à la hauteur du navire, devant la coupée du
navire.
En avant de la haie de spectateurs étagés sur le
tambour se tenaient en grand costume le capitaine
Anderson et ses principaux officiers. Le capitaine avait
à la main un livre de prières. Il ôta son chapeau, et,
pendant quelques minutes, au milieu de ce profond
silence que n’interrompait pas même la brise, il lut
d’une voix grave la prière des morts. Dans cette
atmosphère alourdie, orageuse, sans un bruit, sans un
souffle, ses moindres paroles se faisaient entendre
distinctement. Quelques passagers répondaient à voix
basse.
Sur un signe du capitaine, le corps, enlevé par les
porteurs, glissa jusqu’à la mer. Un instant, il surnagea,
se redressa, puis il disparut au milieu d’un cercle
d’écume.
En ce moment, la voix du matelot de vigie cria :
« Terre ! »
31
Cette terre, annoncée à l’instant où la mer se
refermait sur le corps du pauvre matelot, était jaune et
basse. Cette ligne de dunes peu élevées, c’était Long
Island, l’île longue, grand banc de sable, revivifié par la
végétation, qui couvre la côte américaine depuis la
pointe Montauk jusqu’à Brooklyn, l’annexe de New
York. De nombreuses goélettes de cabotage rangeaient
cette île couverte de villas et de maisons de plaisance.
C’était la campagne préférée des New Yorkais.
Chaque passager salua de la main cette terre si
désirée, après une traversée trop longue qui n’avait pas
été exempte d’incidents pénibles. Toutes les lorgnettes
étaient braquées sur ce premier échantillon du continent
américain, et chacun de le voir avec des yeux différents,
à travers ses regrets ou ses désirs. Les Yankees
saluaient en lui la mère patrie. Les sudistes regardaient
avec un certain dédain ces terres du Nord, le dédain du
vaincu pour le vainqueur. Les Canadiens l’observaient
en hommes qui n’ont qu’un pas à faire pour se dire
citoyens de l’Union. Les Californiens, dépassant toutes
ces plaines du Far West et franchissant les montagnes
Rocheuses, mettaient déjà le pied sur leurs inépuisables
placers. Les mormons, le front hautain, la lèvre
méprisante, examinaient à peine ces rivages, et
regardaient plus loin, dans son désert inaccessible, leur
Lac Salé et leur Cité des Saints. Quant aux jeunes
fiancés, ce continent, c’était pour eux la Terre promise.
Le ciel, cependant, se noircissait de plus en plus.
Tout l’horizon du sud était plein. La grosse bande de
nuages s’approchait du zénith. La pesanteur de l’air
s’accroissait. Une chaleur suffocante pénétrait
l’atmosphère comme si le soleil de juillet l’eût frappée
d’aplomb. Est-ce que nous n’en avions pas fini avec les
incidents de cette interminable traversée ?
« Voulez-vous que je vous étonne ? me dit le
docteur Pitferge qui m’avait rejoint sur les passavants.
– Étonnez-moi, docteur.
– Eh bien, nous aurons de l’orage, peut-être une
tempête avant la fin de la journée.
– De l’orage au mois d’avril ! m’écriai-je.
– Le Great Eastern se moque bien des saisons,
reprit Dean Pitferge, haussant les épaules. C’est un
orage fait pour lui. Voyez ces nuages de mauvaise mine
qui envahissent le ciel. Ils ressemblent aux animaux des
temps géologiques, et avant peu ils s’entre-dévoreront.
– J’avoue, dis-je, que l’horizon est menaçant. Son
aspect est orageux, et, trois mois plus tard, je serais de
votre avis, mon cher docteur, mais aujourd’hui, non.
– Je vous répète, répondit Dean Pitferge, en
s’animant, que l’orage aura éclaté avant quelques
heures. Je sens cela, comme un « storm-glass ». Voyez
ces vapeurs qui se massent dans les hauteurs du ciel.
Observez ces cirrus, ces « queues de chat » qui se
fondent en une seule nuée, et ces anneaux épais qui
serrent l’horizon. Bientôt il y aura condensation rapide
des vapeurs, et par conséquent production d’électricité.
D’ailleurs, le baromètre est tombé subitement à sept
cent vingt et un millimètres, et les vents régnants sont
les vents du sud-ouest, les seuls qui provoquent des
orages pendant l’hiver.
– Vos observations peuvent être justes, docteur,
répondis-je, en homme qui ne veut pas se rendre. Mais
pourtant qui a jamais eu à subir des orages à cette
époque et sous cette latitude ?
– On en cite, monsieur, on en cite dans les
annuaires. Les hivers doux sont souvent marqués par
des orages. Vous n’aviez qu’à vivre en 1172 ou
seulement en 1824, et vous auriez entendu le tonnerre
retentir en février dans le premier cas, et en décembre
dans le second. En 1837, au mois de janvier, la foudre
tomba près de Drammen en Norvège, et fit des dégâts
considérables et, l’année dernière, sur la Manche, au
mois de février, des bateaux de pêche du Tréport ont été
frappés de la foudre. Si j’avais le temps de consulter les
statistiques, je vous confondrais.
– Enfin, docteur, puisque vous le voulez... Nous
verrons bien. Vous n’avez pas peur du tonnerre, au
moins ?
– Moi ! répondit le docteur. Le tonnerre, c’est mon
ami. Mieux même, c’est mon médecin.
– Votre médecin ?
– Sans doute. Tel que vous me voyez, j’ai été
foudroyé dans mon lit, le 13 juillet 1867, à Kew, près
de Londres, et la foudre m’a guéri d’une paralysie du
bras droit, qui résistait à tous les efforts de la
médecine !
– Vous voulez rire ?
– Point. C’est un traitement économique, un
traitement par l’électricité. Mon cher monsieur, il y a
d’autres faits très authentiques qui prouvent que le
tonnerre en remontre aux docteurs les plus habiles, et
son intervention est vraiment merveilleuse dans les cas
désespérés.
– N’importe., dis-je, j’aurais peu de confiance en
votre médecin, et je ne l’appellerais pas volontiers en
consultation !
– Parce que vous ne l’avez pas vu à l’œuvre. Tenez,
un exemple me revient à la mémoire. En 1817, dans le
Connecticut, un paysan qui souffrait d’un asthme réputé
incurable fut foudroyé dans son champ et radicalement
guéri. Un coup de foudre pectorale, celui-là ! »
En vérité, le docteur eût été capable de mettre le
tonnerre en pilules.
« Riez, ignorant, me dit-il, riez ! Vous ne connaissez
décidément rien, soit au temps, soit à la médecine ! »
32
Dean Pitferge me quitta. Je restai sur le pont,
regardant monter l’orage. Fabian était encore renfermé
dans sa cabine. Corsican était avec lui. Fabian, sans
doute, prenait quelques dispositions en cas de malheur.
L’idée me revint alors qu’il avait une sœur à New York,
et je frémis à la pensée que nous aurions peut-être à lui
rapporter la mort de son frère qu’elle attendait. J’aurais
voulu voir Fabian, mais je pensai qu’il valait mieux ne
troubler ni lui ni le capitaine Corsican.
À quatre heures, nous eûmes connaissance d’une
terre allongée devant la côte de Long Island. C’était
l’îlot de Fire Island. Au milieu s’élevait un phare qui
éclairait cette terre. En ce moment, les passagers
avaient envahi les roufles et les passerelles. Tous les
regards se dirigeaient vers la côte qui nous restait
environ à six milles dans le nord. On attendait le
moment où l’arrivée du pilote réglerait la grande affaire
de la poule. On comprend que les possesseurs de quarts
d’heure de nuit – j’étais du nombre – avaient
abandonné toute prétention, et que les quarts d’heure de
jour, sauf ceux qui étaient compris entre quatre et six
heures, n’avaient plus aucune chance. Avant la nuit, le
pilote serait à bord et l’opération terminée. Tout
l’intérêt se concentrait donc sur les sept ou huit
personnes auxquelles le sort avait attribué les prochains
quarts d’heure, et elles en profitaient pour vendre,
acheter, revendre leurs chances avec une véritable furie.
On se serait cru au Royal Exchange de Londres.
À quatre heures seize minutes, on signala par tribord
une petite goélette qui portait vers le steamship. Pas de
doute possible : c’était le pilote. Il devait être à bord
dans quatorze ou quinze minutes au plus. La lutte
s’établissait donc sur le second et le troisième quarts
comptés entre quatre et cinq heures du soir. Aussitôt les
demandes et les offres se firent avec une vivacité
nouvelle. Puis, des paris insensés de s’engager sur la
personne même du pilote, et dont je rapporte fidèlement
la teneur :
« Dix dollars que le pilote est marié.
– Vingt dollars qu’il est veuf.
– Trente dollars qu’il porte des moustaches.
– Cinquante dollars que ses favoris sont roux.
– Soixante dollars qu’il a une verrue au nez !
– Cent dollars qu’il mettra d’abord le pied droit sur
le pont.
– Il fumera.
– Il aura une pipe à la bouche.
– Non, un cigare !
– Non ! Oui ! Non ! »
Et vingt autres gageures aussi absurdes qui
trouvaient des parieurs plus absurdes pour les tenir.
Pendant ce temps, la petite goélette, ses voiles au
plus près, tribord amures, s’approchait sensiblement du
steamship. On distinguait ses formes gracieuses, assez
relevées de l’avant, et sa voûte allongée qui lui donnait
l’aspect d’un yacht de plaisance. Charmantes et solides
embarcations que ces bateaux-pilotes de cinquante à
soixante tonneaux, bien construits pour tenir la mer,
ayant du pied dans l’eau et s’élevant à la lame comme
une mauve. On ferait le tour du monde sur ces yachts-
là, et les caravelles de Magellan ne les valaient pas.
Cette goélette, gracieusement inclinée, portait tout
dessus, malgré la brise qui commençait à fraîchir. Ses
flèches et ses voiles d’étai se découpaient en blanc sur
le fond noir du ciel. La mer écumait sous son étrave.
Arrivée à deux encablures du Great Eastern, elle
masqua subitement et lança son canot à la mer. Le
capitaine Anderson fit stopper, et, pour la première fois
depuis quatorze jours, les roues et l’hélice s’arrêtèrent.
Un homme descendit dans le canot de la goélette.
Quatre matelots nagèrent vers le steamship. Une échelle
de corde fut jetée sur les flancs du colosse près duquel
accosta la coquille de noix du pilote. Celui-ci saisit
l’échelle, grimpa agilement et sauta sur le pont.
Les cris de joie des gagnants, les exclamations des
perdants l’accueillirent, et la poule fut réglée sur les
données suivantes :
Le pilote était marié.
Il n’avait pas de verrue.
Il portait des moustaches blondes.
Il avait sauté à pieds joints.
Enfin, il était quatre heures trente-six minutes au
moment où il mettait le pied sur le pont du Great
Eastern.
Le possesseur du vingt-troisième quart d’heure
gagnait donc quatre-vingt-seize dollars. C’était le
capitaine Corsican, qui ne songeait guère à ce gain
inattendu. Bientôt il parut sur le pont, et quand on lui
présenta l’enjeu de la poule, il pria le capitaine
Anderson de le garder pour la veuve du jeune matelot si
malheureusement tué par le coup de mer. Le
commandant lui donna une poignée de main sans mot
dire. Un instant après, un marin vint trouver Corsican,
et le saluant avec une certaine brusquerie :
« Monsieur, lui dit-il, les camarades m’envoient
vous dire que vous êtes un brave homme. Ils vous
remercient tous au nom du pauvre Wilson, qui ne peut
vous remercier lui-même. »
Le capitaine Corsican, ému, serra la main du
matelot.
Quant au pilote, un homme de petite taille, l’air peu
marin, il portait une casquette de toile cirée, un
pantalon noir, une redingote brune à doublure rouge et
un parapluie. C’était maintenant le maître à bord.
En sautant sur le pont, avant de monter sur la
passerelle, il avait jeté une liasse de journaux sur
lesquels les passagers se précipitèrent avidement.
C’étaient les nouvelles de l’Europe et de l’Amérique.
C’était le lien politique et civil qui se renouait entre le
Great Eastern et les deux continents.
33
L’orage était formé. La lutte des éléments allait
commencer. Une épaisse voûte de nuages de teinte
uniforme s’arrondissait au-dessus de nous.
L’atmosphère assombrie offrait un aspect cotonneux.
La nature voulait évidemment justifier les
pressentiments du docteur Pitferge. Le steamship
ralentissait peu à peu sa marche. Les roues ne donnaient
plus que trois ou quatre tours à la minute. Par les
soupapes entrouvertes s’échappaient des tourbillons de
vapeur blanche. Les chaînes des ancres étaient parées.
À la corne d’artimon flottait le pavillon britannique. Le
capitaine Anderson avait pris toutes ses dispositions
pour le mouillage. Du haut du tambour de tribord, le
pilote, d’un signe de la main, faisait évoluer le
steamship dans les étroites passes. Mais le reflux
renvoyait déjà, et la barre qui coupe l’embouchure de
l’Hudson ne pouvait plus être franchie par le Great
Eastern. Force était d’attendre la pleine mer du
lendemain. Un jour encore !
À cinq heures moins le quart, sur un ordre du pilote,
les ancres furent envoyées par le fond. Les chaînes
coururent à travers les écubiers avec un fracas
comparable à celui du tonnerre. Je crus même, un
instant, que l’orage commençait. Lorsque les pattes
eurent mordu le sable, le steamship évita sous la
poussée du jusant et demeura immobile. Pas une seule
ondulation ne dénivelait la mer. Le Great Eastern
n’était plus qu’un îlot.
En ce moment, la trompette du steward retentit pour
la dernière fois. Elle appelait les passagers au dîner
d’adieu. La Société des Affréteurs allait prodiguer le
champagne à ses hôtes. Pas un n’eût voulu manquer à
l’appel. Un quart d’heure après, les salons regorgeaient
de convives, et le pont était désert.
Sept personnes, toutefois, devaient laisser leur place
inoccupée, les deux adversaires dont la vie allait se
jouer dans un duel, et les quatre témoins et le docteur
qui les assistaient. L’heure de cette rencontre était bien
choisie. Le lieu du combat également. Personne sur le
pont. Les passagers étaient descendus aux « dining
rooms », les matelots dans leur poste, les officiers à leur
cantine particulière. Plus un seul timonier à l’arrière, le
steamship étant immobile sur ses ancres.
À cinq heures dix minutes, le docteur et moi, nous
fûmes rejoints par Fabian et le capitaine Corsican. Je
n’avais pas vu Fabian depuis la scène du jeu. Il me
parut triste, mais extrêmement calme. Cette rencontre
ne le préoccupait pas. Ses pensées étaient ailleurs, et ses
regards inquiets cherchaient toujours Ellen. Il se
contenta de me tendre la main sans prononcer une
parole.
« Harry Drake n’est pas encore arrivé ? me demanda
le capitaine Corsican.
– Pas encore, répondis-je.
– Allons à l’arrière. C’est là le lieu du rendez-
vous. »
Fabian, le capitaine Corsican et moi, nous suivîmes
le grand roufle. Le ciel s’obscurcissait. De sourds
grondements roulaient à l’horizon. C’était comme une
basse continue sur laquelle se détachaient vivement les
hourras et les « hips » qui s’échappaient des salons.
Quelques éclairs éloignés scarifiaient l’épaisse voûte de
nuages. L’électricité, violemment tendue, saturait
l’atmosphère.
À cinq heures vingt minutes, Harry Drake et ses
deux témoins arrivèrent. Ces messieurs nous saluèrent,
et leur salut fut strictement rendu. Drake ne prononça
pas un seul mot. Sa figure marquait cependant une
animation mal contenue. Il jeta sur Fabian un regard de
haine. Fabian, appuyé contre le caillebotis, ne le vit
même pas. Il était perdu dans une contemplation
profonde, et il semblait ne pas songer encore au rôle
qu’il avait à jouer dans ce drame.
Cependant, le capitaine Corsican s’adressant au
Yankee, l’un des témoins de Drake, lui demanda les
épées. Celui-ci les présenta. C’étaient des épées de
combat, dont la coquille pleine protège entièrement la
main qui les tient. Corsican les prit, les fit plier, les
mesura et en laissa choisir une au Yankee. Harry Drake,
pendant ces préparatifs, avait jeté son chapeau, ôté son
habit, dégrafé sa chemise, retourné ses manchettes. Puis
il saisit l’épée. Je vis alors qu’il était gaucher. Avantage
incontestable pour lui, habitué à tirer avec des droitiers.
Fabian n’avait pas encore quitté sa place. On eût cru
que ces préparatifs ne le regardaient pas. Le capitaine
Corsican s’avança, le toucha de la main, et lui présenta
l’épée. Fabian regarda ce fer qui étincelait, et il sembla
que toute sa mémoire lui revenait en ce moment.
Il prit l’épée d’une main ferme :
« C’est juste, murmura-t-il. Je me souviens ! »
Puis il se plaça devant Harry Drake, qui tomba
aussitôt en garde. Dans cet espace restreint, rompre était
presque impossible. Celui des deux adversaires qui se
fût acculé aux pavois eût été fort mal pris. Il fallait pour
ainsi dire se battre sur place.
« Allez, messieurs », dit le capitaine Corsican.
Les épées s’engagèrent aussitôt. Dès les premiers
froissements du fer, quelques rapides « une, deux »,
portés de part et d’autre, certains dégagements et des
ripostes du « tac au tac » me prouvèrent que Fabian et
Drake devaient être à peu près d’égale force. J’augurai
bien de Fabian ; il était froid, maître de lui, sans colère,
presque indifférent au combat, moins ému certainement
que ses propres témoins. Harry Drake, au contraire, le
regardait d’un œil injecté ; ses dents apparaissaient sous
sa lèvre à demi relevée ; sa tête était ramassée dans ses
épaules, et sa physionomie offrait les symptômes d’une
haine violente, qui ne lui laissait pas tout son sang-
froid. Il était venu là pour tuer, et il voulait tuer.
Après un premier engagement qui dura quelques
minutes, les épées s’abaissèrent. Aucun des adversaires
n’avait été touché. Une simple éraflure se dessinait sur
la manche de Fabian. Drake et lui se reposaient, et
Drake essuyait la sueur qui inondait son visage.
L’orage se déchaînait alors dans toute sa fureur. Les
roulements du tonnerre ne discontinuaient pas, et de
violents fracas s’en détachaient par instants.
L’électricité se développait avec une intensité telle que
les épées s’empanachaient d’une aigrette lumineuse,
comme des paratonnerres au milieu de nuages orageux.
Après quelques moments de repos, le capitaine
Corsican donna de nouveau le signal de reprise. Fabian
et Harry Drake retombèrent en garde.
Cette reprise fut beaucoup plus animée que la
première, Fabian se défendant avec un calme étonnant,
Drake attaquant avec rage. Plusieurs fois, après un coup
furieux, j’attendis une riposte de Fabian qui ne fut
même pas essayée.
Tout d’un coup, sur un dégagement en tierce, Drake
se fendit. Je crus que Fabian était touché en pleine
poitrine. Mais il avait rompu, et sur ce coup porté trop
bas, parant quinte, il avait frappé l’épée de Harry d’un
coup sec. Celui-ci se releva en se couvrant par un
rapide demi-cercle, tandis que les éclairs déchiraient la
nue au-dessus de nos têtes.
Fabian l’avait belle pour riposter. Mais non. Il
attendit, laissant à son adversaire le temps de se
remettre. Je l’avoue, cette magnanimité ne fut pas de
mon goût. Harry Drake n’était pas de ceux qu’il est bon
de ménager.
Tout d’un coup, et sans que rien pût m’expliquer cet
étrange abandon de lui-même, Fabian laissa tomber son
épée. Avait-il donc été touché mortellement sans que
nous l’eussions soupçonné ? Tout mon sang me reflua
au cœur.
Cependant, le regard de Fabian avait pris une
animation singulière.
« Défendez-vous donc », s’écria Drake, rugissant,
ramassé sur ses jarrets comme un tigre, et prêt à se
précipiter sur son adversaire.
Je crus que c’en était fait de Fabian désarmé.
Corsican allait se jeter entre lui et son ennemi pour
empêcher celui-ci de frapper un homme sans défense...
Mais Harry Drake, stupéfié, restait à son tour immobile.
Je me retournai. Pâle comme une morte, les mains
étendues, Ellen s’avançait vers les combattants. Fabian,
les bras ouverts, fasciné par cette apparition, ne
bougeait pas.
« Vous ! Vous ! s’écria Harry Drake s’adressant à
Ellen. Vous ici ! »
Son épée haute frémissait, avec sa pointe en feu. On
eût dit le glaive de l’archange Michel dans les mains du
démon.
Tout à coup, un éblouissant éclair, une illumination
violente enveloppa l’arrière du steamship tout entier. Je
fus presque renversé et comme suffoqué. L’éclair et le
tonnerre n’avaient fait qu’un coup. Une odeur de soufre
se dégageait. Par un effort suprême, je repris néanmoins
mes sens. J’étais tombé sur un genou. Je me relevai. Je
regardai. Ellen s’appuyait sur Fabian. Harry Drake,
pétrifié, était resté dans la même position, mais son
visage était noir !
Le malheureux, provoquant l’éclair de sa pointe,
avait-il donc été foudroyé ?
Ellen quitta Fabian, s’approcha de Harry Drake, le
regard plein d’une céleste compassion. Elle lui posa la
main sur l’épaule... Ce léger contact suffit pour rompre
l’équilibre. Le corps de Drake tomba comme une masse
inerte.
Ellen se courba sur ce cadavre, pendant que nous
reculions, épouvantés. Le misérable Harry était mort.
« Foudroyé ! dit le docteur en me saisissant le bras,
foudroyé ! Ah ! vous ne vouliez pas croire à
l’intervention de la foudre ? »
Harry Drake avait-il été en effet foudroyé, comme
l’affirmait Dean Pitferge ; ou plutôt, ainsi que le soutint
plus tard le médecin du bord, un vaisseau s’était-il
rompu dans la poitrine du malheureux ? je n’en sais
rien. Toujours est-il que nous n’avions plus sous les
yeux qu’un cadavre.
34
Le lendemain, mardi 9 avril, à onze heures du matin,
le Great Eastern levait l’ancre, et appareillait pour
entrer dans l’Hudson. Le pilote manœuvrait avec une
incomparable sûreté de coup d’œil. L’orage s’était
dissipé pendant la nuit. Les derniers nuages
disparaissaient au-dessous de l’horizon. La mer
s’animait sous l’évolution d’une flottille de goélettes
qui ralliaient la côte.
Vers onze heures et demie, la Santé arriva. C’était
un petit bateau à vapeur portant la commission sanitaire
de New York. Muni d’un balancier qui s’élevait et
s’abaissait au-dessus du pont, il marchait avec une
extrême rapidité, et me donnait un aperçu de ces petits
tenders américains, tous construits sur le même modèle,
dont une vingtaine nous fit bientôt cortège.
Bientôt nous eûmes dépassé le Light-Boat, feu
flottant qui marque les passes de l’Hudson. La pointe de
Sandy Hook, langue sablonneuse terminée par un
phare, fut rangée de près, et là, quelques groupes de
spectateurs nous lancèrent une bordée de hourras.
Lorsque le Great Eastern eut contourné la baie
intérieure formée par la pointe de Sandy Hook, au
milieu d’une flottille de pêcheurs, j’aperçus les
verdoyantes hauteurs du New Jersey ; les énormes forts
de la baie, puis la ligne basse de la grande ville allongée
entre l’Hudson et la rivière de l’Est, comme Lyon entre
le Rhône et la Saône.
À une heure, après avoir longé les quais de New
York, le Great Eastern mouillait dans l’Hudson, et les
ancres se crochaient dans les câbles télégraphiques du
fleuve, qu’il fallut briser au départ.
Alors commença le débarquement de tous ces
compagnons de voyage, ces compatriotes d’une
traversée, que je ne devais plus revoir, les Californiens,
les sudistes, les mormons, le jeune couple... J’attendais
Fabian, j’attendais Corsican.
J’avais dû raconter au capitaine Anderson les
incidents du duel qui s’était passé à son bord. Les
médecins firent leur rapport. La justice n’ayant rien à
voir dans la mort de Harry Drake, des ordres avaient été
donnés pour que les derniers devoirs lui fussent rendus
à terre.
En ce moment, le statisticien Cokburn, qui ne
m’avait pas parlé de tout le voyage, s’approcha de moi
et me dit :
– Savez-vous, monsieur, combien les roues ont fait
de tours pendant la traversée ?
– Non, monsieur.
– Cent mille sept cent vingt-trois, monsieur.
– Ah ! vraiment, monsieur ! Et l’hélice, s’il vous
plaît ?
– Six cent huit mille cent trente tours, monsieur.
– Bien obligé, monsieur.
Et le statisticien Cokburn me quitta sans me saluer
d’un adieu quelconque.
Fabian et Corsican me rejoignirent en ce moment.
Fabian me pressa la main avec effusion.
« Ellen, me dit-il, Ellen guérira ! Sa raison lui est
revenue un instant ! Ah ! Dieu est juste, il la lui rendra
tout entière ! »
Fabian, parlant ainsi, souriait à l’avenir. Quant au
capitaine Corsican, il m’embrassa sans cérémonie, mais
d’une rude façon :
« Au revoir, au revoir », me cria-t-il, lorsqu’il eut
pris place sur le tender où se trouvaient déjà Fabian et
Ellen sous la garde de Mrs. R..., la sœur du capitaine
Mac Elwin, venue au-devant de son frère.
Puis le tender déborda, emmenant ce premier convoi
de passagers au « pier » de la douane.
Je le regardai s’éloigner. En voyant Ellen entre
Fabian et sa sœur, je ne doutai pas que les soins, le
dévouement, l’amour ne parvinssent à ramener cette
pauvre âme égarée par la douleur.
En ce moment, je me sentis saisi par le bras. Je
reconnus l’étreinte du docteur Dean Pitferge.
« Eh bien, me dit-il, que devenez-vous ?
– Ma foi, docteur, puisque le Great Eastern reste
cent quatre-vingt-douze heures à New York et que je
dois reprendre passage à bord, j’ai cent quatre-vingt-
douze heures à dépenser en Amérique. Cela ne fait que
huit jours, mais huit jours bien employés ; c’est assez
peut-être pour voir New York, l’Hudson, la vallée de la
Mohawk, le lac Érié, le Niagara, et tout ce pays chanté
par Cooper.
– Ah ! vous allez au Niagara ? s’écria Dean Pitferge.
Ma foi, je ne serais pas fâché de le revoir, et si ma
proposition ne vous paraît pas indiscrète ?...
Le digne docteur m’amusait par ses lubies. Il
m’intéressait. C’était un guide tout trouvé et un guide
fort instruit.
– Topez là », lui dis-je.
Un quart d’heure après, nous nous embarquions sur
le tender, et à trois heures, après avoir remonté le
Broadway, nous étions installés dans deux chambres du
Fifth Avenue Hotel.
35
Huit jours à passer en Amérique ! Le Great Eastern
devait partir le 16 avril, et c’était le 9, à trois heures du
soir, que j’avais mis le pied sur la terre de l’Union. Huit
jours ! Il y a des touristes enragés, des « voyageurs
express », auxquels ce temps eût probablement suffi à
visiter l’Amérique tout entière ! Je n’avais pas cette
prétention. Pas même celle de visiter New York
sérieusement et de faire, après cet examen extra-rapide,
un livre sur les mœurs et le caractère des Américains.
Mais dans sa constitution, dans son aspect physique,
New York est vite vu. Ce n’est guère plus varié qu’un
échiquier. Des rues qui se coupent à angle droit,
nommées « avenues » quand elles sont longitudinales,
et « streets » quand elles sont transversales ; des
numéros d’ordre sur ces diverses voies de
communication, disposition très pratique, mais très
monotone ; les omnibus américains desservant toutes
les avenues. Qui a vu un quartier de New York connaît
toute la grande cité, sauf peut-être cet imbroglio de rues
et de ruelles enchevêtrées dans sa pointe sud, où s’est
massée la population commerçante. New York est une
langue de terre, et toute son activité se retrouve sur le
bout de cette « langue ». De chaque côté se développent
l’Hudson et la Rivière de l’Est, deux véritables bras de
mer sillonnés de navires, et dont les ferry-boats relient
la ville à droite avec Brooklyn, à gauche avec les rives
du New Jersey. Une seule artère coupe de biais la
symétrique agglomération des quartiers de New York et
y porte la vie. C’est le vieux Broadway, le Strand de
Londres, le boulevard Montmartre à Paris ; à peu près
impraticable dans sa partie basse où la foule afflue, et
presque désert dans sa partie haute ; une rue où les
bicoques et les palais de marbre se coudoient ; un
véritable fleuve de fiacres, d’omnibus, de cabs, de
haquets, de fardiers, avec des trottoirs pour rivages et
au-dessus duquel il a fallu jeter des ponts pour livrer
passage aux piétons. Broadway, c’est New York, et
c’est là que le docteur Pitferge et moi nous nous
promenâmes jusqu’au soir.
Après avoir dîné au Fifth Avenue Hotel, où l’on
nous servit solennellement des ragoûts lilliputiens sur
des plats de poupées, j’allai finir la journée au théâtre
Barnum. On y jouait un drame qui attirait la foule : New
York’s Streets. Au quatrième acte, il y avait un incendie
et une vraie pompe à vapeur, manœuvrée par de vrais
pompiers. De là « great attraction ».
Le lendemain matin, je laissai le docteur courir à ses
affaires. Nous devions nous retrouver à l’hôtel, à deux
heures. J’allai, Liberty Street, 51, à la poste, prendre les
lettres qui m’attendaient, puis à Rowling Green, 2, au
bas de Broadway, chez le consul de France, M. le baron
Gauldrée Boilleau, qui m’accueillit fort bien, puis à la
maison Hoffmann, où j’avais à toucher une traite, et
enfin au numéro 25 de la 36e rue, chez Mrs R..., la sœur
de Fabian, dont j’avais l’adresse. Il me tardait de savoir
des nouvelles d’Ellen et de mes deux amis. Là, j’appris
que, sur le conseil des médecins, Mrs R..., Fabian et
Corsican avaient quitté New York, emmenant la jeune
femme, que l’air et la tranquillité de la campagne
devaient influencer favorablement. Un mot de Corsican
me prévenait de ce départ subit. Le brave capitaine était
venu au Fifth Avenue Hotel, sans m’y rencontrer. Où
ses amis et lui allaient-ils en quittant New York ? Un
peu devant eux. Au premier beau site qui frapperait
Ellen, ils comptaient s’arrêter tant que le charme
durerait. Lui, Corsican, me tiendrait au courant, et il
espérait que je ne partirais pas sans les avoir embrassés
tous une dernière fois. Oui, certes, et ne fût-ce que pour
quelques heures, j’aurais été heureux de retrouver
Ellen, Fabian et le capitaine Corsican ! Mais, c’est là le
revers des voyages, pressé comme je l’étais, eux partis,
moi partant, chacun de son côté, il ne fallait pas
compter se revoir.
À deux heures, j’étais de retour à l’hôtel. Je trouvai
le docteur dans le « bar room », encombré comme une
bourse ou comme une halle, véritable salle publique où
se mêlent les passants et les voyageurs, et dans laquelle
tout venant trouve, gratis, de l’eau glacée, du biscuit et
du chester.
« Eh bien, docteur, dis-je, quand partons-nous ?
– Ce soir à six heures.
– Nous prenons le railroad de l’Hudson ?
– Non, le Saint-John, un steamer merveilleux, un
autre monde, un Great Eastern de rivière, un de ces
admirables engins de locomotion qui sautent volontiers.
J’aurais préféré vous montrer l’Hudson pendant le jour,
mais le Saint-John ne marche que la nuit. Demain, à
cinq heures du matin, nous serons à Albany. À six
heures, nous prendrons le New York Central Railroad,
et le soir nous souperons à Niagara Falls. »
Je n’avais pas à discuter le programme du docteur.
Je l’acceptai les yeux fermés. L’ascenseur de l’hôtel,
mû sur sa vis verticale, nous hissa jusqu’à nos chambres
et nous redescendit, quelques minutes après, avec notre
sac de touriste. Un fiacre à vingt francs la course nous
conduisit en un quart d’heure au « pier » de l’Hudson,
devant lequel le Saint-John se panachait déjà de gros
tourbillons de fumée.
36
Le Saint-John et son pareil, le Dean-Richmond,
étaient les plus beaux steamboats du fleuve. Ce sont
plutôt des édifices que des bateaux. Ils ont deux ou trois
étages de terrasses, de galeries, de vérandas, de
promenoirs. On dirait l’habitation flottante d’un
planteur. Le tout est dominé par une vingtaine de
poteaux pavoisés, reliés entre eux avec des armatures
de fer, qui consolident l’ensemble de la construction.
Les deux énormes tambours sont peints à fresque
comme les tympans de l’église Saint-Marc à Venise. En
arrière de chaque roue s’élève la cheminée des deux
chaudières qui se trouvent placées extérieurement et
non dans les flancs du steamboat. Bonne précaution en
cas d’explosion. Au centre, entre les tambours, se meut
le mécanisme d’une extrême simplicité : un cylindre
unique, un piston manœuvrant un long balancier qui
s’élève et s’abaisse comme le marteau monstrueux
d’une forge, et une seule bielle communiquant le
mouvement à l’arbre de ces roues massives.
Une foule de passagers encombrait déjà le pont du
Saint-John. Dean Pitferge et moi, nous allâmes retenir
une cabine qui s’ouvrait sur un immense salon, sorte de
galerie de Diane, dont la voûte arrondie reposait sur une
succession de colonnes corinthiennes. Partout le confort
et le luxe, des tapis, des divans, des canapés, des objets
d’art, des peintures, des glaces, et le gaz fabriqué dans
un petit gazomètre du bord.
En ce moment, la colossale machine tressaillit et se
mit en marche. Je montai sur les terrasses supérieures.
À l’avant s’élevait une maison brillamment peinte.
C’était la chambre des timoniers. Quatre hommes
vigoureux se tenaient aux rayons de la double roue du
gouvernail. Après une promenade de quelques minutes,
je redescendis sur le pont, entre les chaudières déjà
rouges, d’où s’échappaient de petites flammes bleues,
sous la poussée de l’air que les ventilateurs y
engouffraient. De l’Hudson je ne pouvais rien voir. La
nuit venait, et avec la nuit un brouillard « à couper au
couteau ». Le Saint-John hennissait dans l’ombre,
comme un formidable mastodonte. À peine entrevoyait-
on les quelques lumières des villes étalées sur les rives
et les fanaux des bateaux à vapeur qui remontaient les
eaux sombres à grands coups de sifflet.
À huit heures, je rentrai au salon. Le docteur
m’emmena souper dans un magnifique restaurant
installé sur l’entrepont et servi par une armée de
domestiques noirs. Dean Pitferge m’apprit que le
nombre des voyageurs à bord dépassait quatre mille,
parmi lesquels on comptait quinze cents émigrants
parqués sous la partie basse du steamboat. Le souper
terminé, nous allâmes nous coucher dans notre
confortable cabine.
À onze heures, je fus réveillé par une sorte de choc.
Le Saint-John s’était arrêté. Le capitaine, ne pouvant
plus manœuvrer au milieu de ces épaisses ténèbres,
avait fait stopper. L’énorme bateau, mouillé dans le
chenal, s’endormit tranquillement sur ses ancres.
À quatre heures du matin, le Saint-John reprit sa
marche. Je me levai et j’allai m’abriter sous la véranda
de l’avant. La pluie avait cessé ; la brume se levait ; les
eaux du fleuve apparurent, puis ses rives ; la rive droite,
mouvementée, revêtue d’arbres verts et d’arbrisseaux
qui lui donnaient l’apparence d’un long cimetière ; à
l’arrière-plan, de hautes collines fermant l’horizon par
une ligne gracieuse ; au contraire, sur la rive gauche,
des terrains plats et marécageux ; dans le lit du fleuve,
entre les îles, des goélettes appareillant sous la première
brise et des steamboats remontant le courant rapide de
l’Hudson.
Le docteur Pitferge était venu me rejoindre sous la
véranda.
« Bonjour, mon compagnon, me dit-il, après avoir
humé un grand coup d’air. Savez-vous que, grâce à ce
maudit brouillard, nous n’arriverons pas à Albany assez
tôt pour prendre le premier train ! Cela va modifier mon
programme.
– Tant pis, docteur, car il faut être économe de notre
temps.
– Bon ! nous en serons quittes pour atteindre
Niagara Falls dans la nuit, au lieu d’y arriver le soir. »
Cela ne faisait pas mon affaire, mais il fallut se
résigner. En effet, le Saint-John ne fut pas amarré au
quai d’Albany avant huit heures. Le train du matin était
parti. Donc, nécessité d’attendre le train d’une heure
quarante. De là toute facilité pour visiter cette curieuse
cité qui forme le centre législatif de l’État de New
York, la basse ville, commerciale et populeuse, établie
sur la rive droite de l’Hudson, la haute ville avec ses
maisons de brique, ses établissements publics, son très
remarquable muséum de fossiles. On eût dit un des
grands quartiers de New York transporté au flanc de
cette colline sur laquelle il se développe en
amphithéâtre.
À une heure, après avoir déjeuné, nous étions à la
gare, une gare libre, sans barrière, sans gardiens. Le
train stationnait tout simplement au milieu de la rue
comme un omnibus sur une place. On monte quand on
veut dans ces longs wagons, supportés à l’avant et à
l’arrière par un système pivotant à quatre roues. Ces
wagons communiquent entre eux par des passerelles qui
permettent au voyageur de se promener d’une extrémité
du convoi à l’autre. À l’heure dite, sans que nous
eussions vu ni un chef ni un employé, sans un coup de
cloche, sans un avertissement, la fringante locomotive,
parée comme une châsse – un bijou d’orfèvrerie à poser
sur une étagère –, se mit en mouvement, et nous voilà
entraînés avec une vitesse de douze lieues à l’heure.
Mais au lieu d’être emboîtés, comme on l’est dans les
wagons des chemins de fer français, nous étions libres
d’aller, de venir, d’acheter des journaux et des livres
« non estampillés ». L’estampille ne me paraît pas, je
dois l’avouer, avoir pénétré dans les mœurs
américaines ; aucune censure n’a imaginé, dans ce
singulier pays, qu’il fallût surveiller avec plus de soin la
lecture des gens assis dans un wagon que celle des gens
qui lisent au coin de leur feu, assis dans leur fauteuil.
Nous pouvions faire tout cela, sans attendre les stations
et les gares. Les buvettes ambulantes, les bibliothèques,
tout marche avec les voyageurs. Pendant ce temps, le
train traversait des champs sans barrières, des forêts
nouvellement défrichées, au risque de heurter des troncs
abattus, des villes nouvelles aux larges rues sillonnées
de rails, mais auxquelles les maisons manquaient
encore, des cités parées des plus poétiques noms de
l’histoire ancienne : Rome, Syracuse, Palmyre ! Et ce
fut ainsi que défila devant nos yeux toute cette vallée de
la Mohawk, ce pays de Fenimore qui appartient au
romancier américain, comme le pays de Rob Roy à
Walter Scott. À l’horizon étincela un instant le lac
Ontario, où Cooper a placé les scènes de son chef-
d’œuvre. Tout ce théâtre de la grande épopée de Bas-
de-Cuir, contrée sauvage autrefois, est maintenant une
campagne civilisée. Le docteur ne se sentait pas de joie.
Il persistait à m’appeler Oeil-de-Faucon, et ne voulait
plus répondre qu’au nom de Chingakook !
À onze heures du soir, nous changions de train à
Rochester, et nous passions les rapides de la Tennessee
qui fuyaient en cascades sous nos wagons. À deux
heures du matin, après avoir côtoyé le Niagara, sans le
voir, pendant quelques lieues, nous arrivions au village
de Niagara Falls, et le docteur m’entraînait à un
magnifique hôtel, superbement nommé Cataract
House.
37
Le Niagara n’est pas un fleuve, pas même une
rivière : c’est un simple déversoir, une saignée
naturelle, un canal long de trente-six milles, qui verse
les eaux du lac Supérieur, du Michigan, de l’Huron et
de l’Érié dans l’Ontario. La différence de niveau entre
ces deux derniers lacs est de trois cent quarante pieds
anglais ; cette différence, uniformément répartie sur
tout le parcours, eût à peine créé un « rapide » ; mais les
chutes seules en absorbent la moitié. De là leur
formidable puissance.
Cette rigole niagarienne sépare les États-Unis du
Canada. Sa rive droite est américaine, sa rive gauche est
anglaise. D’un côté, des policemen ; de l’autre, pas
même leur ombre.
Le matin du 12 avril, dès l’aube, le docteur et moi
nous descendions les larges rues de Niagara Falls. C’est
le nom de ce village, créé sur le bord des chutes à trois
cents milles d’Albany, sorte de petite « ville d’eaux »,
bâtie en bon air, dans un site charmant, pourvue
d’hôtels somptueux et de villas confortables, que les
Yankees et les Canadiens fréquentent pendant la belle
saison. Le temps était magnifique ; le soleil brillait sur
un ciel froid. De sourds et lointains mugissements se
faisaient entendre. J’apercevais à l’horizon quelques
vapeurs qui ne devaient pas être des nuages.
« Est-ce la chute ? demandai-je au docteur.
– Patience ! » me répondit Pitferge.
En quelques minutes, nous étions arrivés sur les
rives du Niagara. Les eaux de la rivière coulaient
paisiblement ; elles étaient claires et sans profondeur ;
de nombreuses pointes de roches grisâtres émergeaient
çà et là. Les ronflements de la cataracte s’accentuaient,
mais on ne l’apercevait pas encore. Un pont de bois,
supporté sur des arches de fer, réunissait cette rive
gauche à une île jetée au milieu du courant. Le docteur
m’entraîna sur ce pont. En amont, la rivière s’étendait à
perte de vue ; en aval, c’est-à-dire sur notre droite, on
sentait les premières dénivellations d’un rapide ; puis, à
un demi-mille du pont, le terrain manquait subitement ;
des nuages de poussière d’eau se tenaient suspendus
dans l’air. C’était là la « chute américaine » que nous ne
pouvions voir. Au-delà se dessinait un paysage
tranquille, quelques collines, des villas, des maisons,
des arbres dépouillés, c’est-à-dire la rive canadienne.
« Ne regardez pas ! ne regardez pas ! me criait le
docteur Pitferge. Réservez-vous ! Fermez les yeux ! Ne
les ouvrez que lorsque je vous le dirai ! »
Je n’écoutais guère mon original. Je regardais. Le
pont franchi, nous prenions pied sur l’île. C’était Goat
Island, l’île de la chèvre, un morceau de terre de
soixante-dix acres, couvert d’arbres, coupé d’allées
superbes où peuvent circuler les voitures, jeté comme
un bouquet entre les chutes américaine et canadienne,
que sépare une distance de trois cents yards. Nous
courions sous ces grands arbres ; nous gravissions les
pentes ; nous dévalions les rampes. Le tonnerre des
eaux redoublait ; des nuages de vapeur humide
roulaient dans l’air.
« Regardez ! » s’écria le docteur.
Au sortir du massif, le Niagara venait d’apparaître
dans toute sa splendeur. En cet endroit, il faisait un
coude brusque, et, s’arrondissant pour former la chute
canadienne, le « Horseshoe Fall », le Fer à cheval, il
tombait d’une hauteur de cent cinquante-huit pieds sur
une largeur de deux milles.
La nature, en cet endroit, l’un des plus beaux du
monde, a tout combiné pour émerveiller les yeux. Ce
retour du Niagara sur lui-même favorise singulièrement
les effets de lumière et d’ombre. Le soleil, en frappant
ces eaux sous tous les angles, diversifie
capricieusement leurs couleurs, et qui n’a pas vu cet
effet ne l’admettra pas sans conteste. En effet, près de
Goat Island, l’écume est blanche ; c’est une neige
immaculée, une coulée d’argent fondu qui se précipite
dans le vide. Au centre de la cataracte, les eaux sont
d’un vert de mer admirable, qui indique combien la
couche d’eau est épaisse ; aussi un navire, le Détroit,
tirant vingt pieds d’eau et lancé dans le courant, a-t-il
pu descendre la chute « sans toucher ». Vers la rive
canadienne, au contraire, les tourbillons, comme
métallisés sous les rayons lumineux, resplendissent, et
c’est de l’or en fusion qui tombe dans l’abîme. Au-
dessous, la rivière est invisible. Les vapeurs y
tourbillonnent. J’entrevois, cependant, d’énormes
glaces accumulées par les froids de l’hiver ; elles
affectent des formes de monstres qui, la gueule ouverte,
absorbent par heure les cent millions de tonnes que leur
verse cet inépuisable Niagara. À un demi-mille en aval
de la cataracte, la rivière est redevenue paisible, et
présente une surface solide que les premières brises
d’avril n’ont pu fondre encore.
« Et maintenant, au milieu du torrent ! » me dit le
docteur.
Qu’entendait-il par ces paroles ? Je ne savais que
penser, quand il me montra une tour construite sur un
bout de roc, à quelque cent pieds de la rive, au bord
même du précipice. Ce monument « audacieux », élevé
en 1833 par un certain Judge Porter, est nommé
« Terrapin Tower ».
Nous descendîmes les rampes latérales de Goat
Island. Arrivé à la hauteur du cours supérieur du
Niagara, je vis un pont, ou plutôt quelques planches
jetées sur des têtes de rocs, qui unissaient la tour au
rivage. Ce pont longeait l’abîme à quelques pas
seulement. Le torrent mugissait au-dessous. Nous nous
étions hasardés sur ces planches, et en quelques instants
nous avions atteint le bloc principal qui supporte
Terrapin Tower. Cette tour ronde, haute de quarante-
cinq pieds, est construite en pierre. Au sommet se
développe un balcon circulaire, autour d’un faîtage
recouvert d’un stuc rougeâtre. L’escalier tournant est en
bois. Des milliers de noms sont gravés sur ses marches.
Une fois arrivé au haut de cette tour, on s’accroche au
balcon et on regarde.
La tour est en pleine cataracte. De son sommet le
regard plonge dans l’abîme. Il s’enfonce jusque dans la
gueule de ces monstres de glace qui avalent le torrent.
On sent frémir le roc qui supporte la tour. Autour se
creusent des dénivellations effrayantes. comme si le lit
du fleuve cédait. On ne s’entend plus parler. De ces
gonflements d’eau sortent des tonnerre. Les lignes
liquides fument et sifflent comme des flèches. L’écume
saute jusqu’au sommet du monument. L’eau pulvérisée
se déroule dans l’air en formant un splendide arc-en-
ciel.
Par un simple effet d’optique, la tour semble se
déplacer avec une vitesse effrayante – mais à reculons
de la chute, fort heureusement –, car, avec l’illusion
contraire, le vertige serait insoutenable, et nul ne
pourrait considérer ce gouffre.
Haletants, brisés, nous étions rentrés un instant sur
le palier supérieur de la tour. C’est alors que le docteur
crut devoir me dire :
« Cette Terrapin Tower, mon cher monsieur,
tombera quelque jour dans l’abîme, et peut-être plus tôt
qu’on ne suppose.
– Ah ! vraiment !
– Ce n’est pas douteux. La grande chute canadienne
recule insensiblement, mais elle recule. La tour, quand
elle fut construite, en 1833, était beaucoup plus
éloignée de la cataracte. Les géologues prétendent que
la chute, il y a trente-cinq mille ans, se trouvait située à
Queenstown, à sept milles en aval de la position qu’elle
occupe maintenant. D’après M. Bakewell, elle
reculerait d’un mètre par année, et, suivant sir Charles
Lyell, d’un pied seulement. Il arrivera donc un moment
où le roc qui supporte la tour, rongé par les eaux,
glissera sur les pentes de la cataracte. Eh bien, cher
monsieur, rappelez-vous ceci : le jour où tombera la
Terrapin Tower, il y aura dedans quelques excentriques
qui descendront le Niagara avec elle. »
Je regardai le docteur comme pour lui demander s’il
serait au nombre de ces originaux. Mais il me fit signe
de le suivre, et nous vînmes de nouveau contempler le
« Horseshoe Fall » et le paysage environnant. On
distinguait alors, un peu en raccourci, la chute
américaine, séparée par la pointe de l’île, où s’est
formée aussi une petite cataracte centrale, large de cent
pieds. Cette chute américaine, également admirable, est
droite, non sinueuse, et sa hauteur a cent soixante-
quatre pieds d’aplomb. Mais, pour la contempler dans
tout son développement, il faut se placer en face de la
rivière canadienne.
Pendant toute la journée, nous errâmes sur les rives
du Niagara, irrésistiblement ramenés à cette tour où les
mugissements des eaux, l’embrun des vapeurs, le jeu
des rayons solaires, l’enivrement et les senteurs de la
cataracte vous maintiennent dans une perpétuelle
extase. Puis nous revenions à Goat Island pour saisir la
grande chute sous tous les points de vue, sans nous
jamais fatiguer de la voir. Le docteur aurait voulu me
conduire à la « Grotte des Vents » creusée derrière la
chute centrale, à laquelle on arrive par un escalier établi
à la pointe de l’île ; mais l’accès en était alors interdit à
cause des fréquents éboulements qui se produisaient
depuis quelque temps dans ces roches friables.
À cinq heures, nous étions rentrés à Cataract-House,
et après un dîner rapide, servi à l’américaine, nous
revînmes à Goat Island. Le docteur voulut en faire le
tour et revoir les « Trois Sœurs », charmants îlots épars
à la tête de l’île. Puis, le soir venu, il me ramena au roc
branlant de Terrapin Tower.
Le soleil s’était couché derrière les collines
assombries. Les dernières lueurs du jour avaient
disparu. La lune, demi-pleine, brillait d’un pur éclat.
L’ombre de la tour s’allongeait sur l’abîme. En amont,
les eaux tranquilles glissaient sous la brume légère. La
rive canadienne, déjà plongée dans les ténèbres,
contrastait avec les masses plus éclairées de Goat Island
et du village de Niagara Falls. Sous nos yeux, le
gouffre, agrandi par la pénombre, semblait un abîme
infini dans lequel mugissait la formidable cataracte.
Quelle impression ! Quel artiste, par la plume ou le
pinceau, pourra jamais la rendre ! Pendant quelques
instants, une lumière mouvante parut à l’horizon.
C’était le fanal d’un train qui passait sur ce pont du
Niagara, suspendu à deux milles de nous. Jusqu’à
minuit, nous restâmes ainsi, muets, immobiles, au
sommet de cette tour, irrésistiblement penchés sur ce
torrent qui nous fascinait. Enfin, à un moment où les
rayons de la lune frappèrent sous un certain angle la
poussière liquide, j’entrevis une bande laiteuse, un
ruban diaphane qui tremblotait dans l’ombre. C’était un
arc-en-ciel lunaire, une pâle irradiation de l’astre des
nuits, dont la douce lueur se décomposait en traversant
les embruns de la cataracte.
38
Le lendemain, 13 avril, le programme du docteur
indiquait une visite à la rive canadienne. Une simple
promenade. Il suffisait de suivre les hauteurs qui
forment la droite du Niagara pendant l’espace de deux
milles pour atteindre le pont suspendu. Nous étions
partis à sept heures du matin. Du sentier sinueux
longeant la rive droite, on apercevait les eaux
tranquilles de la rivière qui ne se ressentait déjà plus des
troubles de sa chute.
À sept heures et demie, nous arrivions à Suspension
Bridge. C’est l’unique pont auquel aboutissent le Great
Western et le New York Central Railroad, le seul qui
donne entrée au Canada sur les confins de l’État de
New York. Ce pont suspendu est formé de deux
tabliers ; sur le tablier supérieur passent les trains ; sur
le tablier inférieur, situé à vingt-trois pieds au-dessous,
passent les voitures et les piétons. L’imagination se
refuse à suivre dans son travail l’audacieux ingénieur,
John A. Roebling, de Trendon (New Jersey), qui a osé
construire ce viaduc dans de telles conditions : un pont
« suspendu » qui livre passage à des trains, à deux cent
cinquante pieds au-dessus du Niagara, transformé de
nouveau en rapide ! Suspension Bridge est long de huit
cents pieds, large de vingt-quatre. Des étais de fer,
frappés sur les rives, le maintiennent contre le
balancement. Les câbles qui le supportent, formés de
quatre mille fils, ont dix pouces de diamètre et peuvent
résister à un poids de douze mille quatre cents tonnes.
Or, le pont ne pèse que huit cents tonnes. Inauguré en
1855, il a coûté cinq cent mille dollars. Au moment où
nous atteignions le milieu de Suspension Bridge, un
train passa au-dessus de notre tête, et nous sentîmes le
tablier fléchir d’un mètre sous nos pieds !
C’est un peu au-dessous de ce pont que Blondin a
franchi le Niagara sur une corde tendue d’une rive à
l’autre, et non au-dessus des chutes. L’entreprise n’en
était pas moins périlleuse. Mais si Blondin nous étonne
par son audace, que penser de l’ami qui, monté sur son
dos, l’accompagnait pendant cette promenade
aérienne ?
« C’était peut-être un gourmand, dit le docteur,
Blondin faisait les omelettes à merveille sur sa corde
raide. »
Nous étions sur la terre canadienne, et nous
remontions la rive gauche du Niagara, afin de voir les
chutes sous un nouvel aspect. Une demi-heure après,
nous entrions dans un hôtel anglais, où le docteur fit
servir un déjeuner convenable. Pendant ce temps, je
parcourus le livre des voyageurs où figurent quelques
milliers de noms. Parmi les plus célèbres, je remarquai
les suivants : Robert Peel, lady Franklin, comte de
Paris, duc de Chartres, prince de Joinville, Louis-
Napoléon (1846), prince et princesse Napoléon,
Barnum (avec son adresse), Maurice Sand (1865),
Agassiz (1854), Almonte, prince de Hohenlohe,
Rothschild, Bertin (Paris), lady Elgin, Burkardt (1832),
etc.
« Et maintenant, sous les chutes », me dit le docteur,
lorsque le déjeuner fut terminé.
Je suivis Dean Pitferge. Un nègre nous conduisit à
un vestiaire, où l’on nous donna un pantalon
imperméable, un waterproof et un chapeau ciré. Ainsi
vêtus, notre guide nous conduisit par un sentier glissant,
sillonné d’écoulements ferrugineux, encombré de
pierres noires aux vives arêtes, jusqu’au niveau
inférieur du Niagara. Puis, au milieu des vapeurs d’eau
pulvérisée, nous passâmes derrière la grande chute. La
cataracte tombait devant nous comme le rideau d’un
théâtre devant les acteurs. Mais quel théâtre, et comme
les couches d’air violemment déplacées s’y projetaient
en courants impétueux ! Trempés, aveuglés, assourdis,
nous ne pouvions ni nous voir ni nous entendre dans
cette caverne aussi hermétiquement close par les nappes
liquides de la cataracte que si la nature l’eût fermée
d’un mur de granit !
À neuf heures, nous étions rentrés à l’hôtel où l’on
nous dépouilla de nos habits ruisselants. Revenu sur la
rive, je poussai un cri de surprise et de joie :
« Le capitaine Corsican ! »
Le capitaine m’avait entendu. Il vint à moi.
« Vous ici ! s’écria-t-il. Quelle joie de vous revoir !
– Et Fabian ? et Ellen ? demandai-je, en serrant les
mains de Corsican.
– Ils sont là. Ils vont aussi bien que possible. Fabian
plein d’espoir, presque souriant. Notre pauvre Ellen
reprenant peu à peu sa raison.
– Mais pourquoi vous rencontrai-je ici, au Niagara ?
– Le Niagara, me répondit Corsican, mais c’est le
rendez-vous d’été des Anglais et des Américains. On
vient respirer ici, on vient se guérir devant ce sublime
spectacle des chutes. Notre Ellen a paru frappée à la
vue de ce beau site ; et nous sommes restés sur les
bords du Niagara. Voyez cette villa, Clifton House, au
milieu des arbres, à mi-colline. C’est là que nous
demeurons en famille, avec Mrs R..., la sœur de Fabian,
qui s’est dévouée à notre pauvre amie.
– Ellen, demandai-je, Ellen a-t-elle reconnu Fabian ?
– Non, pas encore, me répondit le capitaine. Vous
savez, cependant, qu’au moment où Harry Drake
tombait frappé de mort, Ellen eut comme un instant de
lucidité. Sa raison s’était fait jour à travers les ténèbres
qui l’enveloppent. Mais cette lucidité a bientôt disparu.
Toutefois, depuis que nous l’avons transportée au
milieu de cet air pur, dans ce milieu paisible, le docteur
a constaté une amélioration sensible dans l’état d’Ellen.
Elle est calme, son sommeil est tranquille, et on voit
dans ses yeux comme un effort pour ressaisir quelque
chose, soit du passé, soit du présent.
– Ah ! cher ami ! m’écriai-je, vous la guérirez. Où
est Fabian, où est sa fiancée ?
– Regardez », me dit Corsican, et il étendit le bras
vers la rive du Niagara.
Dans la direction indiquée par le capitaine, je vis
Fabian qui ne nous avait pas encore aperçus. Il était
debout sur un roc, et devant lui, à quelques pas, se
trouvait Ellen, assise, immobile. Fabian ne la perdait
pas des yeux. Cet endroit de la rive gauche est connu
sous le nom de « Table Rock ». C’est une sorte de
promontoire rocheux, jeté sur la rivière qui mugit à
deux cents pieds au-dessous. Autrefois il présentait un
surplomb plus considérable ; mais les chutes
successives d’énormes morceaux de rocs l’ont réduit
maintenant à une surface de quelques mètres.
Ellen regardait et semblait plongée dans une muette
extase. De cet endroit, l’aspect des chutes est « most
sublime », disent les guides, et ils ont raison. C’est une
vue d’ensemble des deux cataractes : à droite, la chute
canadienne, dont la crête, couronnée de vapeurs, ferme
l’horizon de ce côté, comme un horizon de mer ; en
face, la chute américaine, et, au-dessus, l’élégant massif
de Niagara Falls à demi perdu dans les arbres ; à
gauche, toute la perspective de la rivière qui fuit entre
ses hautes rives ; au-dessous, le torrent luttant contre les
glaçons culbutés.
Je ne voulais pas distraire Fabian. Corsican, le
docteur et moi, nous nous étions approchés de Table
Rock. Ellen conservait l’immobilité d’une statue.
Quelle impression cette scène laissait-elle à son esprit ?
Sa raison renaissait-elle peu à peu sous l’influence de
ce spectacle grandiose ? Soudain, je vis Fabian faire un
pas vers elle. Ellen s’était levée brusquement ; elle
s’avançait près de l’abîme ; ses bras se tendaient vers le
gouffre ; mais, s’arrêtant tout à coup, elle passa
rapidement la main sur son front, comme si elle eût
voulu en chasser une image. Fabian, pâle comme un
mort, mais ferme, s’était d’un bond placé entre Ellen et
le vide. Elle avait secoué sa blonde chevelure. Son
corps charmant avait tressailli. Voyait-elle Fabian ?
Non. On eût dit une morte revenant à la vie, et
cherchant à ressaisir l’existence autour d’elle !
Le capitaine Corsican et moi, nous n’osions faire un
pas, et pourtant, si près de ce gouffre, nous redoutions
quelque malheur. Mais le docteur Pitferge nous retint :
« Laissez, dit-il, laissez faire Fabian. »
J’entendis des sanglots qui gonflaient la poitrine de
la jeune femme. Des paroles inarticulées sortaient de
ses lèvres. Elle semblait vouloir parler et ne pas le
pouvoir. Enfin, ces mots s’échappèrent :
« Dieu ! mon Dieu ! Dieu tout-puissant ! Où suis-
je ? où suis-je ? »
Elle eut alors conscience que quelqu’un était près
d’elle, et, se retournant à demi, elle nous apparut,
transfigurée. Un regard nouveau vivait dans ses yeux.
Fabian, tremblant, était debout devant elle, muet, les
bras ouverts. « Fabian ! Fabian ! » s’écria-t-elle enfin.
Fabian la reçut dans ses bras où elle tomba inanimée. Il
poussa un cri déchirant. Il croyait Ellen morte. Mais le
docteur intervint :
« Rassurez-vous, dit-il à Fabian, cette crise, au
contraire, la sauvera ! »
Elle fut transportée à Clifton House, et placée sur
son lit, où, son évanouissement dissipé, elle s’endormit
d’un paisible sommeil.
Fabian, encouragé par le docteur et plein d’espoir –
Ellen l’avait reconnu ! –, revint vers nous :
« Nous la sauverons, me dit-il, nous la sauverons !
Chaque jour j’assiste à la résurrection de cette âme.
Aujourd’hui, demain peut-être, mon Ellen me sera
rendue ! Ah ! Ciel clément, sois béni ! Nous resterons
en ce lieu, tant qu’il le faudra pour elle ! N’est-ce pas,
Archibald ? »
Le capitaine serra avec effusion Fabian sur sa
poitrine. Fabian s’était retourné vers moi, vers le
docteur. Il nous prodiguait ses tendresses. Il nous
enveloppait de son espoir. Et jamais espoir ne fut plus
fondé. La guérison d’Ellen était prochaine...
Mais il nous fallait partir. Une heure à peine nous
restait pour regagner Niagara Falls. Au moment où
nous allions nous séparer de ces chers amis, Ellen
dormait encore. Fabian nous embrassa, le capitaine
Corsican, très ému, après avoir promis qu’un
télégramme me donnerait des nouvelles d’Ellen, nous
fit ses derniers adieux, et à midi nous avions quitté
Clifton House.
39
Quelques instants après, nous descendions une
rampe très allongée de la côte canadienne. Cette rampe
nous conduisit au bord de la rivière, presque
entièrement obstruée de glaces. Là, un canot nous
attendait pour nous passer « en Amérique ». Un
voyageur y avait déjà pris place. C’était un ingénieur du
Kentucky, qui déclina ses nom et qualités au docteur.
Nous embarquâmes sans perdre de temps, et soit en
repoussant les glaçons, soit en les divisant, le canot
gagna le milieu de la rivière où le courant tenait la
passe plus libre. De là, un dernier regard fut donné à
cette admirable cataracte du Niagara. Notre compagnon
l’observait d’un œil attentif.
« Est-ce beau ! monsieur, lui dis-je, est-ce
admirable !
– Oui, me répondit-il, mais quelle force mécanique
inutilisée, et quel moulin on ferait tourner avec une
pareille chute ! »
Jamais je n’éprouvai envie plus féroce de jeter un
ingénieur à l’eau !
Sur l’autre rive, un petit chemin de fer presque
vertical, mû par un filet détourné de la chute
américaine, nous hissa en quelques secondes sur la
hauteur. À une heure et demie, nous prenions l’express,
qui nous déposait à Buffalo à deux heures un quart.
Après avoir visité cette jeune grande ville, après avoir
goûté l’eau du lac Érié, nous reprenions le New York
central railway, à six heures du soir. Le lendemain, en
quittant les confortables couchettes d’un « sleeping
car », nous arrivions à Albany, et le railroad de
l’Hudson, qui court à fleur d’eau le long de la rive
gauche du fleuve, nous jetait à New York quelques
heures plus tard. Le lendemain, 15 avril, en compagnie
de mon infatigable docteur, je parcourus la ville, la
Rivière de l’Est, Brooklyn. Le soir venu, je fis mes
adieux à ce brave Dean Pitferge, et, en le quittant, je
sentis que je laissais un ami.
Le mardi, 16 avril, c’était le jour fixé pour le départ
du Great Eastern, je me rendis à onze heures au trente-
septième « pier », où le tender devait attendre les
voyageurs. Il était déjà encombré de passagers et de
colis. J’embarquai. Au moment où le tender allait se
détacher du quai, je fus saisi par le bras. Je me
retournai. C’était encore le docteur Pitferge.
« Vous ! m’écriai-je. Vous revenez en Europe ?
– Oui, mon cher monsieur.
– Par le Great Eastern ?
– Sans doute, me répondit en souriant l’aimable
original ; j’ai réfléchi et je pars. Songez donc, ce sera
peut-être le dernier voyage du Great Eastern, celui dont
il ne reviendra pas ! »
La cloche allait sonner pour le départ, quand un des
stewards du Fifth Avenue Hotel, accourant en toute
hâte, me remit un télégramme daté de Niagara Falls :
« Ellen est réveillée ; sa raison tout entière lui est
revenue, me disait le capitaine Corsican, et le docteur
répond d’elle ! » Je communiquai cette bonne nouvelle
à Dean Pitferge.
« Répond d’elle ! répond d’elle ! répliqua en
grommelant mon compagnon de voyage, moi aussi j’en
réponds ! Mais qu’est-ce que cela prouve ? Qui
répondrait de moi, de vous, de nous tous, mon cher ami,
aurait peut-être bien tort !... »
Douze jours après, nous arrivions à Brest, et le
lendemain à Paris. La traversée du retour s’était faite
sans accident, au grand déplaisir de Dean Pitferge, qui
attendait toujours « son naufrage » !
Et quand je fus assis devant ma table, si je n’avais
pas eu ces notes de chaque jour, oui, ce Great Eastern,
cette ville flottante que j’avais habitée pendant un mois,
cette rencontre d’Ellen et de Fabian, cet incomparable
Niagara, j’aurais cru que j’avais tout rêvé ! Ah ! que
c’est beau, les voyages, « même quand on en revient »,
quoi qu’en dise le docteur !
Pendant huit mois, je n’entendis plus parler de mon
original. Mais, un jour, la poste me remit une lettre
couverte de timbres multicolores et qui commençait par
ces mots :
« À bord du Coringuy, récifs d’Auckland. Enfin,
nous avons fait naufrage... »
Et qui finissait par ceux-ci :
« Jamais je ne me suis mieux porté !
« Très cordialement vôtre
« DEAN PITFERGE. »
Cet ouvrage est le 7ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
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est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.