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Jules Verne Jules Verne[330]

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Jules Verne Jules Verne[330]
Jules Verne

Une ville flottante









Be Q

Jules Verne









Une ville flottante

roman









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 7 : version 1.02

Du même auteur, à la Bibliothèque





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L’Archipel en feu Le Rayon-Vert

Les Indes noires La Jangada

Le chemin de France L’île mystérieuse

Le village aérien

1



Le 18 mars 1867, j’arrivais à Liverpool. Le Great

Eastern devait partir quelques jours après pour New

York, et je venais prendre passage à son bord. Voyage

d’amateur, rien de plus. Une traversée de l’Atlantique

sur ce gigantesque bateau me tentait. Par occasion, je

comptais visiter le North-Amérique, mais

accessoirement. Le Great Eastern d’abord. Le pays

célébré par Cooper ensuite. En effet, ce steamship est

un chef-d’œuvre de construction navale. C’est plus

qu’un vaisseau, c’est une ville flottante, un morceau de

comté, détaché du sol anglais, qui, après avoir traversé

la mer, va se souder au continent américain. Je me

figurais cette masse énorme emportée sur les flots, sa

lutte contre les vents qu’elle défie, son audace devant la

mer impuissante, son indifférence à la lame, sa stabilité

au milieu de cet élément qui secoue comme des

chaloupes les Warriors et les Solférinos. Mais mon

imagination s’était arrêtée en deçà. Toutes ces choses,

je les vis pendant cette traversée, et bien d’autres encore

qui ne sont plus du Domaine maritime. Si le Great

Eastern n’est pas seulement une machine nautique, si

c’est un microcosme et s’il emporte un monde avec lui,

un observateur ne s’étonnera pas d’y rencontrer, comme

sur un plus grand théâtre, tous les instincts, tous les

ridicules, toutes les passions des hommes.

En quittant la gare, je me rendis à l’hôtel Adelphi.

Le départ du Great Eastern était annoncé pour le 20

mars. Désirant suivre les derniers préparatifs, je fis

demander au capitaine Anderson, commandant du

steamship, la permission de m’installer immédiatement

à bord. Il m’y autorisa fort obligeamment.

Le lendemain, je descendis vers les bassins qui

forment une double lisière de docks sur les rives de la

Mersey. Les ponts tournants me permirent d’atteindre le

quai de New-Prince, sorte de radeau mobile qui suit les

mouvements de la marée. C’est une place

d’embarquement pour les nombreux boats qui font le

service de Birkenhead, annexe de Liverpool, située sur

la rive gauche de la Mersey.

Cette Mersey, comme la Tamise, n’est qu’une

insignifiante rivière, indigne du nom de fleuve, bien

qu’elle se jette à la mer. C’est une vaste dépression du

sol, remplie d’eau, un véritable trou que sa profondeur

rend propre à recevoir des navires du plus fort tonnage.

Tel le Great Eastern, auquel la plupart des autres ports

du monde sont rigoureusement interdits. Grâce à cette

disposition naturelle, ces ruisseaux de la Tamise et de la

Mersey ont vu se fonder presque à leur embouchure,

deux immenses villes de commerce, Londres et

Liverpool ; de même et à peu près pour des

considérations identiques, Glasgow sur la rivière Clyde.

À la cale de New-Prince chauffait un tender, petit

bateau à vapeur, affecté au service du Great Eastern. Je

m’installai sur le pont, déjà encombré d’ouvriers et de

manœuvres qui se rendaient à bord du steamship.

Quand sept heures du matin sonnèrent à la tour

Victoria, le tender largua ses amarres et suivit à grande

vitesse le flot montant de la Mersey.

À peine avait-il débordé que j’aperçus sur la cale un

jeune homme de grande taille, ayant cette physionomie

aristocratique qui distingue l’officier anglais. Je crus

reconnaître en lui un de mes amis, capitaine à l’armée

des Indes, que je n’avais pas vu depuis plusieurs

années. Mais je devais me tromper, car le capitaine Mac

Elwin ne pouvait avoir quitté Bombay. Je l’aurais su.

D’ailleurs Mac Elwin était un garçon gai, insouciant, un

joyeux camarade, et celui-ci, s’il offrait à mes yeux les

traits de mon ami, semblait triste et comme accablé

d’une secrète douleur. Quoi qu’il en soit, je n’eus pas le

temps de l’observer avec plus d’attention, car le tender

s’éloignait rapidement, et l’impression fondée sur cette

ressemblance s’effaça bientôt dans mon esprit.

Le Great Eastern était mouillé à peu près à trois

milles en amont, à la hauteur des premières maisons de

Liverpool. Du quai de New-Prince, on ne pouvait

l’apercevoir. Ce fut au premier tournant de la rivière

que j’entrevis sa masse imposante. On eût dit une sorte

d’îlot à demi estompé dans les brumes. Il se présentait

par l’avant, ayant évité au flot ; mais bientôt le tender

prit du tour et le steamship se montra dans toute sa

longueur. Il me parut ce qu’il était : énorme ! Trois ou

quatre « charbonniers », accostés à ses flancs, lui

versaient par ses sabords percés au-dessus de la ligne de

flottaison leur chargement de houille. Près du Great

Eastern, ces trois-mâts ressemblaient à des barques.

Leurs cheminées n’atteignaient même pas la première

ligne des hublots évidés dans sa coque ; leurs barres de

perroquet ne dépassaient pas ses pavois. Le géant aurait

pu hisser ces navires sur son portemanteau en guise de

chaloupes à vapeur.

Cependant le tender s’approchait ; il passa sous

l’étrave droite du Great Eastern, dont les chaînes se

tendaient violemment sous la poussée du flot ; puis, le

rangeant à bâbord, il stoppa au bas du vaste escalier qui

serpentait sur ses flancs. Dans cette position, le pont du

tender affleurait seulement la ligne de flottaison du

steamship, cette ligne qu’il devait atteindre en pleine

charge, et qui émergeait encore de deux mètres.

Cependant les ouvriers débarquaient en hâte et

gravissaient ces nombreux étages de marches qui se

terminaient à la coupée du navire. Moi, la tête

renversée, le corps rejeté en arrière, comme un touriste

qui regarde un édifice élevé, je contemplais les roues du

Great Eastern.

Vues de côté, ces roues paraissaient maigres,

émaciées, bien que la longueur de leurs pales fût de

quatre mètres ; mais, de face, elles avaient un aspect

monumental. Leur élégante armature, la disposition du

solide moyeu, point d’appui de tout le système, les

étrésillons entrecroisés, destinés à maintenir

l’écartement de la triple jante, cette auréole de rayons

rouges, ce mécanisme à demi perdu dans l’ombre des

larges tambours qui coiffaient l’appareil, tout cet

ensemble frappait l’esprit et évoquait l’idée de quelque

puissance farouche et mystérieuse.

Avec quelle énergie ces pales de bois, si

vigoureusement boulonnées, devaient battre les eaux

que le flux brisait en ce moment contre elles ! Quels

bouillonnements des nappes liquides, quand ce puissant

engin les frappait coup sur coup ! Quels tonnerres

engouffrés dans cette caverne des tambours, lorsque le

Great Eastern marchait à toute vapeur sous la poussée

de ces roues, mesurant cinquante-trois pieds de

diamètre et cent soixante-six pieds de circonférence,

pesant quatre-vingt-dix tonneaux et donnant onze tours

à la minute !

Le tender avait débarqué ses passagers. Je mis le

pied sur les marches de fer cannelées, et, quelques

instants après, je franchissais la coupée du steamship.

2



Le pont n’était encore qu’un immense chantier livré

à une armée de travailleurs. Je ne pouvais me croire à

bord d’un navire. Plusieurs milliers d’hommes,

ouvriers, gens de l’équipage, mécaniciens, officiers,

manœuvres, curieux, se croisaient, se coudoyaient sans

se gêner, les uns sur le pont, les autres dans les

machines, ceux-ci courant les roufles, ceux-là éparpillés

à travers la mâture, tous dans un pêle-mêle qui échappe

à la description. Ici, des grues volantes enlevaient

d’énormes pièces de fonte ; là, de lourds madriers

étaient hissés à l’aide de treuils à vapeur ; au-dessus de

la chambre des machines se balançait un cylindre de

fer, véritable tronc de métal ; à l’avant, les vergues

montaient en gémissant le long des mâts de hune ; à

l’arrière se dressait un échafaudage qui cachait sans

doute quelque édifice en construction. On bâtissait, on

ajustait, on charpentait, on gréait, on peignait au milieu

d’un incomparable désordre.

Mes bagages avaient été transbordés. Je demandai le

capitaine Anderson. Le commandant n’était pas encore

arrivé, mais un des stewards se chargea de mon

installation et fit transporter mes colis dans une des

cabines de l’arrière.

« Mon ami, lui dis-je, le départ du Great Eastern

était annoncé pour le 20 mars, mais il est impossible

que tous ces préparatifs soient terminés en vingt-quatre

heures. Savez-vous à quelle époque nous pourrons

quitter Liverpool ? »

À cet égard, le steward n’était pas plus avancé que

moi. Il me laissa seul. Je résolus alors de visiter tous les

trous de cette immense fourmilière, et je commençai ma

promenade comme eût fait un touriste dans quelque

ville inconnue. Une boue noire – cette boue britannique

qui se colle aux pavés des villes anglaises – couvrait le

pont du steamship. Des ruisseaux fétides serpentaient çà

et là. On se serait cru dans un des plus mauvais

passages d’Upper Thames Street, aux abords du pont de

Londres. Je marchai en rasant ces roufles qui

s’allongeaient sur l’arrière du navire. Entre eux et les

bastingages, de chaque côté, se dessinaient deux larges

rues ou plutôt deux boulevards qu’une foule compacte

encombrait. J’arrivai ainsi au centre même du bâtiment,

entre les tambours réunis par un double système de

passerelles.

Là s’ouvrait le gouffre destiné à contenir les organes

de la machine à roues. J’aperçus alors cet admirable

engin de locomotion. Une cinquantaine d’ouvriers

étaient répartis sur les claires-voies métalliques du bâti

de fonte, les uns accrochés aux longs pistons inclinés

sous des angles divers, les autres suspendus aux bielles,

ceux-ci ajustant l’excentrique, ceux-là boulonnant, au

moyen d’énormes clefs, les coussinets des tourillons.

Ce tronc de métal qui descendait lentement par

l’écoutille, c’était un nouvel arbre de couche destiné à

transmettre aux roues le mouvement des bielles. De cet

abîme sortait un bruit continu, fait de sons aigres et

discordants.

Après avoir jeté un rapide coup d’œil sur ces

travaux d’ajustage, je repris ma promenade et j’arrivai

sur l’avant. Là, des tapissiers achevaient de décorer un

assez vaste roufle désigné sous le nom de « smoking

room », la chambre à fumer, le véritable estaminet de la

ville flottante, magnifique café éclairé par quatorze

fenêtres, plafonné blanc et or, et lambrissé de panneaux

en citronnier. Puis, après avoir traversé une sorte de

petite place triangulaire que formait l’avant du pont,

j’atteignis l’étrave qui tombait d’aplomb à la surface

des eaux.

De ce point extrême, me retournant, j’aperçus dans

une déchirure des brumes l’arrière du Great Eastern à

une distance de plus de deux hectomètres. Ce colosse

mérite bien qu’on emploie de tels multiples pour en

évaluer les dimensions.

Je revins en suivant le boulevard de tribord, passant

entre les roufles et les pavois, évitant le choc des

poulies qui se balançaient dans les airs et le coup de

fouet des manœuvres que la brise cinglait çà et là, me

dégageant ici des heurts d’une grue volante, et, plus

loin, des scories enflammées qu’une forge lançait

comme un bouquet d’artifice. J’apercevais à peine le

sommet des mâts, hauts de deux cents pieds, qui se

perdaient dans le brouillard, auquel les tenders de

service et les « charbonniers » mêlaient leur fumée

noire. Après avoir dépassé la grande écoutille de la

machine à roues, je remarquai un « petit hôtel » qui

s’élevait sur ma gauche, puis la longue façade latérale

d’un palais surmonté d’une terrasse dont on fourbissait

les garde-fous. Enfin j’atteignis l’arrière du steamship,

à l’endroit où s’élevait l’échafaudage que j’ai déjà

signalé. Là, entre le dernier roufle et le vaste caillebotis

au-dessus duquel se dressaient les quatre roues du

gouvernail, des mécaniciens achevaient d’installer une

machine à vapeur. Cette machine se composait de deux

cylindres horizontaux et présentait un système de

pignons, de leviers, de déclics qui me sembla très

compliqué. Je n’en compris pas d’abord la destination,

mais il me parut qu’ici, comme partout, les préparatifs

étaient loin d’être terminés.

Et maintenant, pourquoi ces retards, pourquoi tant

d’aménagements nouveaux à bord du Great Eastern,

navire relativement neuf ? C’est ce qu’il faut dire en

quelques mots.

Après une vingtaine de traversées entre l’Angleterre

et l’Amérique, et dont l’une fut marquée par des

accidents très graves, l’exploitation du Great Eastern

avait été momentanément abandonnée. Cet immense

bateau disposé pour le transport des voyageurs ne

semblait plus bon à rien et se voyait mis au rebut par la

race défiante des passagers d’outre-mer. Lorsque les

premières tentatives pour poser le câble sur son plateau

télégraphique eurent échoué – insuccès dû en partie à

l’insuffisance des navires qui le transportaient –, les

ingénieurs songèrent au Great Eastern. Lui seul pouvait

emmagasiner à son bord ces trois mille quatre cents

kilomètres de fil métallique, pesant quatre mille cinq

cents tonnes. Lui seul pouvait, grâce à sa parfaite

indifférence à la mer, dérouler et immerger cet

immense grelin. Mais pour arrimer ce câble dans les

flancs du navire, il fallut des aménagements

particuliers. On fit sauter deux chaudières sur six et une

cheminée sur trois appartenant à la machine de l’hélice.

À leur place, de vastes récipients furent disposés pour y

lover le câble qu’une nappe d’eau préservait des

altérations de l’air. Le fil passait ainsi de ces lacs

flottants à la mer sans subir le contact des couches

atmosphériques.

L’opération de la pose du câble s’accomplit avec

succès, et, le résultat obtenu, le Great Eastern fut

relégué de nouveau dans son coûteux abandon. Survint

alors l’Exposition universelle de 1867. Une compagnie

française, dite Société des Affréteurs du Great Eastern,

à responsabilité limitée, se fonda au capital de deux

millions de francs, dans l’intention d’employer le vaste

navire au transport des visiteurs transocéaniens. De là,

nécessité de réapproprier le steamship à cette

destination, nécessité de combler les récipients et de

rétablir les chaudières, nécessité d’agrandir les salons

que devaient habiter plusieurs milliers de voyageurs et

de construire ces roufles contenant des salles à manger

supplémentaires ; enfin, aménagement de trois mille lits

dans les flancs de la gigantesque coque.

Le Great Eastern fut affrété au prix de vingt-cinq

mille francs par mois. Deux contrats furent passés avec

G. Forrester & Co. de Liverpool : le premier, au prix de

cinq cent trente-huit mille sept cent cinquante francs,

pour l’établissement des nouvelles chaudières de

l’hélice ; le second, au prix de six cent soixante-deux

mille cinq cents francs, pour réparations générales et

installations du navire.

Avant d’entreprendre ces derniers travaux, le Board

of Trade exigea que le navire fût passé sur le gril, afin

que sa coque pût être rigoureusement visitée. Cette

coûteuse opération faite, une longue déchirure du bordé

extérieur fut soigneusement réparée à grands frais. On

procéda alors à l’installation des nouvelles chaudières.

On dut changer aussi l’arbre moteur des routes qui avait

été faussé pendant le dernier voyage ; cet arbre, coudé

en son milieu pour recevoir la bielle des pompes, fut

remplacé par un arbre muni de deux excentriques, ce

qui assurait la solidité de cette pièce importante sur

laquelle porte tout l’effort. Enfin, et pour la première

fois, le gouvernail allait être mû par la vapeur.

C’est à cette délicate manœuvre que les mécaniciens

destinaient la machine qu’ils ajustaient à l’arrière. Le

timonier, placé sur la passerelle du centre, entre les

appareils à signaux des roues et de l’hélice, avait sous

les yeux un cadran pourvu d’une aiguille mobile qui lui

donnait à chaque instant la position de sa barre. Pour la

modifier, il se contentait d’imprimer un léger

mouvement à une petite roue mesurant à peine un pied

de diamètre et dressée verticalement à portée de sa

main. Aussitôt des valves s’ouvraient ; la vapeur des

chaudières se précipitait par de longs tuyaux de

conduite dans les deux cylindres de la petite machine ;

les pistons se mouvaient avec rapidité, les transmissions

agissaient, et le gouvernail obéissait instantanément à

ses drosses irrésistiblement entraînées. Si ce système

réussissait, un homme gouvernerait, d’un seul doigt, la

masse colossale du Great Eastern. Pendant cinq jours,

les travaux continuèrent avec une activité dévorante.

Ces retards nuisaient considérablement à l’entreprise

des affréteurs ; mais les entrepreneurs ne pouvaient

faire plus. Le départ fut irrévocablement fixé au 26

mars. Le 25, le pont du steamship était encore

encombré de tout l’outillage supplémentaire.

Enfin, pendant cette dernière journée, les

passavants, les passerelles, les roufles se dégagèrent

peu à peu ; les échafaudages furent démontés ; les grues

disparurent ; l’ajustement des machines s’acheva ; les

dernières chevilles furent frappées, et les derniers

écrous vissés ; les pièces polies se couvrirent d’un

enduit blanc qui devait les préserver de l’oxydation

pendant le voyage ; les réservoirs d’huile se remplirent ;

la dernière plaque reposa enfin sur sa mortaise de métal.

Ce jour-là, l’ingénieur en chef fit l’essai des chaudières.

Une énorme quantité de vapeur se précipita dans la

chambre des machines. Penché sur l’écoutille,

enveloppé dans ces chaudes émanations, je ne voyais

plus rien ; mais j’entendais les longs pistons gémir à

travers leurs boîtes à étoupes, et les gros cylindres

osciller avec bruit sur leurs solides tourillons. Un vif

bouillonnement se produisait sous les tambours,

pendant que les pales frappaient lentement les eaux

brumeuses de la Mersey. À l’arrière, l’hélice battait les

flots de sa quadruple branche. Les deux machines,

entièrement indépendantes l’une de l’autre, étaient

prêtes à fonctionner.

Vers cinq heures du soir, une chaloupe à vapeur vint

accoster. Elle était destinée au Great Eastern. Sa

locomobile fut détachée d’abord et hissée sur le pont au

moyen des cabestans. Mais, quant à la chaloupe elle-

même, elle ne put être embarquée. Sa coque d’acier

était d’un poids tel que les pistolets, sur lesquels on

avait frappé les palans, plièrent sous la charge, effet qui

ne se fût pas produit, sans doute, si on les eût soutenus

au moyen de balancines. Il fallut donc abandonner cette

chaloupe ; mais il restait encore au Great Eastern un

chapelet de seize embarcations accrochées à ses

portemanteaux.

Ce soir-là, tout fut à peu près terminé. Les

boulevards nettoyés n’offraient plus trace de boue ;

l’armée des balayeurs avait passé par là. Le chargement

était entièrement achevé. Vivres, marchandises,

charbon occupaient les cambuses, la cale et les soutes.

Cependant, le steamer ne se trouvait pas encore dans

ses lignes d’eau et ne tirait pas les neuf mètres

réglementaires. C’était un inconvénient pour ses roues,

dont les aubes, insuffisamment immergées, devaient

nécessairement produire une poussée moindre.

Néanmoins, dans ces conditions, on pouvait partir. Je

me couchai donc avec l’espoir de prendre la mer le

lendemain. Je ne me trompais pas. Le 26 mars, au point

du jour, je vis flotter au mât de misaine le pavillon

américain, au grand mât le pavillon français, et à la

corne d’artimon le pavillon d’Angleterre.

3



En effet, le Great Eastern se préparait à partir. De

ses cinq cheminées s’échappaient déjà quelques volutes

de fumée noire. Une buée chaude transpirait à travers

les puits profonds qui donnaient accès dans les

machines. Quelques matelots fourbissaient les quatre

gros canons qui devaient saluer Liverpool à notre

passage. Des gabiers couraient sur les vergues et

dégageaient les manœuvres. On raidissait les haubans

sur leurs épais caps de mouton crochés à l’intérieur des

bastingages. Vers onze heures, les tapissiers finissaient

d’enfoncer leurs derniers clous et les peintres d’étendre

leur dernière couche de peinture. Puis tous

s’embarquèrent sur le tender qui les attendait. Dès qu’il

y eut pression suffisante, la vapeur fut envoyée dans les

cylindres de la machine motrice du gouvernail, et les

mécaniciens reconnurent que l’ingénieux appareil

fonctionnait régulièrement.

Le temps était assez beau. De grandes échappées de

soleil se prolongeaient entre les nuages qui se

déplaçaient rapidement. À la mer, le vent devait être

fort et souffler en grande brise, ce dont se préoccupait

assez peu le Great Eastern.

Tous les officiers étaient à bord et répartis sur les

divers points du navire, afin de préparer l’appareillage.

L’état-major se composait d’un capitaine, d’un second,

de deux seconds officiers, de cinq lieutenants, dont un

Français, M. H..., et d’un volontaire, Français

également.

Le capitaine Anderson est un marin de grande

réputation dans le commerce anglais. C’est à lui que

l’on doit la pose du câble transatlantique. Il est vrai que

s’il réussit là où ses devanciers échouèrent, c’est qu’il

opéra dans des conditions bien autrement favorables,

ayant le Great Eastern à sa disposition. Quoi qu’il en

soit, ce succès lui a mérité le titre de « sir », qui lui a été

octroyé par la reine. Je trouvai en lui un commandant

fort aimable. C’était un homme de cinquante ans, blond

fauve, de ce blond qui maintient sa nuance en dépit du

temps et de l’âge, la taille haute, la figure large et

souriante, la physionomie calme, l’air bien anglais,

marchant d’un pas tranquille et uniforme, la voix douce,

les yeux un peu clignotants, jamais les mains dans les

poches, toujours irréprochablement ganté, élégamment

vêtu, avec ce signe particulier, le petit bout de son

mouchoir blanc sortant de la poche de sa redingote

bleue à triple galon d’or.

Le second du navire contrastait singulièrement avec

le capitaine Anderson. Il est facile à peindre ; un petit

homme vif, la peau très hâlée, l’œil un peu injecté, de la

barbe noire jusqu’aux yeux, des jambes arquées qui

défiaient toutes les surprises du roulis. Marin actif,

alerte, très au courant du détail, il donnait ses ordres

d’une voix brève, ordres que répétait le maître

d’équipage avec ce rugissement de lion enrhumé qui est

particulier à la marine anglaise. Ce second se nommait

W... Je crois que c’était un officier de la flotte, détaché,

par permission spéciale, à bord du Great Eastern.

Enfin, il avait des allures de « loup de mer », et il devait

être de l’école de cet amiral français – un brave à toute

épreuve –, qui, au moment du combat, criait

invariablement à ses hommes : « Allons, enfants, ne

bronchez pas, car vous savez que j’ai l’habitude de me

faire sauter ! »

En dehors de cet état-major, les machines étaient

sous le commandement d’un ingénieur en chef aidé de

huit ou dix officiers mécaniciens. Sous ses ordres

manœuvrait un bataillon de deux cent cinquante

hommes, tant soutiers que chauffeurs ou graisseurs, qui

ne quittaient guère les profondeurs du bâtiment.

D’ailleurs, avec dix chaudières ayant dix fourneaux

chacune, soit cent feux à conduire, ce bataillon était

occupé nuit et jour. Quant à l’équipage proprement dit

du steamship, maîtres, quartiers-maîtres, gabiers,

timoniers et mousses, il comprenait environ cent

hommes. De plus, deux cents stewards étaient affectés

au service des passagers.

Tout le monde se trouvait donc à son poste. Le

pilote qui devait « sortir » le Great Eastern des passes

de la Mersey était à bord depuis la veille. J’aperçus

aussi un pilote français, de l’île de Molène, près

d’Ouessant, qui devait faire avec nous la traversée de

Liverpool à New York et, au retour, rentrer le

steamship dans la rade de Brest.

« Je commence à croire que nous partirons

aujourd’hui, dis-je au lieutenant H...

– Nous n’attendons plus que nos voyageurs, me

répondit mon compatriote.

– Sont-ils nombreux ?

– Douze ou treize cents. »

C’était la population d’un gros bourg.

À onze heures et demie, on signala le tender,

encombré de passagers enfouis dans les chambres,

accrochés aux passerelles, étendus sur les tambours,

juchés sur les montagnes de colis qui surmontaient le

pont. C’était, comme je l’appris ensuite, des

Californiens, des Canadiens, des Yankees, des

Péruviens, des Américains du Sud, des Anglais, des

Allemands, et deux ou trois Français. Entre tous se

distinguaient le célèbre Cyrus Field, de New York ;

l’honorable John Rose, du Canada ; l’honorable Mac

Alpine, de New York ; Mr et Mrs Alfred Cohen, de San

Francisco ; Mr et Mrs Whitney, de Montréal ; le

capitaine Mac Ph... et sa femme. Parmi les Français se

trouvait le fondateur de la Société des Affréteurs du

Great Eastern, M. Jules D..., représentant de cette

Telegraph Construction and Maintenance Company,

qui avait apporté dans l’affaire une contribution de

vingt mille livres.

Le tender se rangea au pied de l’escalier de tribord.

Alors commença l’interminable ascension des bagages

et des passagers, mais sans hâte, sans cris, ainsi que

font des gens qui rentrent tranquillement chez eux. Des

Français, eux, auraient cru devoir monter là comme à

l’assaut, et se comporter en véritables zouaves. Dès que

chaque passager avait mis le pied sur le pont du

steamship, son premier soin était de descendre dans les

salles à manger et d’y marquer la place de son couvert.

Sa carte ou son nom crayonné sur un bout de papier

suffisaient à lui assurer sa prise de possession.

D’ailleurs, un lunch était servi en ce moment et, en

quelques instants, toutes les tables furent garnies de

convives, qui, lorsqu’ils sont anglo-saxons, savent

parfaitement combattre à coups de fourchette les ennuis

d’une traversée.

J’étais resté sur le pont afin de suivre tous les détails

de l’embarquement. À midi et demi, les bagages étaient

transbordés. Je vis là, pêle-mêle, mille colis de toutes

formes, de toutes grandeurs, des caisses aussi grosses

que des wagons, qui pouvaient contenir un mobilier, de

petites trousses de voyage d’une élégance parfaite, des

sacs aux angles capricieux, et ces malles américaines ou

anglaises, si reconnaissables au luxe de leurs courroies,

à leur bouclage multiple, à l’éclat de leurs cuivres, à

leurs épaisses couvertures de toile sur lesquelles se

détachaient deux ou trois grandes initiales brossées à

travers des découpages de fer-blanc. Bientôt tout ce

fouillis eut disparu dans les magasins, j’allais dire dans

les gares de l’entrepont, et les derniers manœuvres,

porteurs ou guides, redescendirent sur le tender, qui

déborda après avoir encrassé les pavois du Great

Eastern des scories de sa fumée.

Je retournais vers l’avant ; quand soudain je me

trouvai en présence de ce jeune homme que j’avais

entrevu sur le quai de New Prince. Il s’arrêta en

m’apercevant, et me tendit une main que je serrai

aussitôt avec affection.

« Vous, Fabian ! m’écriai-je, vous, ici ?

– Moi-même, cher ami.

– Je ne m’étais donc pas trompé, c’est bien vous que

j’ai entrevu, il y a quelques jours, sur la cale de départ ?

– C’est probable, me répondit Fabian, mais je ne

vous ai pas aperçu.

– Et vous venez en Amérique ?

– Sans doute ! Un congé de quelques mois, peut-on

le mieux passer qu’à courir le monde ?

– Heureux le hasard qui vous a fait choisir le Great

Eastern pour cette promenade de touriste.

– Ce n’est point un hasard, mon cher camarade. J’ai

lu dans un journal que vous preniez passage à bord du

Great Eastern, et, comme nous ne nous étions pas

rencontrés depuis quelques années, je suis venu trouver

le Great Eastern pour faire la traversée avec vous.

– Vous arrivez de l’Inde ?

– Par le Godavery, qui m’a débarqué avant-hier à

Liverpool.

– Et vous voyagez, Fabian ?... lui demandai-je en

observant sa figure pâle et triste.

– Pour me distraire, si je le puis », répondit, en me

pressant la main avec émotion, le capitaine Fabian Mac

Elwin.

4



Fabian m’avait quitté pour surveiller son installation

dans la cabine 73, de la série du grand salon, dont le

numéro était porté sur son billet. En ce moment, de

grosses volutes de fumée tourbillonnaient à l’orifice des

larges cheminées du steamship. On entendait frémir la

coque des chaudières jusque dans les profondeurs du

navire. La vapeur assourdissante fusait par les tuyaux

d’échappement et retombait en pluie fine sur le pont.

Quelques remous bruyants annonçaient que les

machines s’essayaient. L’ingénieur avait de la pression.

On pouvait partir.

Il fallut d’abord lever l’ancre. Le flot montait

encore, et le Great Eastern, évité sous sa poussée, lui

présentait l’avant. Il était donc tout paré pour descendre

la rivière. Le capitaine Anderson avait dû choisir ce

moment pour appareiller, car la longueur du Great

Eastern ne lui permettait pas d’évoluer dans la Mersey.

N’étant point entraîné par le jusant, mais, au contraire,

refoulant le flot rapide, il était plus maître de son navire

et plus certain de manœuvrer habilement au milieu des

bâtiments nombreux qui sillonnaient la rivière. Le

moindre attouchement de ce colosse eût été désastreux.

Lever l’ancre dans ces conditions exigeait des

efforts considérables. En effet, le steamship, poussé par

le courant, tendait les chaînes sur lesquelles il était

affourché. De plus, un vent violent du sud-ouest

trouvait prise sur sa masse et joignait son action à celle

du flux. Il fallait donc employer de puissants engins

pour arracher les ancres pesantes de leur fond de vase.

Un « anchor-boat », sorte de bateau destiné à cette

opération, était venu se bosser sur les chaînes ; mais ses

cabestans ne suffirent pas, et l’on dut se servir des

appareils mécaniques que le Great Eastern avait à sa

disposition.

À l’avant, une machine de la force de soixante-dix

chevaux était disposée pour le hissage des ancres. Il

suffisait d’envoyer la vapeur des chaudières dans ses

cylindres pour obtenir immédiatement une force

considérable, qu’on pouvait directement appliquer au

cabestan sur lequel les chaînes étaient garnies. Ce fut

fait. Mais, si puissante qu’elle fût, la machine se trouva

insuffisante. Il fallut donc lui venir en aide. Le capitaine

Anderson fit mettre les barres, et une cinquantaine

d’hommes vinrent virer au cabestan.

Le steamship commença de venir sur ses ancres.

Mais le travail se faisait lentement ; les maillons

cliquetaient, non sans peine, dans les écubiers de

l’étrave, et, à mon avis, on aurait pu soulager les

chaînes en donnant quelques tours de roues, de manière

à les embraquer plus aisément.

J’étais à ce moment sur la dunette de l’avant, avec

un certain nombre de passagers. Nous observions tous

les détails de l’opération et les progrès de

l’appareillage. Près de moi, un voyageur, impatienté

sans doute des lenteurs de la manœuvre, haussait

fréquemment les épaules, et n’épargnait pas à

l’impuissante machine ses moqueries incessantes.

C’était un petit homme maigre, nerveux, à mouvements

fébriles, dont on voyait à peine les yeux sous le

plissement de leurs paupières. Un physionomiste eût

reconnu, dès l’abord, que les choses de la vie devaient

apparaître par leur côté plaisant à ce philosophe de

l’école de Démocrite, dont les muscles zygomatiques,

nécessaires à l’action du rire, ne restaient jamais en

repos. Au demeurant – je le vis plus tard – un aimable

compagnon de voyage.

« Monsieur, me dit-il, jusqu’ici j’avais cru que les

machines étaient faites pour aider les hommes, et non

les hommes pour aider les machines ! »

J’allais répondre à cette juste observation, quand des

cris retentirent. Mon interlocuteur et moi nous étions

précipités vers l’avant. Sans exception, tous les

hommes disposés sur les barres avaient été renversés ;

les uns se relevaient ; d’autres gisaient sur le pont. Un

pignon de la machine ayant cassé, le cabestan avait

déviré irrésistiblement sous la traction effroyable des

chaînes. Les hommes, pris à revers, avaient été frappés

avec une violence extrême à la tête ou à la poitrine.

Dégagées de leurs rabans cassés, les barres, faisant

mitraille autour d’elles, venaient de tuer quatre matelots

et d’en blesser douze. Parmi ces derniers, le maître

d’équipage, un Écossais de Dundee.

On se précipita vers ces malheureux. Les blessés

furent conduits au poste des malades, situé à l’arrière.

Quant aux quatre morts, on s’occupa de les débarquer

immédiatement. D’ailleurs, les Anglo-Saxons ont une

telle indifférence pour la vie des gens que cet

événement ne provoqua qu’une médiocre impression à

bord. Ces infortunés, tués ou blessés, n’étaient que les

dents d’un rouage que l’on pouvait remplacer à peu de

frais. On fit le signal de revenir au tender, déjà éloigné.

Quelques minutes après, il accostait le navire.

Je me dirigeai vers la coupée. L’escalier n’avait pas

encore été relevé. Les quatre cadavres, enveloppés de

couvertures, furent descendus et déposés sur le pont du

tender. Un des médecins du bord s’embarqua afin de les

accompagner jusqu’à Liverpool, avec recommandation

de rejoindre ensuite le Great Eastern en toute diligence.

Le tender s’éloigna aussitôt, et les matelots allèrent à

l’avant laver les flaques de sang qui tachaient le pont.

Je dois dire aussi qu’un passager, légèrement

endommagé par un éclat de barre, profita de la

circonstance pour s’en retourner par le tender. Il avait

déjà assez du Great Eastern.

Cependant, je regardais le petit boat s’éloigner à

toute vapeur. Lorsque je me retournai, mon compagnon

à figure ironique murmura derrière moi ces paroles :

« Un voyage qui commence bien !

– Bien mal, monsieur, répondis-je. À qui ai-je

l’honneur de parler ?

– Au docteur Dean Pitferge. »

5



L’opération avait été reprise. Avec l’aide de

l’anchor-boat, les chaînes furent soulagées, et les ancres

quittèrent enfin leur fond tenace. Une heure un quart

sonnait aux clochers de Birkenhead. Le départ ne

pouvait être différé, si l’on tenait à utiliser la marée

pour la sortie du steamship. Le capitaine et le pilote

montèrent sur la passerelle. Un lieutenant se posta près

de l’appareil à signaux de l’hélice, un autre près de

l’appareil à signaux des aubes. Le timonier se tenait

entre eux, près de la petite roue destinée à mouvoir le

gouvernail. Par prudence, au cas où la machine à

vapeur eût manqué, quatre autres timoniers veillaient à

l’arrière, prêts à manœuvrer les grandes roues qui se

dressaient sur le caillebotis. Le Great Eastern, faisant

tête au courant, était tout évité, et il n’avait plus que le

flot à refouler pour descendre la rivière.

L’ordre du départ fut donné. Les pales frappèrent

lentement les premières couches d’eau, l’hélice

« patouilla » à l’arrière, et l’énorme vaisseau commença

à se déplacer.

La plupart des passagers, montés sur la dunette de

l’avant, regardaient le double paysage hérissé de

cheminées d’usines que présentaient, à droite,

Liverpool, à gauche, Birkenhead. La Mersey,

encombrée de navires, les uns mouillés, les autres

montant ou descendant, n’offrait à notre steamship que

de sinueux passages. Mais, sous la main de son pilote,

sensible aux moindres volontés de son gouvernail, il se

glissait dans les passes étroites, évoluant comme une

baleinière sous l’aviron d’un vigoureux timonier. Un

instant, je crus que nous allions aborder un trois-mâts

qui dérivait le travers au courant, et dont le bout-dehors

vint raser la coque du Great Eastern ; mais le choc fut

évité ; et quand, du haut des roufles, je regardai ce

navire qui ne jaugeait pas moins de sept ou huit cents

tonneaux, il m’apparut comme un de ces petits bateaux

que les enfants lancent sur les bassins de Green Park,

ou de la Serpentine River.

Bientôt le Great Eastern se trouva par le travers des

cales d’embarquement de Liverpool. Les quatre canons

qui devaient saluer la ville se turent, par respect pour

ces morts que le tender débarquait en ce moment. Mais

des hourras formidables remplacèrent ces détonations

qui sont la dernière expression de la politesse nationale.

Aussitôt les mains de battre, les bras de s’agiter, les

mouchoirs de se déployer avec cet enthousiasme dont

les Anglais sont si prodigues au départ de tout navire,

ne fût-ce qu’un simple canot qui va faire une

promenade en baie. Mais comme on répondait à ces

saluts ! Quels échos ils provoquaient sur les quais ! Des

milliers de curieux couvraient les murs de Liverpool et

de Birkenhead. Les boats, chargés de spectateurs,

fourmillaient sur la Mersey. Les marins du Lord Clyde,

navire de guerre mouillé devant les bassins, s’étaient

dispersés sur les hautes vergues et saluaient le géant de

leurs acclamations. Du haut des dunettes des vaisseaux

ancrés dans la rivière, les musiques nous envoyaient des

harmonies terribles que le bruit des hourras ne pouvait

couvrir. Les pavillons montaient et descendaient

incessamment en l’honneur du Great Eastern. Mais

bientôt les cris commencèrent à s’éteindre dans

l’éloignement. Notre steamship rangea de près le

Tripoli, un paquebot de la ligne Cunard, affecté au

transport des émigrants, et qui, malgré sa jauge de deux

mille tonneaux, paraissait n’être qu’une simple barque.

Puis, sur les deux rives, les maisons se firent de plus en

plus rares. Les fumées cessèrent de noircir le paysage.

La campagne trancha sur les murs de briques. Encore

quelques longues et uniformes rangées de maisons

ouvrières. Enfin des villas apparurent, et, sur la rive

gauche de la Mersey, de la plate-forme du phare et de

l’épaulement du bastion, quelques derniers hourras

nous saluèrent une dernière fois.

À trois heures, le Great Eastern avait franchi les

passes de la Mersey, et il donnait dans le canal Saint-

Georges. Le vent du sud-ouest soufflait en grande brise.

Nos pavillons, rigidement tendus, ne faisaient pas un

pli. La mer se gonflait déjà de quelques houles, mais le

steamship ne les ressentait pas.

Vers quatre heures, le capitaine Anderson fit

stopper. Le tender forçait de vapeur pour nous

rejoindre. Il nous ramenait le second médecin du bord.

Lorsque le boat eut accosté, on lança une échelle de

corde par laquelle ce personnage embarqua, non sans

peine. Plus agile que lui, notre pilote s’affala par le

même chemin jusqu’à son canot, qui l’attendait, et dont

chaque rameur était muni d’une ceinture natatoire en

liège. Quelques instants après, il rejoignait une

charmante petite goélette qui l’attendait sous le vent.

La route fut aussitôt reprise. Sous la poussée de ses

aubes et de son hélice, la vitesse du Great Eastern

s’accéléra. Malgré le vent debout, il n’éprouvait ni

roulis ni tangage. Bientôt l’ombre couvrit la mer, et la

côte du comté de Galles, marquée par la pointe de

Holyhead, se perdit enfin dans la nuit.

6



Le lendemain, 27 mars, le Great Eastern prolongeait

par tribord la côte accidentée de l’Irlande. J’avais choisi

ma cabine à l’avant sur le premier rang en abord.

C’était une petite chambre, bien éclairée par deux

larges hublots. Une seconde rangée de cabines la

séparait du premier salon de l’avant, de telle sorte que

ni le bruit des conversations ni le fracas des pianos, qui

ne manquaient pas à bord, n’y pouvaient parvenir.

C’était une cabane isolée à l’extrémité d’un faubourg.

Un canapé, une couchette, une toilette la meublaient

suffisamment. À sept heures du matin, après avoir

traversé les deux premières salles, j’arrivai sur le pont.

Quelques passagers arpentaient déjà les roufles. Un

roulis presque insensible balançait légèrement le

steamer. Le vent cependant soufflait en grande brise,

mais la mer, couverte par la côte, ne pouvait se faire.

Néanmoins, j’augurais bien de l’indifférence du Great

Eastern.

Arrivé sur la dunette de la smoking room, j’aperçus

cette longue étendue de côte, élégamment profilée, à

laquelle son éternelle verdure a valu d’être nommée

« Côte d’Émeraude ». Quelques maisons solitaires, le

lacet d’une route de douaniers, un panache de vapeur

blanche marquant le passage d’un train entre deux

collines, un sémaphore isolé, faisant des gestes

grimaçants aux navires du large, l’animaient çà et là.

Entre la côte et nous, la mer présentait une nuance

d’un vert sale, comme une plaque irrégulièrement

tachée de sulfate de cuivre. Le vent tendait encore à

fraîchir ; quelques embruns volaient comme une

poussière ; de nombreux bâtiments, bricks ou goélettes,

cherchaient à s’élever de la terre ; des steamers

passaient en crachant leur fumée noire ; le Great

Eastern, bien qu’il ne fût pas encore animé d’une

grande vitesse, les distançait sans peine.

Bientôt nous eûmes connaissance de Queen’s-Town,

petit port de relâche devant lequel manœuvrait une

flottille de pêcheurs. C’est là que tout navire, venant de

l’Amérique ou des mers du Sud – bateau à vapeur ou

bateau à voiles, transatlantique ou bâtiment de

commerce –, jette en passant ses sacs à dépêches. Un

express, toujours en pression, les emporte à Dublin en

quelques heures. Là, un paquebot, toujours fumant, un

steamer pur sang, tout en machines, vrai fuseau à roues

qui passe au travers des lames, bateau de course

autrement utile que Gladiateur ou Fille-de-l’Air, prend

ces lettres, et, traversant le détroit avec une vitesse de

dix-huit milles à l’heure, il les dépose à Liverpool. Les

dépêches, ainsi entraînées, gagnent un jour sur les plus

rapides transatlantiques.

Vers neuf heures, le Great Eastern remonta d’un

quart dans l’ouest-nord-ouest. Je venais de descendre

sur le pont, lorsque je fus rejoint par le capitaine Mac

Elwin. Un de ses amis l’accompagnait, un homme de

six pieds, à barbe blonde, dont les longues moustaches,

perdues au milieu des favoris, laissaient le menton à

découvert, suivant la mode du jour. Ce grand garçon

présentait le type de l’officier anglais : il avait la tête

haute, mais sans raideur, le regard assuré, les épaules

dégagées, aisance et liberté dans sa marche, en un mot

tous les symptômes de ce courage si rare qu’on peut

appeler le « courage sans colère ». Je ne me trompais

pas sur sa profession.

« Mon ami Archibald Corsican, me dit Fabian,

comme moi capitaine au 22e régiment de l’armée des

Indes. »

Ainsi présentés, le capitaine Corsican et moi nous

nous saluâmes.

« C’est à peine si nous nous sommes vus hier, mon

cher Fabian, dis-je au capitaine Mac Elwin, dont je

serrai la main. Nous étions dans le coup de feu du

départ. Je sais seulement que ce n’est point au hasard

que je dois de vous rencontrer à bord du Great Eastern.

J’avoue que si je suis pour quelque chose dans la

décision que vous avez prise...

– Sans doute, mon cher camarade, me répondit

Fabian. Le capitaine Corsican et moi, nous arrivions à

Liverpool avec l’intention de prendre passage à bord du

China, de la ligne Cunard, quand nous apprîmes que le

Great Eastern allait tenter une nouvelle traversée entre

l’Angleterre et l’Amérique : c’était une occasion.

J’appris que vous étiez à bord : c’était un plaisir. Nous

ne nous étions pas revus depuis trois ans, depuis notre

beau voyage dans les États scandinaves. Je n’hésitai

pas, et voilà pourquoi le tender nous a déposés hier en

votre présence.

– Mon cher Fabian, répondis-je, je crois que ni le

capitaine Corsican ni vous ne regretterez votre décision.

Une traversée de l’Atlantique sur ce grand bateau ne

peut manquer d’être fort intéressante, même pour vous,

si peu marins que vous soyez. Il faut avoir vu cela.

Mais parlons de vous. Votre dernière lettre – et elle n’a

pas six semaines de date –, portait le timbre de

Bombay. J’avais le droit de vous croire encore à votre

régiment.

– Nous y étions, il y a trois semaines, répondit

Fabian. Nous y menions cette existence moitié

militaire, moitié campagnarde des officiers indiens,

pendant laquelle on fait plus de chasses que de razzias.

Je vous présente même le capitaine Archibald comme

un grand destructeur de tigres. C’est la terreur des

jungles. Cependant, bien que nous soyons garçons et

sans famille, l’envie nous a pris de laisser un peu de

repos à ces pauvres carnassiers de la péninsule, et de

venir respirer quelques molécules de l’air européen.

Nous avons obtenu un congé d’un an, et aussitôt, par la

mer Rouge, par Suez, par la France, nous sommes

arrivés avec la rapidité d’un express dans notre vieille

Angleterre.

– Notre vieille Angleterre ! répondit en souriant le

capitaine Corsican, nous n’y sommes déjà plus, Fabian.

C’est un navire anglais qui nous emporte, mais il est

affrété par une compagnie française, et il nous conduit

en Amérique. Trois pavillons différents flottent sur

notre tête, et prouvent que nous foulons du pied un sol

franco-anglo-américain.

– Qu’importe ! répondit Fabian, dont le front se rida

un instant sous une impression douloureuse,

qu’importe, pourvu que notre congé se passe ! Il nous

faut du mouvement. C’est la vie. Il est si bon d’oublier

le passé, et de tuer le présent par le renouvellement des

choses autour de soi ! Dans quelques jours, nous serons

à New York, où j’embrasserai ma sœur et ses enfants

que je n’ai pas vus depuis plusieurs années. Puis nous

visiterons les Grands Lacs. Nous redescendrons le

Mississippi jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Nous ferons

une battue sur l’Amazone. De l’Amérique nous

sauterons en Afrique, où les lions et les éléphants se

sont donné rendez-vous au Cap pour fêter l’arrivée du

capitaine Corsican, et de là nous reviendrons imposer

aux cipayes les volontés de la métropole ! »

Fabian parlait avec une volubilité nerveuse, et sa

poitrine se gonflait de soupirs. Il y avait évidemment

dans sa vie un malheur que j’ignorais encore, et que ses

lettres mêmes ne m’avaient pas laissé pressentir.

Archibald Corsican me parut être au courant de cette

situation. Il montrait une très vive amitié pour Fabian,

plus jeune que lui de quelques années. Il semblait être

le frère aîné de Mac Elwin, ce grand capitaine anglais,

dont le dévouement, à l’occasion, pouvait être porté

jusqu’à l’héroïsme.

En ce moment notre conversation fut interrompue.

La trompette retentit à bord. C’était un steward joufflu

qui annonçait, un quart d’heure d’avance, le lunch de

midi et demi. Quatre fois par jour, à la grande

satisfaction des passagers, ce rauque cornet résonnait

ainsi : à huit heures et demie pour le déjeuner, à midi et

demi pour le lunch, à quatre heures pour le thé, à sept

heures et demie pour le dîner. En peu d’instants les

longs boulevards furent déserts, et bientôt tous les

convives étaient attablés dans les vastes salons, où je

parvins à me placer près de Fabian et du capitaine

Corsican.

Quatre rangs de tables meublaient ces salles à

manger. Au-dessus, les verres et les bouteilles, disposés

sur leurs planchettes de roulis, gardaient une immobilité

et une perpendicularité parfaite. Le steamship ne

ressentait aucunement les ondulations de la houle. Les

convives, hommes, femmes ou enfants, pouvaient

luncher sans crainte. Les plats, finement préparés,

circulaient. De nombreux stewards s’empressaient à

servir.

À la demande de chacun, mentionnée sur une petite

carte ad hoc, ils fournissaient les vins, liqueurs ou ales,

qui faisaient l’objet d’un compte à part. Entre tous, les

Californiens se distinguaient par leur aptitude à boire du

champagne. Il y avait là, près de son mari, ancien

douanier, une blanchisseuse enrichie dans les lavages

de San Francisco, qui buvait du Clicquot à trois dollars

la bouteille. Deux ou trois jeunes misses, frêles et pâles,

dévoraient des tranches de bœuf saignant. De longues

mistresses, à défenses d’ivoire, vidaient dans leurs

petits verres le contenu d’un œuf à la coque. D’autres

dégustaient avec une évidente satisfaction les tartes à la

rhubarbe ou les céleris du dessert. Chacun fonctionnait

avec entrain. On se serait cru dans un restaurant des

boulevards, en plein Paris, non en plein océan.

Le lunch terminé, les roufles se peuplèrent de

nouveau. Les gens se saluaient au passage ou

s’abordaient comme des promeneurs de Hyde Park. Les

enfants jouaient, couraient, lançaient leurs ballons,

poussaient leurs cerceaux, ainsi qu’ils l’eussent fait sur

le sable des Tuileries. La plupart des hommes fumaient

en se promenant. Les dames, assises sur des pliants,

travaillaient, lisaient ou cousaient ensemble. Les

gouvernantes et les bonnes surveillaient les bébés.

Quelques gros Américains pansus se balançaient sur

leurs chaises à bascule. Les officiers du bord allaient et

venaient, les uns faisant leur quart sur les passerelles et

surveillant le compas, les autres répondant aux

questions souvent ridicules des passagers. On entendait

aussi, à travers les accalmies de la brise, les sons d’un

orgue placé dans le grand roufle de l’arrière, et les

accords de deux ou trois pianos de Pleyel qui se

faisaient une déplorable concurrence dans les salons

inférieurs.

Vers trois heures, de bruyants hourras éclatèrent.

Les passagers envahirent les dunettes. Le Great Eastern

rangeait à deux encablures un paquebot qu’il avait

gagné main sur main. C’était le Propontis, faisant route

sur New York, qui salua le géant des mers en passant,

et le géant des mers lui rendit son salut.

À quatre heures et demie, la terre était toujours en

vue et nous restait à trois milles sur tribord. On la

voyait à peine à travers les embruns d’un grain qui

s’était subitement déclaré. Bientôt un feu apparut.

C’était le phare de Fastnet, placé sur un roc isolé, et la

nuit ne tarda pas à se faire, pendant laquelle nous

devions doubler le cap Clear, dernière pointe avancée

de la côte d’Irlande.

7



J’ai dit que la longueur du Great Eastern dépassait

deux hectomètres. Pour les esprits friands de

comparaison, je dirai qu’il est d’un tiers plus long que

le pont des Arts. Il n’aurait donc pu évoluer dans la

Seine. D’ailleurs, vu son tirant d’eau, il n’y flotterait

pas plus que ne flotte le pont des Arts. En réalité, le

steamship mesure deux cent sept mètres cinquante à la

ligne de flottaison entre ses perpendiculaires. Il a deux

cent dix mètres vingt-cinq sur le pont supérieur, de tête

en tête, c’est-à-dire que sa longueur est double de celle

des plus grands paquebots transatlantiques. Sa largeur

est de vingt-cinq mètres trente à son maître couple, et

de trente-six mètres soixante-cinq en dehors des

tambours.

La coque du Great Eastern est à l’épreuve des plus

formidables coups de mer. Elle est double et se

compose d’une agrégation de cellules disposées entre

bord et serre, qui ont quatre-vingt-six centimètres de

hauteur. De plus, treize compartiments, séparés par des

cloisons étanches, accroissent sa sécurité au point de

vue de la voie d’eau et de l’incendie. Dix mille

tonneaux de fer ont été employés à la construction de

cette coque, et trois millions de rivets, rabattus à chaud,

assurent le parfait assemblage des plaques de son bordé.

Le Great Eastern déplace vingt-huit mille cinq cents

tonneaux, quand il tire trente pieds d’eau. Lège, il ne

cale que six mètres dix. Il peut transporter dix mille

passagers. Des trois cent soixante-treize chefs-lieux

d’arrondissement de la France, deux cent soixante-

quatorze sont moins peuplés que ne le serait cette sous-

préfecture flottante avec son maximum de passagers.

Les lignes du Great Eastern sont très allongées. Son

étrave droite est percée d’écubiers par lesquels filent les

chaînes des ancres. Son avant, très pincé, ne présentant

ni creux ni bosses, est fort réussi. Son arrière rond

tombe un peu et dépare l’ensemble.

De son pont s’élèvent six mâts et cinq cheminées.

Les trois premiers mâts sur l’avant sont le

« foregigger » et le « foremast », tous deux mâts de

misaine, et le « mainmast », ou grand mât. Les trois

derniers sur l’arrière sont appelés « aftermainmast,

mizzenmast et after-gigger ». Le « foremast » et le

« mainmast » portent des goélettes, des huniers et des

perroquets. Les quatre autres mâts ne sont gréés que de

voiles en pointe ; le tout formant cinq mille quatre cents

mètres carrés de surface de voilure, en bonne toile de la

fabrique royale d’Edimbourg. Sur les vastes hunes du

second et du troisième mât, une compagnie de soldats

pourrait manœuvrer à l’aise. De ces six mâts, maintenus

par des haubans et des galhaubans métalliques, le

second, le troisième et le quatrième sont faits de tôles

boulonnées, véritables chefs-d’œuvre de chaudronnerie.

À l’étambrai, ils mesurent un mètre dix de diamètre, et

le plus grand, le « mainmast », s’élève à une hauteur de

deux cent sept pieds français, qui est supérieure à celle

des tours de Notre-Dame.

Quant aux cheminées, deux en avant des tambours

desservent la machine à aubes, trois en arrière

desservent la machine à hélice ; ce sont d’énormes

cylindres, hauts de trente mètres cinquante, maintenus

par des chaînes frappées sur les roufles.

À l’intérieur du Great Eastern, l’aménagement de la

vaste coque a été judicieusement compris. L’avant

renferme les buanderies à vapeur et le poste de

l’équipage. Viennent ensuite un salon de dames et un

grand salon décoré de lustres, de lampes à roulis, de

peintures recouvertes de glaces. Ces magnifiques pièces

reçoivent le jour à travers des claires-voies latérales,

supportées sur d’élégantes colonnettes dorées, et elles

communiquent avec le pont supérieur par de larges

escaliers à marches métalliques et à rampes d’acajou.

En abord sont disposés quatre rangs de cabines que

sépare un couloir, les unes communiquant par un palier,

les autres placées à l’étage inférieur, auxquelles donne

accès un escalier spécial. Sur l’arrière, les trois vastes

« dining-rooms » présentaient la même disposition pour

les cabines. Des salons de l’avant à ceux de l’arrière, on

passait en suivant une coursive dallée qui contourne la

machine des roues entre ses parois de tôle et les offices

du bord.

Les machines du Great Eastern sont justement

considérées comme des chefs-d’œuvre, – j’allais dire

des chefs-d’œuvre d’horlogerie. Rien de plus étonnant

que de voir ces énormes rouages fonctionner avec la

précision et la douceur d’une montre. La puissance

nominale de la machine à aubes est de mille chevaux.

Cette machine se compose de quatre cylindres

oscillants d’un diamètre de deux mètres vingt-six,

accouplés par paires, et développant quatre mètres

vingt-sept de course au moyen de leurs pistons

directement articulés sur les bielles. La pression

moyenne est de vingt livres par pouce, environ un

kilogramme soixante-seize par centimètres carré, soit

une atmosphère deux tiers. La surface de chauffe des

quatre chaudières réunies est de sept cent quatre-vingts

mètres carrés. Cet « engine-paddle » marche avec un

calme majestueux ; son excentrique, entraîné par l’arbre

de couche, semble s’enlever comme un ballon dans

l’air. Il peut donner douze tours de roues par minute, et

contraste singulièrement avec la machine de l’hélice,

plus rapide, plus rageuse, qui s’emporte sous la poussée

de ses seize cents chevaux-vapeur.

Cet « engine-screw » compte quatre cylindres fixes

disposés horizontalement. Ils se font tête deux par deux,

et leurs pistons, dont la course est de un mètre vingt-

quatre, agissent directement sur l’arbre de l’hélice. Sous

la pression produite par ses six chaudières, dont la

surface de chauffe est de onze cent soixante-quinze

mètres carrés, l’hélice, pesant soixante tonneaux, peut

donner jusqu’à quarante-huit révolutions par minute ;

mais alors, haletante, pressée, éperdue, cette machine

vertigineuse s’emporte, et ses longs cylindres semblent

s’attaquer à coups de pistons, comme d’énormes ragots

à coups de défenses.

Indépendamment de ces deux appareils, le Great

Eastern possède encore six autres machines auxiliaires

pour l’alimentation, les mises en train et les cabestans.

La vapeur, on le voit, joue à bord un rôle important

dans toutes les manœuvres.

Tel est ce steamship sans pareil et reconnaissable

entre tous. Ce qui n’empêcha pas un capitaine français

de porter un jour cette mention naïve sur son livre de

bord : « Rencontré navire à six mâts et cinq cheminées.

Supposé Great Eastern. »

8



La nuit du mercredi au jeudi fut assez mauvaise.

Mon cadre s’agita extraordinairement, et je dus

m’accoter des genoux et des coudes contre sa planche

de roulis. Sacs et valises allaient et venaient dans ma

cabine. Un tumulte insolite emplissait le salon voisin,

au milieu duquel deux ou trois cents colis,

provisoirement déposés, roulaient d’un bord à l’autre,

heurtant avec fracas les bancs et les tables. Les portes

battaient, les ais craquaient, les cloisons poussaient ces

gémissements particuliers au bois de sape, les verres et

les bouteilles s’entrechoquaient dans leurs suspensions

mobiles, et des cataractes de vaisselles se précipitaient

sur le plancher des offices. J’entendais aussi les

ronflements irréguliers de l’hélice et le battement des

roues qui, alternativement émergées, frappaient l’air de

leurs palettes. À tous ces symptômes, je compris que le

vent avait fraîchi et que le steamship ne restait plus

indifférent aux lames du large qui le prenaient par le

travers.

À six heures du matin, après une nuit sans sommeil,

je me levai. Cramponné d’une main à mon cadre, de

l’autre je m’habillai tant bien que mal. Mais, sans point

d’appui, je n’aurais pu tenir debout, et je dus lutter

sérieusement avec mon paletot pour l’endosser. Puis je

quittai ma cabine, je traversai le salon, m’aidant des

pieds et des mains, au milieu de cette houle de colis. Je

montai l’escalier sur les genoux comme un paysan

romain qui gravit les degrés de la Scala santa de Ponce

Pilate, et enfin j’arrivai sur le pont, où je m’accrochai

vigoureusement à un taquet de tournage.

Plus de terre en vue. Le cap Clear avait été doublé

dans la nuit. Autour de nous cette vaste circonférence

tracée par la ligne d’eau sur le fond du ciel. La mer,

couleur d’ardoise, se gonflait en longues lames qui ne

déferlaient pas. Le Great Eastern, pris par le travers, et

qu’aucune voile n’appuyait. roulait effroyablement. Ses

mâts, comme de longues pointes de compas décrivaient

dans l’air d’immenses arcs de cercle. Le tangage était

peu sensible, j’en conviens, mais le roulis était

insoutenable. Impossible de se tenir debout. L’officier

de quart, cramponné à la passerelle, semblait balancé

comme une escarpolette.

De taquet en taquet, je parvins à gagner le tambour

de tribord. Le pont, mouillé par la brume, était très

glissant. Je me préparais donc à m’accoter contre une

des épontilles de la passerelle, quand un corps vint

rouler à mes pieds.

C’était celui du docteur Dean Pitferge. Mon original

se redressa aussitôt sur les genoux, et me regardant :

« C’est bien cela, dit-il. L’amplitude de l’arc décrit

par les parois du Great Eastern est de quarante degrés,

soit vingt au-dessous de l’horizontale et vingt au-

dessus.

– Vraiment ! m’écriai-je, riant, non de l’observation,

mais des conditions dans lesquelles elle était faite.

– Vraiment, reprit le docteur. Pendant l’oscillation,

la vitesse des parois est d’un mètre sept cent quarante-

quatre millimètres par seconde. Un transatlantique, qui

est moitié moins large, ne met que ce temps à revenir

d’un bord à l’autre.

– Alors, répondis-je, puisque le Great Eastern

reprend si vite sa perpendiculaire, c’est qu’il y a excès

de stabilité.

– Pour lui, oui, mais non pour ses passagers !

répliqua gaiement Dean Pitferge, car eux, vous le

voyez, reviennent à l’horizontale, et plus vite qu’ils ne

le veulent. »

Le docteur, enchanté de sa repartie, s’était relevé, et,

nous soutenant mutuellement, nous pûmes gagner un

des bancs de la dunette. Dean Pitferge en était quitte

pour quelques écorchures, et je l’en félicitai, car il

aurait pu se briser la tête.

« Oh ! ce n’est pas fini ! me répondit-il, et avant peu

il nous arrivera malheur.

– À nous ?

– Au steamship, et, par conséquent, à moi, à nous, à

tous les passagers.

– Si vous parlez sérieusement, demandai-je,

pourquoi vous êtes-vous embarqué à bord ?

– Pour voir ce qui arrivera, car il ne me déplairait

pas de faire naufrage ! répondit le docteur, me regardant

d’un air entendu.

– Est-ce la première fois que vous naviguez sur le

Great Eastern ?

– Non. J’ai déjà fait plusieurs traversées... en

curieux.

– Il ne faut pas vous plaindre alors.

– Je ne me plains pas. Je constate les faits, et

j’attends patiemment l’heure de la catastrophe. »

Le docteur se moquait-il de moi ? Je ne savais que

penser. Ses petits yeux me paraissaient bien ironiques.

Je voulus le pousser plus loin.

« Docteur, lui dis-je, je ne sais sur quels faits

reposent vos fâcheux pronostics, mais permettez-moi de

vous rappeler que le Great Eastern a déjà franchi vingt

fois l’Atlantique, et que l’ensemble de ses traversées a

été satisfaisant.

– N’importe ! répondit Pitferge. Ce navire « a reçu

un sort » pour employer l’expression vulgaire. Il

n’échappera pas à sa destinée. On le sait et on n’a pas

confiance en lui. Rappelez-vous quelles difficultés les

ingénieurs ont éprouvées pour le lancer. Il ne voulait

pas plus aller à l’eau que l’hôpital de Greenwich. Je

crois même que Brunnel, qui l’a construit, est mort

« des suites de l’opération », comme nous disons en

médecine.

– Ah ! çà, docteur, repris-je, est-ce que vous seriez

matérialiste ?

– Pourquoi cette question ?

– Parce que j’ai remarqué que bien des gens qui ne

croient pas en Dieu croient à tout le reste, même au

mauvais œil.

– Plaisantez, monsieur, reprit le docteur, mais

laissez-moi continuer mon argumentation. Le Great

Eastern a déjà ruiné plusieurs compagnies. Construit

pour le transport des émigrants et le trafic des

marchandises en Australie, il n’a jamais été en

Australie. Combiné pour donner une vitesse supérieure

à celle des paquebots transocéaniens, il leur est resté

inférieur.

– De là, dis-je, à conclure que...

– Attendez, répondit le docteur. Un des capitaines

du Great Eastern s’est déjà noyé, et c’était l’un des plus

habiles, car en le tenant à peu près debout à la lame, il

savait éviter cet intolérable roulis.

– Eh bien ! dis-je, il faut regretter la mort de cet

homme habile, et voilà tout.

– Puis, reprit Dean Pitferge, sans se soucier de mon

incrédulité, on raconte des histoires sur ce steamship.

On dit qu’un passager qui s’est égaré dans ses

profondeurs, comme un pionnier dans les forêts

d’Amérique, n’a jamais pu être retrouvé.

– Ah ! fis-je ironiquement, voilà un fait !

– On raconte aussi, reprit le docteur, que, pendant la

construction des chaudières, un mécanicien a été soudé,

par mégarde, dans la boîte à vapeur.

– Bravo ! m’écriai-je. Le mécanicien soudé ! E ben

trovato. Vous y croyez, docteur ?

– Je crois, me répondit Pitferge, je crois très

sérieusement que notre voyage a mal commencé et qu’il

finira mal.

– Mais le Great Eastern est un bâtiment solide,

répliquai-je, et d’une rigidité de construction qui lui

permet de résister comme un bloc plein, et de défier les

mers les plus furieuses !

– Sans doute, il est solide, reprit le docteur, mais

laissez-le tomber dans le creux des lames, et vous

verrez s’il s’en relève. C’est un géant, soit, mais un

géant dont la force n’est pas en proportion avec la taille.

Les machines sont trop faibles pour lui. Avez-vous

entendu parler de son dix-neuvième voyage entre

Liverpool et New York ?

– Non, docteur ?

– Eh bien, j’étais à bord. Nous avions quitté

Liverpool, le 10 décembre, un mardi. Les passagers

étaient nombreux, et tous pleins de confiance. Les

choses allèrent bien tant que nous fûmes abrités des

lames du large par la côte d’Irlande. Pas de roulis, pas

de malades. Le lendemain, même indifférence à la mer.

Même enchantement des passagers. Le 12, vers le

matin, le vent fraîchit. La houle du large nous prit par le

travers, et le Great Eastern de rouler. Les passagers,

hommes et femmes, disparurent dans les cabines. À

quatre heures, le vent soufflait en tempête. Les meubles

entrèrent en danse. Une des glaces du grand salon est

brisée d’un coup de la tête de votre serviteur. Toute la

vaisselle se casse. Un vacarme épouvantable ! Huit

embarcations sont arrachées de leurs portemanteaux

dans un coup de mer. En ce moment la situation devient

grave. La machine des roues a dû être arrêtée. Un

énorme morceau de plomb, déplacé par le roulis,

menaçait de s’engager dans ses organes. Cependant

l’hélice continuait de nous pousser en avant. Bientôt les

roues reprennent à demi-vitesse ; mais l’une d’elles,

pendant son arrêt, a été faussée ; ses rayons et ses pales

raclent la coque du navire. Il faut arrêter de nouveau la

machine et se contenter de l’hélice pour tenir la cape.

La nuit fut horrible. La tempête avait redoublé. Le

Great Eastern était tombé dans le creux des lames et ne

pouvait s’en relever. Au point du jour, il ne restait pas

une ferrure des roues. On hissa quelques voiles pour

évoluer et remettre le navire debout à la mer. Voiles

aussitôt emportées que tendues. La confusion règne

partout. Les chaînes-câbles, arrachées de leur puits,

roulent d’un bord à l’autre. Un parc à bestiaux est

défoncé, et une vache tombe dans le salon des dames à

travers l’écoutille. Nouveau malheur ! la mèche du

gouvernail se rompt. On ne gouverne plus. Des chocs

épouvantables se font entendre. C’est un réservoir à

huile, pesant trois mille kilos, dont les saisines se sont

brisées, et qui, balayant l’entrepont, frappe

alternativement les flancs intérieurs qu’il va défoncer

peut-être ! Le samedi se passe au milieu d’une

épouvante générale. Toujours dans le creux des lames.

Le dimanche seulement, le vent commence à mollir. Un

ingénieur américain, passager à bord, parvint à frapper

des chaînes sur le safran du gouvernail. On évolue peu

à peu. Le grand Great Eastern se remet debout à la mer,

et huit jours après avoir quitté Liverpool nous rentrions

à Queen’s town. Or qui sait, monsieur, où nous serons

dans huit jours ! »

9



Il faut l’avouer, le docteur Dean Pitferge n’était pas

rassurant. Les passagères ne l’auraient pas entendu sans

frémir. Plaisantait-il ou parlait-il sérieusement ? Était-il

vrai qu’il suivît le Great Eastern dans toutes ses

traversées pour assister à quelque catastrophe ? Tout est

possible de la part d’un excentrique, surtout quand il est

anglais.

Cependant le steamship continuait sa route, en

roulant comme un canot. Il gardait imperturbablement

la ligne loxodromique des bateaux à vapeur. On sait que

sur une surface plane le plus court chemin d’un point à

un autre c’est la ligne droite. Sur une sphère, c’est la

ligne courbe formée par la circonférence des grands

cercles. Les navires, pour abréger la traversée, ont donc

intérêt à suivre cette route. Mais les bâtiments à voiles

ne peuvent garder cette ligne, quand ils ont le vent

debout. Seuls, les steamers sont maîtres de se maintenir

suivant une direction rigoureuse, et ils prennent la route

des grands cercles. C’est ce que fit le Great Eastern en

s’élevant un peu vers le nord-ouest.

Le roulis continuait. Cet horrible mal de mer, à la

fois contagieux et épidémique, faisait de rapides

progrès. Quelques passagers, hâves, exsangues, le nez

pincé, les joues creuses, les tempes serrées, demeuraient

quand même sur le pont pour y humer le grand air. Pour

la plupart, ils étaient furieux contre le malencontreux

steamship qui se comportait comme une véritable

bouée, et contre la Société des Affréteurs, dont les

prospectus portaient que le mal de mer « était inconnu à

bord ».

Vers neuf heures du matin, un objet fut signalé à

trois ou quatre milles par la hanche de bâbord. Était-ce

une épave, une carcasse de baleine ou une carcasse de

navire ? On ne pouvait le distinguer encore. Un groupe

de passagers valides, réunis sur le roufle de l’avant,

observait ce débris qui flottait à trois cents milles de la

côte la plus rapprochée.

Cependant, le Great Eastern avait laissé porter vers

l’objet signalé. Les lorgnettes manœuvraient avec

ensemble. Les appréciations allaient grand train, et

entre ces Américains et ces Anglais, pour lesquels tout

prétexte à gageure est bon, les enjeux commençaient à

monter. Parmi ces parieurs enragés, je remarquai un

homme de haute taille, dont la physionomie me frappa

par des signes non équivoques d’une profonde

duplicité. Cet individu avait un sentiment de haine

générale stéréotypé sur ses traits, auquel ne se fussent

mépris ni les physionomistes ni les physiologistes, le

front plissé par une ride verticale, le regard à la fois

audacieux et inattentif, l’œil sec, les sourcils très

rapprochés, les épaules hautes, la tête au vent, enfin

tous les indices d’une rare impudence jointe à une rare

fourberie. Quel était cet homme ? je l’ignorais, mais il

me déplut singulièrement. Il parlait haut et de ce ton qui

semble contenir une insulte. Quelques acolytes, dignes

de lui, riaient à ses plaisanteries de mauvais goût. Ce

personnage prétendait reconnaître dans l’épave une

carcasse de baleine, et il appuyait son dire de paris

importants qui trouvaient immédiatement des teneurs.

Ces paris qui se montèrent à plusieurs centaines de

dollars, il les perdit tous. En effet, cette épave était une

coque de navire. Le steamship s’en approchait

rapidement. On pouvait déjà voir le cuivre vert-de-grisé

de sa carène. C’était un trois-mâts, rasé de sa mâture, et

couché sur le flanc. Il devait jauger cinq ou six cents

tonneaux. À ses porte-haubans pendaient des carènes

brisées.

Ce navire avait-il été abandonné par son équipage ?

c’était la question ou, pour employer l’expression

anglaise, la « great attraction » du moment. Cependant,

personne ne se montrait sur cette coque. Peut-être les

naufragés s’étaient-ils réfugiés à l’intérieur ? Armé de

ma lunette, je voyais depuis quelques instants un objet

remuer sur l’avant du navire ; mais je reconnus bientôt

que c’était un reste de foc que le vent agitait.

À la distance d’un demi-mille, tous les détails de

cette coque devinrent visibles. Elle était neuve et dans

un parfait état de conservation. Son chargement, qui

avait glissé sous le vent, l’obligeait à conserver la bande

sur tribord. Évidemment, ce bâtiment, engagé dans un

moment critique, avait dû sacrifier sa mâture.

Le Great Eastern s’en approcha. Il en fit le tour. Il

signala sa présence par de nombreux coups de sifflet.

L’air en était déchiré. Mais l’épave demeura muette et

inanimée. Dans tout cet espace de mer circonscrit par

l’horizon, rien en vue. Pas une embarcation aux flancs

du bâtiment naufragé.

L’équipage avait eu sans doute le temps de s’enfuir.

Mais avait-il pu gagner la terre distante de trois cents

milles ? De frêles canots pouvaient-ils résister aux

lames qui balançaient si effroyablement le Great

Eastern ? À quelle date d’ailleurs remontait cette

catastrophe ? Par ces vents régnants, ne fallait-il pas

chercher plus loin, dans l’ouest, le théâtre du naufrage ?

Cette coque ne dérivait-elle pas depuis longtemps déjà

sous la double influence des courants et des brises ?

Toutes ces questions devaient rester sans réponse.

Lorsque le steamship rangea l’arrière du navire

naufragé, je lus distinctement sur son tableau le nom de

Lérida ; mais la désignation de son port d’attache

n’était pas indiquée. À sa forme, à ses façons relevées,

à l’élancement particulier de son étrave, les matelots du

bord le déclaraient de construction américaine.

Un bâtiment de commerce, un vaisseau de guerre,

n’eût point hésité à amariner cette coque, qui renfermait

sans doute une cargaison de prix. On sait que dans ces

cas de sauvetage, les ordonnances maritimes attribuent

aux sauveteurs le tiers de la valeur. Mais le Great

Eastern, chargé d’un service régulier, ne pouvait

prendre cette épave à sa remorque pendant des milliers

de milles. Revenir sur ses pas pour la conduire au port

le plus voisin était également impossible. Il fallut donc

l’abandonner, au grand regret des matelots, et bientôt ce

débris ne fut plus qu’un point de l’espace qui disparut à

l’horizon. Le groupe des passagers se dispersa. Les uns

regagnèrent leurs salons, les autres leurs cabines, et la

trompette du lunch ne parvint même pas à réveiller tous

ces endormis, abattus par le mal de mer.

Vers midi, le capitaine Anderson fit installer les

deux misaines-goélettes et la misaine d’artimon. Le

navire, mieux appuyé, roula moins. Les matelots

essayèrent aussi d’établir la brigantine enroulée sur son

gui, d’après un nouveau système. Mais le système était

« trop nouveau », sans doute, car on ne put l’utiliser, et

cette brigantine ne servit pas de tout le voyage.

10



Malgré les mouvements désordonnés du navire, la

vie du bord s’organisait. Avec l’Anglo-Saxon, rien de

plus simple. Ce paquebot, c’est son quartier, sa rue, sa

maison qui se déplacent, et il est chez lui. Le Français

au contraire a toujours l’air de voyager, – quand il

voyage.

Lorsque le temps le permettait, la foule affluait sur

les boulevards. Tous ces promeneurs, qui tenaient leur

perpendiculaire malgré les inclinaisons du roulis,

avaient l’air d’hommes ivres, chez lesquels l’ivresse eût

provoqué au même moment les mêmes allures. Quand

les passagères ne montaient pas sur le pont, elles

restaient soit dans leur salon particulier, soit dans le

grand salon. On entendait alors les tapageuses

harmonies qui s’échappaient des pianos. Il faut dire que

ces instruments, « très houleux », comme la mer,

n’eussent pas permis au talent d’un Liszt de s’exercer

purement. Les basses manquaient quand ils se portaient

sur bâbord, et les hautes, quand ils penchaient sur

tribord. De là des trous dans l’harmonie ou des vides

dans la mélodie, dont ces oreilles saxonnes ne se

préoccupaient guère. Entre tous ces virtuoses, je

remarquai une grande femme osseuse qui devait être

bien bonne musicienne ! En effet, pour faciliter la

lecture de son morceau, elle avait marqué toutes les

notes d’un numéro et toutes les touches du piano d’un

numéro correspondant. La note était-elle cotée vingt-

sept, elle frappait la touche vingt-sept. Était-ce la note

cinquante-trois, elle attaquait la note cinquante-trois. Et

cela, sans se soucier du bruit qui se faisait autour d’elle,

ni des autres pianos résonnant dans les salons voisins,

ni des maussades enfants qui venaient à coups de poing

écraser des accords sur ces octaves inoccupées !

Pendant ce concert, les assistants prenaient au

hasard les livres épars çà et là sur les tables. Un d’eux y

rencontrait-il un passage intéressant, il le lisait à voix

haute, et ses auditeurs, écoutant avec complaisance, le

saluaient d’un murmure flatteur. Quelques journaux

traînaient sur les canapés, de ces journaux anglais ou

américains qui ont toujours l’air vieux, bien qu’ils ne

soient jamais coupés. C’est une opération incommode

que de déployer ces immenses feuillets qui couvriraient

une superficie de plusieurs mètres carrés. Mais la mode

étant de ne pas couper, on ne coupe pas. Un jour, j’eus

la patience de lire le New York Herald dans ces

conditions, et de le lire jusqu’au bout. Mais que l’on

juge si je fus payé de ma peine en relevant cet entrefilet

sous la rubrique « personal » : « M. X... prie la jolie

Miss Z..., qu’il a rencontrée hier dans l’omnibus de la

25e rue, de venir le trouver demain dans la chambre 17

de l’hôtel Saint-Nicolas. Il désirerait causer mariage

avec elle. » Qu’a fait la jolie Miss Z... ? je ne veux

même pas le savoir.

Je passai tout cet après-dîner dans le grand salon,

observant et causant. La conversation ne pouvait

manquer d’être intéressante, car mon ami Dean Pitferge

était venu s’asseoir auprès de moi.

« Êtes-vous remis de votre chute ? lui demandai-je.

– Parfaitement, me répondit-il. Mais cela ne marche

pas.

– Qu’est-ce qui ne marche pas ? Vous ?

– Non, notre steamship. Les chaudières de l’hélice

fonctionnent mal. Nous ne pouvons obtenir assez de

pression.

– Vous êtes donc très désireux d’arriver à New

York ?

– Nullement ! Je parle en mécanicien, voilà tout. Je

me trouve fort bien ici, et je regretterai sincèrement de

quitter cette collection d’originaux que le hasard a

réunis... pour mon plaisir.

– Des originaux ! m’écriai-je, en regardant les

passagers qui affluaient dans le salon. Mais tous ces

gens-là se ressemblent !

– Bah ! fit le docteur, on voit que vous ne les

connaissez guère. L’espèce est la même, j’en conviens,

mais dans cette espèce que de variétés ! Considérez, là-

bas, ce groupe d’hommes sans gêne, les jambes

étendues sur les divans, le chapeau vissé sur la tête. Ce

sont des Yankees, de purs Yankees des petits États du

Maine, du Vermont ou du Connecticut, des produits de

la Nouvelle-Angleterre, hommes d’intelligence et

d’action, un peu trop influencés par les révérends, mais

qui ont le tort de ne pas mettre leur main devant leur

bouche quand ils éternuent. Ah ! cher monsieur, ce sont

là de vrais Saxons, des natures âpres au gain et habiles

donc ! Enfermez deux Yankees dans une chambre, au

bout d’une heure, chacun d’eux aura gagné dix dollars à

l’autre !

– Je ne vous demanderai pas comment, répondis-je

en riant au docteur. Mais parmi eux je vois un petit

homme, le nez au vent, une vraie girouette. Il est vêtu

d’une longue redingote et d’un pantalon noir un peu

court. Quel est ce monsieur ?

– C’est un ministre protestant, un homme

considerable du Massachusetts. Il va rejoindre sa

femme, une ex-institutrice très avantageusement

compromise dans un procès célèbre.

– Et cet autre, grand et lugubre, qui paraît absorbé

dans ses calculs ?

– Cet homme calcule, en effet, dit le docteur. Il

calcule toujours et toujours.

– Des problèmes ?

– Non, sa fortune. C’est un homme considerable. À

toute heure il sait à un centime près ce qu’il possède. Il

est riche. Un quartier de New York est bâti sur ses

terrains. Il y a un quart d’heure, il avait un million six

cent vingt-cinq mille trois cent soixante-sept dollars et

demi ; mais maintenant, il n’a plus qu’un million six

cent vingt-cinq mille trois cent soixante-sept dollars et

quart.

– Pourquoi cette différence dans sa fortune ?

– Parce qu’il vient de fumer un cigare de trente

sols. »

Le docteur Dean Pitferge avait des reparties si

inattendues que je le poussai encore. Il m’amusait. Je

lui désignai un autre groupe casé dans une autre partie

du salon.

« Ceux-là, me dit-il, ce sont les gens du Far West.

Le plus grand, qui ressemble à un maître clerc, c’est un

homme considerable, le gouverneur de la Banque de

Chicago. Il a toujours sous le bras un album

représentant les principales vues de sa ville bien-aimée.

Il en est fier, et avec raison : une ville fondée en 1836

dans un désert, et qui compte aujourd’hui quatre cent

mille âmes, y compris la sienne ! Près de lui, vous

voyez un couple californien. La jeune femme est

délicate et charmante. Le mari, fort décrassé, est un

ancien garçon de charrue qui, un beau jour, a labouré

des pépites. Ce personnage...

– Est un homme considerable, dis-je.

– Sans doute, répondit le docteur, car son actif se

chiffre par millions.

– Et ce grand individu, qui remue toujours la tête du

haut en bas, comme un nègre d’horloge ?

– Ce personnage, répondit le docteur, c’est le

célèbre Cokburn de Rochester, le statisticien universel,

qui a tout pesé, tout mesuré, tout dosé, tout compté.

Interrogez ce maniaque inoffensif. Il vous dira ce qu’un

homme de cinquante ans a mangé de pain dans sa vie,

le nombre de mètres cubes d’air qu’il a respirés. Il vous

dira combien de volumes in-quarto rempliraient les

paroles d’un avocat de Temple Bar, et combien de

milles fait journellement un facteur, rien qu’en portant

des lettres d’amour. Il vous dira le chiffre des veuves

qui passent en une heure sur le pont de Londres, et

quelle serait la hauteur d’une pyramide bâtie avec les

sandwiches consommés en un an par les citoyens de

l’Union. Il vous dira... »

Le docteur, lancé à toute vitesse, eût longtemps

continué sur ce ton, mais d’autres passagers défilaient

devant nos yeux et provoquaient de nouvelles

remarques de l’intarissable docteur. Que de types divers

dans cette foule de passagers ! Pas un flâneur pourtant,

car on ne se déplace pas d’un continent à l’autre sans un

motif sérieux. La plupart allaient sans doute chercher

fortune sur cette terre américaine, oubliant qu’à vingt

ans un Yankee a fait sa position, et qu’à vingt-cinq il est

déjà trop vieux pour entrer en lutte.

Parmi ces aventuriers, ces inventeurs, ces coureurs

de chance, Dean Pitferge m’en montra quelques-uns qui

ne laissaient pas d’être intéressants. Celui-ci, un savant

chimiste, un rival du docteur Liebig, prétendait avoir

trouvé le moyen de condenser tous les éléments nutritifs

d’un bœuf dans une tablette de viande grande comme

une pièce de cinq francs, et il allait battre monnaie sur

les ruminants des Pampas. Celui-là, inventeur du

moteur portatif – un cheval-vapeur dans un boîtier de

montre –, courait exploiter son brevet dans la Nouvelle-

Angleterre. Cet autre, un Français de la rue Chapon,

emportait trente mille bébés de carton qui disaient

« papa » avec un accent américain très réussi, et il ne

doutait pas que sa fortune ne fût faite.

Et, sans compter ces originaux, que d’autres encore

dont on ne pouvait soupçonner les secrets ! Peut-être,

parmi eux, quelque caissier fuyait-il sa caisse vide, et

quelque « détective », se faisant son ami, n’attendait-il

que l’arrivée du Great Eastern à New York pour lui

mettre la main au collet ? Peut-être aussi eût-on

reconnu dans cette foule quelques-uns de ces lanceurs

d’affaires interlopes qui trouvent toujours des

actionnaires crédules, même quand ces affaires

s’appellent Compagnie océanienne pour l’éclairage au

gaz de la Polynésie, ou Société générale des charbons

incombustibles.

Mais, en ce moment, mon attention fut distraite par

l’entrée d’un jeune ménage qui semblait être sous

l’impression d’un précoce ennui.

« Ce sont des Péruviens, mon cher monsieur, me dit

le docteur, un couple marié depuis un an, qui a promené

sa lune de miel sur tous les horizons du monde. Ils ont

quitté Lima le soir des noces. Ils se sont adorés au

Japon, aimés en Australie, supportés en France,

disputés en Angleterre, et ils se sépareront sans doute

en Amérique !

– Et, dis-je, quel est cet homme de grande taille et

de figure un peu hautaine qui entre en ce moment ? À

sa moustache noire, je le prendrais pour un officier.

– C’est un mormon, me répondit le docteur, un

elder, Mr Hatch, un des grands prédicateurs de la Cité

des Saints. Quel beau type d’homme ! Voyez cet œil

fier, cette physionomie digne, cette tenue si différente

de celle du Yankee. Mr Hatch revient de l’Allemagne et

de l’Angleterre, où il a prêché le mormonisme avec

succès, car cette secte compte, en Europe, un grand

nombre d’adhérents, auxquels elle permet de se

conformer aux lois de leur pays.

– En effet, dis-je, je pense bien qu’en Europe la

polygamie leur est interdite.

– Sans doute, mon cher monsieur, mais ne croyez

pas que la polygamie soit obligatoire pour les mormons.

Brigham Young possède un harem, parce que cela lui

convient ; mais tous ses adeptes ne l’imitent pas sur les

bords du Lac Salé.

– Vraiment ! Et Mr Hatch ?

– Mr Hatch n’a qu’une femme, et il trouve que c’est

assez. D’ailleurs, il se propose de nous expliquer son

système dans une conférence qu’il fera un soir ou

l’autre.

– Le salon sera plein, dis-je.

– Oui, répondit Pitferge, si le jeu ne lui enlève pas

trop d’auditeurs. Vous savez que l’on joue dans le

roufle de l’avant. Il y a là un Anglais de figure

mauvaise et désagréable, qui me paraît mener ce monde

de joueurs. C’est un méchant homme dont la réputation

est détestable. L’avez-vous remarqué ? »

Quelques détails ajoutés par le docteur me firent

reconnaître l’individu qui, le matin même, s’était

signalé par ses paris insensés à propos de l’épave. Mon

diagnostic ne m’avait pas trompé. Dean Pitferge

m’apprit qu’il se nommait Harry Drake. C’était le fils

d’un négociant de Calcutta, un joueur, un débauché, un

duelliste, à peu près ruiné, et qui allait probablement en

Amérique tenter une vie d’aventures.

« Ces gens-là, ajouta le docteur, trouvent toujours

des flatteurs qui les prônent, et celui-ci a déjà son cercle

de gredins dont il forme le point central. Parmi eux, j’ai

remarqué un petit homme court, figure ronde, nez

busqué, grosses lèvres, lunettes d’or, qui doit être un

juif allemand mâtiné de bordelais. Il se dit docteur, en

route pour Québec, mais je vous le donne pour un

farceur de bas étage et un admirateur du Drake. »

En ce moment, Dean Pitferge, qui sautait facilement

d’un sujet à un autre, me poussa le coude. Je regardai la

porte du salon. Un jeune homme de vingt-deux ans et

une jeune fille de dix-sept ans entraient en se donnant le

bras.

« Deux nouveaux mariés ? demandai-je.

– Non, me répondit le docteur d’un ton à demi

attendri, deux vieux fiancés qui n’attendent que leur

arrivée à New York pour se marier. Ils viennent de faire

leur tour d’Europe – avec l’autorisation de la famille,

s’entend –, et ils savent maintenant qu’ils sont faits l’un

pour l’autre. Braves jeunes gens ! c’est plaisir de les

regarder ! Je les vois souvent penchés sur l’écoutille de

la machine, et là, ils comptent les tours de roues, qui ne

marchent pas assez vite à leur gré ! Ah ! monsieur, si

nos chaudières étaient chauffées à blanc comme ces

deux jeunes cœurs, voilà qui ferait monter la

pression ! »

11



Ce jour-là, à midi et demi, à la porte du grand salon,

un timonier afficha la note suivante :





Lat. 51° 15’ N.

Long. 18° 13’ W.

Dist. : Fastnet, 323 miles.





Ce qui signifiait qu’à midi nous étions à 323 milles

du feu de Fastnet, le dernier qui nous fût apparu sur la

côte d’Irlande, et par 51° 15’ de latitude nord et 18° 13’

de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich.

C’était son point que le capitaine faisait ainsi connaître

et que chaque jour les passagers lurent à la même place.

Ainsi, en consultant cette note et en reportant ces

relèvements sur une carte, on pouvait suivre la route du

Great Eastern. Jusqu’ici, ce steamship n’avait fait que

323 milles en trente-six heures. C’était insuffisant, et un

paquebot qui se respecte ne doit pas franchir en vingt-

quatre heures moins de 300 milles.

Après avoir quitté le docteur, je passai le reste de la

journée avec Fabian. Nous nous étions réfugiés à

l’arrière, ce que Pitferge appelait « aller se promener

dans les champs ». Là, isolés et appuyés sur le

couronnement, nous regardions cette mer immense. De

pénétrantes senteurs, distillées dans l’embrun des

lames, s’élevaient jusqu’à nous. Les petits arcs-en-ciel,

produits par les rayons réfractés, se jouaient à travers

l’écume. L’hélice bouillonnait à quarante pieds sous

nos yeux, et, quand elle émergeait, ses branches

battaient les flots avec plus de furie, en faisant étinceler

son cuivre. La mer semblait être une vaste

agglomération d’émeraudes liquéfiées. Le cotonneux

sillage s’en allait à perte de vue, confondant dans une

même voie lactée les bouillonnements de l’hélice et des

aubes. Cette blancheur, sur laquelle couraient des

dessins plus accentués, m’apparaissait comme une

immense voilette au point d’Angleterre jetée sur un

fond bleu. Lorsque les mauves, aux ailes blanches

festonnées de noir, volaient au-dessus, leur plumage

chatoyait et s’éclairait de reflets rapides.

Fabian regardait toute cette magie de flots sans

parler. Que voyait-il dans ce liquide miroir qui se prête

aux plus étranges caprices de l’imagination ? Passait-il,

à ses yeux, quelque fugitive image qui lui jetait un

adieu suprême ? Apercevait-il quelque ombre noyée

dans ces remous ? Il me parut encore plus triste que

d’habitude, et je n’osai pas lui demander la cause de sa

tristesse

Après cette longue séparation qui nous avait

éloignés l’un de l’autre, c’était à lui de se confier à moi,

à moi d’attendre ses confidences. Il m’avait dit de sa

vie passée ce qu’il voulait que j’en apprisse, son

existence de garnison dans les Indes, ses chasses, ses

aventures ; mais sur les émotions qui lui gonflaient le

cœur, sur la cause des soupirs qui soulevaient sa

poitrine, il se taisait. Sans doute, Fabian n’était pas de

ceux qui cherchent à soulager leurs douleurs en les

racontant, et il ne devait qu’en souffrir davantage.

Nous restions donc ainsi penchés sur la mer, et,

lorsque je me retournais, j’apercevais les grandes roues

émergeant tour à tour sous l’action du roulis.

À un certain moment, Fabian me dit :

« Ce sillage est vraiment magnifique, on croirait que

les ondulations se plaisent à y tracer des lettres !

Voyez ! des l, des e ! Est-ce que je me trompe ? Non !

ce sont bien ces lettres ! Toujours les mêmes ! »

L’imagination surexcitée de Fabian voyait dans ce

remous ce qu’elle voulait y voir. Mais ces lettres, que

pouvaient-elles signifier ? Quel souvenir évoquaient-

elles dans le cœur de Fabian ? Celui-ci avait repris sa

contemplation silencieuse. Puis, brusquement, il me

dit :

« Venez ! venez ! cet abîme m’attire !

– Qu’avez-vous, Fabian ? lui demandai-je en lui

prenant les deux mains, qu’avez-vous, mon ami ?

– J’ai là, dit-il en pressant sa poitrine, j’ai un mal qui

me tuera !

– Un mal ? lui dis-je, un mal sans espoir de

guérison ?

– Sans espoir. »

Et sur ce mot Fabian descendit au salon et rentra

dans sa cabine.

12



Le lendemain samedi, 30 mars, le temps était beau.

Brise faible, mer calme. Les feux, activement poussés,

avaient fait monter la pression. L’hélice donnait trente-

six tours à la minute. La vitesse du Great Eastern

dépassait alors douze nœuds.

Le vent avait halé le sud. Le second fit établir les

deux misaines-goélettes et la misaine d’artimon. Le

steamship, mieux appuyé, n’éprouvait plus aucun

roulis. Par ce beau ciel tout ensoleillé, les roufles

s’animèrent ; les dames parurent en toilettes fraîches ;

les unes se promenaient, les autres s’assirent – j’allais

dire sur les pelouses à l’ombre des arbres – ; les enfants

reprirent leurs jeux interrompus depuis deux jours, et de

fringants attelages de bébés circulèrent au grand galop.

Avec quelques troupiers en uniforme, les mains dans

les poches et le nez au vent, on se serait cru sur une

promenade française.

À midi moins un quart, le capitaine Anderson et

deux officiers montèrent sur les passerelles. Le temps

étant très favorable aux observations, ils venaient

prendre la hauteur du soleil. Chacun d’eux tenait à la

main un sextant à lunette, et, de temps en temps, ils

visaient l’horizon du sud, vers lequel les miroirs

inclinés de leur instrument devaient ramener l’astre du

jour.

« Midi », dit bientôt le capitaine.

Aussitôt, un timonier piqua l’heure à la cloche de la

passerelle, et toutes les montres du bord se réglèrent sur

ce soleil dont le passage au méridien venait d’être

relevé.

Une demi-heure après, on affichait l’observation

suivante :





Lat. 51° 10’ N.

Long. 24° 13’ W.

Course : 227 miles. Distance : 550.





Nous avions donc fait deux cent vingt-sept milles

depuis la veille, à midi. Il était en ce moment une heure

quarante-neuf minutes à Greenwich, et le Great Eastern

se trouvait à cinq cent cinquante milles de Fastnet.

Je ne vis pas Fabian de toute cette journée. Plusieurs

fois, inquiet de son absence, je m’approchai de sa

cabine, et je m’assurai qu’il ne l’avait pas quittée.

Cette foule qui encombrait le pont devait lui

déplaire. Évidemment, il fuyait ce tumulte et

recherchait l’isolement. Mais je rencontrai le capitaine

Corsican, et, pendant une heure, nous nous promenâmes

sur les dunettes. Il fut souvent question de Fabian. Je ne

pus m’empêcher de raconter au capitaine ce qui s’était

passé la veille entre le capitaine Mac Elwin et moi.

« Oui, me répondit Corsican avec une émotion qu’il

ne cherchait point à déguiser, voilà deux ans, Fabian

avait le droit de se croire le plus heureux des hommes,

et maintenant il en est le plus malheureux ! »

Archibald Corsican m’apprit, en quelques mots, que

Fabian avait connu à Bombay une jeune fille

charmante, miss Hodges. Il l’aimait, il en était aimé.

Rien ne semblait s’opposer à ce qu’un mariage unît

miss Hodges et le capitaine Mac Elwin, quand la jeune

fille, du consentement de son père, fut recherchée par le

fils d’un négociant de Calcutta. C’était une affaire, oui,

« une affaire » arrêtée de longue date. Hodges, homme

positif, dur, peu accessible aux sentiments, se trouvait

alors dans une situation délicate vis-à-vis de son

correspondant de Calcutta. Ce mariage pouvait arranger

bien des choses, et il sacrifia le bonheur de sa fille aux

intérêts de sa fortune. La pauvre enfant ne put résister.

On mit sa main dans la main d’un homme qu’elle

n’aimait pas, qu’elle ne pouvait pas aimer, et qui

vraisemblablement ne l’aimait pas lui-même. Pure

affaire, mauvaise affaire et déplorable action. Le mari

emmena sa femme le lendemain du mariage, et depuis

lors Fabian, fou de douleur, malade à en mourir, n’avait

jamais revu celle qu’il aimait toujours. Ce récit achevé,

je compris qu’en effet le mal dont souffrait Fabian était

grave.

« Comment se nommait cette jeune fille ?

demandai-je au capitaine Archibald.

– Ellen Hodges », me répondit-il.

Ellen ! Ce nom m’expliquait les lettres que Fabian

avait cru voir hier dans le sillage du navire.

« Et comment s’appelle le mari de cette pauvre

femme ? dis-je au capitaine.

– Harry Drake.

– Drake ! m’écriai-je, mais cet homme est à bord !

– Lui ! Ici ! répéta Corsican, m’arrêtant de la main

et me regardant en face.

– Oui, répétai-je, à bord.

– Fasse le ciel, dit gravement le capitaine, que

Fabian et lui ne se rencontrent pas ! Heureusement, ils

ne se connaissent ni l’un ni l’autre, ou, du moins,

Fabian ne connaît pas Harry Drake. Mais ce nom

prononcé devant lui suffirait à provoquer une

explosion ! »

Je racontai alors au capitaine Corsican ce que je

savais sur le compte de Harry Drake, c’est-à-dire ce que

m’en avait appris le docteur Dean Pitferge. Je lui

dépeignis, tel qu’il était, cet aventurier, insolent et

tapageur, déjà ruiné par le jeu et les débauches, et prêt à

tout faire pour ressaisir la fortune. En ce moment, Harry

Drake passa près de nous. Je le montrai au capitaine.

Les yeux de Corsican s’animèrent soudain. Il eut un

geste de colère que j’arrêtai.

« Oui, me dit-il, c’est bien là une physionomie de

coquin. Mais où va-t-il ?

– En Amérique, dit-on, pour demander au hasard ce

qu’il ne veut pas demander au travail.

– Pauvre Ellen ! murmura le capitaine. Où est-elle

en ce moment ?

– Peut-être ce misérable l’a-t-il abandonnée ?

– Pourquoi ne serait-elle pas à bord ? » dit Corsican

en me regardant.

Cette idée traversa mon esprit pour la première fois,

mais je la repoussai. Non. Ellen n’était pas, ne pouvait

pas être à bord. Elle n’eût pas échappé au regard

inquisiteur du docteur Pitferge. Non ! Elle

n’accompagnait pas Drake pendant cette traversée !

« Puissiez-vous dire vrai, monsieur, me répondit le

capitaine Corsican, car la vue de cette pauvre victime,

réduite à tant de misère, porterait un coup terrible à

Fabian. Je ne sais ce qui arriverait. Fabian est homme à

tuer Drake comme un chien. En tout cas, puisque vous

êtes l’ami de Fabian, comme je le suis moi-même, je

vous demanderai une preuve de cette amitié. Ne le

perdons jamais de vue, et, le cas échéant, que l’un de

nous soit toujours prêt à se jeter entre son rival et lui.

Vous le comprenez, une rencontre par les armes ne peut

avoir lieu entre ces deux hommes. Ici, hélas ! ni même

ailleurs, une femme ne peut épouser le meurtrier de son

mari, si indigne qu’ait été ce mari. »

Je compris le raisonnement du capitaine Corsican.

Fabian ne pouvait pas être son propre justicier. C’était

prévoir de bien loin les événements à venir ! Et

cependant, ce peut-être, ce contingent des choses

humaines, pourquoi n’en pas tenir compte ? Mais un

pressentiment m’agitait. Serait-il possible que, dans

cette existence commune du bord, dans ce coudoiement

de chaque jour, la personnalité bruyante de Drake

échappât à Fabian ? Un incident, un détail, un nom

prononcé, un rien, ne les mettrait-il pas fatalement l’un

en présence de l’autre ? Ah ! que j’aurais voulu hâter la

marche de ce steamship qui les portait tous deux !

Avant de quitter le capitaine Corsican, je lui promis de

veiller sur notre ami et d’observer Drake, qu’il

s’engagea de son côté à ne pas perdre de vue. Puis, il

me serra la main, et nous nous séparâmes.

Vers le soir, le vent du sud-ouest condensa quelques

brumes sur l’océan. L’obscurité était grande. Les

salons, brillamment éclairés, contrastaient avec ces

ténèbres profondes. On entendait les valses et les

romances retentir tour à tour. Des applaudissements

frénétiques les accueillaient invariablement, et les

hourras eux-mêmes ne manquèrent pas quand ce

farceur de T..., s’étant mis au piano, y « siffla » des

chansons avec l’aplomb d’un cabotin.

13



Le lendemain, 31 mars, était un dimanche.

Comment se passerait ce jour à bord ? Serait-ce le

dimanche anglais ou américain, qui ferme les « taps » et

les « bars » pendant l’heure des offices ; qui retient le

couteau du boucher sur la tête de sa victime ; qui arrête

la pelle du boulanger sur le seuil du four ; qui suspend

les affaires ; qui éteint le foyer des usines et condense la

fumée des fabriques ; qui ferme les boutiques, ouvre les

églises et enraye le mouvement des trains sur les

railroads, contrairement à ce qui se fait en France ? Oui,

il en devait être ainsi, ou à peu près.

Et, d’abord, pour l’observance dominicale, bien que

le temps fût magnifique et le vent favorable, le

capitaine ne fit point hisser les voiles. On y aurait gagné

quelques nœuds, mais c’eût été « improper ». Je

m’estimai fort heureux que l’on permit aux roues et à

l’hélice d’opérer leurs révolutions quotidiennes. Et

quand je demandai la raison de cette tolérance à un

farouche puritain du bord :

« Monsieur, me répondit-il gravement, il faut

respecter ce qui vient directement de Dieu. Le vent est

dans sa main, la vapeur est dans la main des

hommes ! »

Je voulus bien me contenter de cette raison, et

j’observai ce qui se passait à bord.

Tout l’équipage était en grande tenue et vêtu avec

une extrême propreté. On ne m’eût pas étonné en me

disant que les chauffeurs travaillaient en habit noir. Les

officiers et les ingénieurs portaient leur plus bel

uniforme à boutons d’or. Les souliers reluisaient d’un

éclat britannique et rivalisaient avec l’intense

irradiation des casquettes cirées. Tous ces braves gens

semblaient chaussés et coiffés d’étoiles. Le capitaine et

son second donnaient l’exemple, et gantés de frais,

boutonnés militairement, luisants et parfumés, ils se

promenaient sur les passerelles en attendant l’heure de

l’office.

La mer était magnifique et resplendissait sous les

premiers rayons du printemps. Aucune voile en vue. Le

Great Eastern occupait seul le centre mathématique de

cet immense horizon. À dix heures, la cloche du bord

tinta lentement et à intervalles réguliers. Le sonneur, un

timonier en grande tenue, obtenait de cette cloche une

sorte de sonorité religieuse, et non plus ces éclats

métalliques dont elle accompagnait le sifflet des

chaudières, quand le steamship naviguait au milieu des

brumes. On cherchait involontairement du regard le

clocher du village qui vous appelait à la messe.

En ce moment, de nombreux groupes apparurent

aux portes des capots de l’avant et de l’arrière.

Hommes, femmes, enfants s’étaient soigneusement

habillés pour la circonstance. Les boulevards furent

bientôt remplis. Les promeneurs échangeaient entre eux

des saluts discrets. Chacun tenait à la main son livre de

prières, et tous attendaient que les derniers tintements

eussent annoncé le commencement de l’office. En ce

moment, je vis passer un monceau de bibles, entassées

sur le plateau qui servait ordinairement aux sandwiches.

Ces bibles furent distribuées sur les tables du temple.

Le temple, c’était la grande salle à manger, formée

par le roufle de l’arrière, et qui, extérieurement,

rappelait, par sa longueur et sa régularité, l’hôtel du

ministère des Finances, sur la rue de Rivoli. J’entrai.

Les fidèles « attablés » étaient déjà nombreux. Un

profond silence régnait dans l’assistance. Les officiers

occupaient le chevet du temple. Au milieu d’eux, le

capitaine Anderson trônait comme un pasteur. Mon ami

Dean Pitferge s’était placé près de moi. Ses petits yeux

ardents couraient sur toute cette assemblée. Il était là,

j’ose le croire, plutôt en curieux qu’en fidèle.

À dix heures et demie, le capitaine se leva et

commença l’office. Il lut en anglais un chapitre de

l’Ancien Testament, le dixième de l’Exode. Après

chaque verset, les assistants murmuraient le verset

suivant. On entendait distinctement le soprano aigu des

enfants et le mezzo-soprano des femmes se détachant

sur le baryton des hommes. Ce dialogue biblique dura

une demi-heure environ. Cette cérémonie, très simple et

très digne à la fois, s’accomplissait avec une gravité

toute puritaine, et le capitaine Anderson, le « maître

après Dieu », faisant les fonctions de ministre à bord, au

milieu de cet immense océan, et parlant à cette foule

suspendue sur un abîme, avait droit au respect même

des plus indifférents. Si l’office s’était borné à cette

lecture, c’eût été bien ; mais au capitaine succéda un

orateur, qui ne pouvait manquer d’apporter la passion et

la violence là où devaient régner la tolérance et le

recueillement.

C’était le révérend dont il a été question, ce petit

homme remuant, cet intrigant Yankee, un de ces

ministres dont l’influence est si grande dans les États de

la Nouvelle-Angleterre. Son sermon était tout préparé,

et l’occasion étant bonne, il voulait l’utiliser. L’aimable

Yorick n’en eût-il pas fait autant ? Je regardai le

docteur Pitferge. Le docteur Pitferge ne sourcilla pas, et

sembla disposé à essuyer le feu du prédicateur.

Celui-ci boutonna gravement sa redingote noire,

posa son chapeau de soie sur la table, tira son mouchoir

avec lequel il toucha légèrement ses lèvres, et

enveloppant l’assemblée d’un regard circulaire :

« Au commencement, dit-il, Dieu créa l’Amérique

en six jours et se reposa le septième. »

Là-dessus, moi, je gagnai la porte.

14



Pendant le lunch, Dean Pitferge m’apprit que le

révérend avait admirablement développé son texte. Les

monitors, les béliers de guerre, les forts cuirassés, les

torpilles sous-marines, tous ces engins avaient

manœuvré dans son discours. Lui-même, il s’était fait

grand de toute la grandeur de l’Amérique. S’il plaît à

l’Amérique d’être prônée ainsi, je n’ai rien à dire.

En rentrant au grand salon, je lus la note suivante :





Lat. 50° 8’ N.

Long. 30° 44’ W.

Course : 255 miles.





Toujours le même résultat. Nous n’avions encore

fait que onze cents milles, en comprenant les trois cent

dix milles qui séparent Fastnet de Liverpool. Environ le

tiers du voyage. Pendant toute la journée, officiers,

matelots, passagers et passagères continuèrent de se

reposer « comme le Seigneur après la création de

l’Amérique ». Pas un piano ne résonna dans les salons

silencieux. Les échecs ne quittèrent pas leur boîte, ni les

cartes leur étui. Le salon de jeu demeura désert. J’eus

l’occasion, ce jour-là, de présenter le docteur Pitferge

au capitaine Corsican. Mon original amusa beaucoup le

capitaine en lui racontant la chronique secrète du Great

Eastern. Il tint à lui prouver que c’était un navire

condamné, ensorcelé, auquel il arriverait fatalement

malheur. La légende du « mécanicien soudé » plut

beaucoup à Corsican, qui, en sa qualité d’Écossais, était

grand amateur du merveilleux, mais il ne put,

cependant, retenir un sourire d’incrédulité.

« Je vois, répondit le docteur Pitferge, que le

capitaine ne croit pas beaucoup à mes légendes ?

– Beaucoup !... c’est beaucoup dire ! répliqua

Corsican.

– Me croirez-vous davantage, capitaine, demanda le

docteur d’un ton plus sérieux, si je vous atteste que ce

navire est hanté pendant la nuit ?

– Hanté ! s’écria le capitaine. Comment ! Voici les

revenants qui s’en mêlent ? Et vous y croyez.

– Je crois, répondit Pitferge, je crois ce que

racontent des personnes dignes de foi. Or, je tiens des

officiers de quart et de quelques matelots, unanimes sur

ce point, que pendant les nuits profondes, une ombre,

une forme vague, se promène sur le navire. Comment y

vient-elle ? on ne sait. Comment disparaît-elle ? on ne

le sait pas davantage.

– Par saint Dunstan ! s’écria le capitaine Corsican,

nous la guetterons ensemble.

– Cette nuit ? demanda le docteur.

– Cette nuit, si vous voulez. Et vous, monsieur,

ajouta le capitaine, en se retournant vers moi, nous

tiendrez-vous compagnie ?

– Non, dis-je, je ne veux point troubler l’incognito

de ce fantôme. D’ailleurs, j’aime mieux penser que

notre docteur plaisante.

– Je ne plaisante point, répondit l’entêté Pitferge.

– Voyons, docteur, dis-je. Est-ce que vous croyez

sérieusement aux morts qui reviennent sur le pont des

navires ?

– Je crois bien aux morts qui ressuscitent, répondit

le docteur, et cela est d’autant plus étonnant que je suis

médecin.

– Médecin ! fit le capitaine Corsican, en se reculant

comme si ce mot l’eût inquiété.

– Rassurez-vous, capitaine, répondit le docteur,

souriant d’un air aimable, je n’exerce pas en voyage ! »

15



Le lendemain, premier jour d’avril, l’océan avait un

aspect printanier. Il verdissait comme une prairie sous

les premiers rayons du soleil. Ce lever d’avril sur

l’Atlantique fut superbe. Les lames se déroulaient

voluptueusement, et quelques marsouins bondissaient

comme des clowns dans le laiteux sillage du navire.

Lorsque je rencontrai le capitaine Corsican, il

m’apprit que le revenant annoncé par le docteur n’avait

point jugé à propos d’apparaître. La nuit, sans doute,

n’avait pas été assez sombre pour lui. L’idée me vint

alors que c’était une mystification de Pitferge, autorisée

par ce premier jour d’avril, car en Amérique et en

Angleterre comme en France, cette coutume est fort

suivie. Mystificateurs et mystifiés ne manquèrent pas.

Les uns riaient, les autres se fâchaient. Je crois même

que quelques coups de poing furent échangés, mais,

entre Saxons, ces coups de poing ne finissent jamais par

des coups d’épée. On sait, en effet, qu’en Angleterre le

duel entraîne des peines très sévères. Officiers et

soldats n’ont pas même la permission de se battre, sous

quelque prétexte que ce soit. Le meurtrier est condamné

aux peines afflictives et infamantes les plus graves, et je

me rappelle que le docteur me cita le nom d’un officier

qui est au bagne depuis dix ans pour avoir blessé

mortellement son adversaire dans une rencontre très

loyale, cependant. On comprend donc qu’en présence

de cette loi excessive, le duel ait complètement disparu

des mœurs britanniques.

Par ce beau soleil, l’observation de midi fut très

bonne. Elle donna en latitude 48° 47’, en longitude 36°

48’, et comme parcours deux cent cinquante milles

seulement. Le moins rapide des transatlantiques aurait

eu le droit de nous offrir une remorque. Cela contrariait

fort le capitaine Anderson. L’ingénieur attribuait le

manque de pression à l’insuffisante ventilation des

nouveaux foyers. Moi, je pensais que ce défaut de

marche provenait surtout des roues dont le diamètre

avait été imprudemment diminué.

Cependant, ce jour-là, vers deux heures, une

amélioration se produisit dans la vitesse du steamship.

Ce fut l’attitude des deux jeunes fiancés qui me révéla

ce changement. Appuyés près des bastingages de

tribord, ils murmuraient quelques joyeuses paroles et

battaient des mains. Ils regardaient en souriant les

tuyaux d’échappement qui s’élevaient le long des

cheminées du Great Eastern, et dont l’orifice se

couronnait d’une légère vapeur blanche. La pression

avait monté dans les chaudières de l’hélice, et le

puissant agent forçait ses soupapes qu’un poids de vingt

et une livres par pouce carré ne pouvait plus maintenir.

Ce n’était encore qu’une faible expiration, une vague

haleine, un souffle, mais nos jeunes gens la buvaient du

regard. Non ! Denis Papin ne fut pas plus heureux

quand il vit la vapeur soulever à demi le couvercle de sa

célèbre marmite !

« Elles fument ! Elles fument ! s’écria la jeune miss,

tandis qu’une légère vapeur s’échappait aussi de ses

lèvres entrouvertes.

– Allons voir la machine ! » répondit le jeune

homme en pressant sous son bras le bras de sa fiancée.

Dean Pitferge m’avait rejoint. Nous suivîmes

l’amoureux couple jusque sur le grand roufle.

« Que c’est beau ! la jeunesse, me répétait-il.

– Oui, disais-je, la jeunesse à deux ! »

Bientôt, nous aussi nous étions penchés sur

l’écoutille de la machine à hélice. Là, au fond de ce

vaste puits, à soixante pieds sous nos yeux, nous

apercevions les quatre longs pistons horizontaux qui se

précipitaient l’un vers l’autre, en s’humectant à chaque

mouvement d’une goutte d’huile lubrifiante.

Cependant, le jeune homme avait tiré sa montre, et

la jeune fille, penchée sur son épaule, suivait la

trotteuse qui mesurait les secondes. Tandis qu’elle la

regardait, son fiancé comptait les tours d’hélice.

« Une minute ! dit-elle.

– Trente-sept tours ! répondit le jeune homme.

– Trente-sept tours et demi, fit observer le docteur,

qui avait contrôlé l’opération.

– Et demi ! s’écria la jeune miss. Vous l’entendez,

Edward ! Merci, monsieur », ajouta-t-elle en adressant

au digne Pitferge son plus aimable sourire.

16



En rentrant dans le grand salon, je vis ce programme

affiché à la porte :



THIS NIGHT



FIRST PART

Ocean Time Mr Mac Alpine

Song : Beautiful isle of the sea Mr Ewing

Reading Mr Affleet

Piano solo : Chant du berger. Mrs Alloway

Scotch song Doctor T...



Intermission of ten minutes



PART SECOND

Piano solo Mr Paul V...

Burlesque : Lady of Lyon Doctor T...

Entertainment Sir James

Anderson

Song : Happy moment Mr Norville

Song : You remember Mr Ewing



FINALE

God save the Queen





C’était, on le voit, un concert complet, avec

première partie, entracte, seconde partie et finale.

Cependant, paraît-il, quelque chose manquait à ce

programme, car j’entendis murmurer derrière moi :

« Bon ! Pas de Mendelssohn ! »

Je me retournai. C’était un simple steward qui

protestait ainsi contre l’omission de sa musique

favorite.

Je remontai sur le pont, et je me mis à la recherche

de Mac Elwin. Corsican venait de m’apprendre que

Fabian avait quitté sa cabine, et je voulais, sans

l’importuner toutefois, le tirer de son isolement. Je le

rencontrai sur l’avant du steamship. Nous causâmes

pendant quelque temps, mais il ne fit aucune allusion à

sa vie passée. À de certains moments, il restait muet et

pensif, absorbé en lui-même, ne m’entendant plus, et

pressant sa poitrine comme pour y comprimer un

spasme douloureux. Pendant que nous nous promenions

ensemble, Harry Drake nous croisa à plusieurs reprises.

Toujours le même homme, bruyant et gesticulant,

gênant comme serait un moulin en mouvement dans

une salle de danse ! Me trompai-je ? je ne saurais le

dire, car mon esprit était prévenu, mais il me sembla

que Harry Drake observait Fabian avec une certaine

insistance. Fabian dut s’en apercevoir, car il me dit :

« Quel est cet homme ?

– Je ne sais, répondis-je.

– Il me déplaît ! » ajouta Fabian.

Mettez deux navires en pleine mer, sans vent, sans

courant, et ils finiront par s’accoster : Jetez deux

planètes immobiles dans l’espace, et elles tomberont

l’une sur l’autre. Placez deux ennemis au milieu d’une

foule, et ils se rencontreront inévitablement. C’est fatal.

Une question de temps, voilà tout.

Le soir arrivé, le concert eut lieu selon le

programme. Le grand salon, rempli d’auditeurs, était

brillamment éclairé.

À travers les écoutilles entrouvertes passaient les

larges figures basanées et les grosses mains noires des

matelots. On eût dit des masques engagés dans les

volutes du plafond. L’entrebâillement des portes

fourmillait de stewards. La plupart des spectateurs,

hommes et femmes, étaient assis, en abord, sur les

divans latéraux, et, au milieu, sur les fauteuils, les

pliants et les chaises. Tous faisaient face au piano

fortement boulonné entre les deux portes qui

s’ouvraient sur le salon des dames. De temps en temps,

un mouvement de roulis agitait l’assistance ; les chaises

et les pliants glissaient ; une sorte de houle donnait une

même ondulation à toutes ces têtes ; on se cramponnait

les uns aux autres, silencieusement, sans plaisanter.

Mais, en somme, pas de chute à craindre, grâce au

tassement.

On débuta par l’Ocean Time. L’Ocean Time était un

journal quotidien, politique, commercial et littéraire,

que certains passagers avaient fondé pour les besoins du

bord. Américains et Anglais prisent fort ce genre de

passe-temps. Ils rédigent leur feuille pendant la journée.

Disons que si les rédacteurs ne sont pas difficiles sur la

qualité des articles, les lecteurs ne le sont pas

davantage. On se contente de peu, et même de « pas

assez ».

Ce numéro du 1er avril contenait un premier Great

Eastern assez pâteux sur la politique générale, des faits

divers qui n’auraient pas déridé un Français, des cours

de bourse peu drôles, des télégrammes fort naïfs, et

quelques pâles nouvelles à la main. Après tout, ces

sortes de plaisanteries ne charment guère que ceux qui

les font. L’honorable Mac Alpine, un Américain

dogmatique, lut avec conviction ces élucubrations peu

plaisantes, au grand applaudissement des spectateurs, et

il termina sa lecture par les nouvelles suivantes :

– On annonce que le président Johnson a abdiqué en

faveur du général Grant.

– On donne comme certain que le pape Pie IX a

désigné le prince impérial pour son successeur.

– On dit que Fernand Cortez vient d’attaquer en

contrefaçon l’empereur Napoléon III pour sa conquête

du Mexique.

Quand l’Ocean Time eut été suffisamment applaudi,

l’honorable Mr Ewing, un ténor fort joli garçon, soupira

la Belle île de la mer, avec toute la rudesse d’un gosier

anglais.

Le « reading », la lecture, me parut avoir un attrait

contestable. Ce fut tout simplement un digne Texien qui

lut deux ou trois pages d’un livre dont il avait

commencé la lecture à voix basse, et qu’il continua à

voix haute. Il fut très applaudi.

Le Chant du berger pour piano solo, par Mrs

Alloway, une Anglaise qui jouait « en blond mineur »,

eût dit Théophile Gautier, et une farce écossaise du

docteur T... terminèrent la première partie du

programme.

Après dix minutes d’un entracte pendant lequel

aucun auditeur ne consentit à quitter sa place, la

seconde partie du concert commença. Le Français Paul

V... fit entendre deux charmantes valses, inédites, qui

furent applaudies bruyamment. Le docteur du bord, un

jeune homme brun, fort suffisant, récita une scène

burlesque, sorte de parodie de la Dame de Lyon, drame

très à la mode en Angleterre.

Au « burlesque » succéda « l’entertainment ». Que

préparait sous ce nom sir James Anderson ? Était-ce

une conférence ou un sermon ? Ni l’un ni l’autre. Sir

James Anderson se leva, toujours souriant, tira un jeu

de cartes de sa poche, retroussa ses manchettes

blanches et fit des tours dont sa grâce rachetait la

naïveté. Hourras et applaudissements.

Après le Happy moment de Mr Norville et le You

remember de Mr Ewing, le programme annonçait le

God save the Queen. Mais, quelques Américains

prièrent Paul V..., en sa qualité de Français, de leur

jouer le chant national de la France. Aussitôt, mon

docile compatriote de commencer l’inévitable Partant

pour la Syrie. Réclamations énergiques d’un groupe de

nordistes qui voulaient entendre la Marseillaise. Et,

sans se faire prier, l’obéissant pianiste, avec une

condescendance qui dénotait plus de facilité musicale

que de convictions politiques, attaqua vigoureusement

le chant de Rouget de Lisle. Ce fut le grand succès du

concert. Puis, l’assemblée, debout, entonna lentement

ce cantique national qui « prie Dieu de conserver la

reine ».

En somme, cette soirée valait ce que valent les

soirées d’amateurs, c’est-à-dire qu’elle eut surtout du

succès pour les auteurs et leurs amis. Fabian ne s’y

montra pas.

17



Pendant la nuit du lundi au mardi, la mer fut très

houleuse. Les cloisons recommencèrent leurs

gémissements et les colis reprirent leur course à travers

les salons. Lorsque je montai sur le pont, vers sept

heures du matin, la pluie tombait. Le vent vint à

fraîchir. L’officier de quart fit serrer les voiles. Le

steamship, n’étant plus appuyé, roula prodigieusement.

Pendant cette journée du 2 avril, le pont resta désert.

Les salons eux-mêmes étaient abandonnés. Les

passagers s’étaient réfugiés dans les cabines, et les deux

tiers des convives manquèrent au lunch et au dîner. Le

whist fut impossible, car les tables fuyaient sous la

main des joueurs. Les échecs étaient impraticables.

Quelques intrépides, étendus sur les canapés, lisaient ou

dormaient. Autant valait braver la pluie sur le pont. Là,

les matelots vêtus de suroîts et de casaques cirées se

promenaient philosophiquement. Le second, juché sur

la passerelle, bien enveloppé de son caoutchouc, faisait

le quart. Sous cette averse, au milieu de ces rafales, ses

petits yeux brillaient de plaisir. Il aimait cela, cet

homme, et le steamship roulait à son gré !

Les eaux du ciel et de la mer se confondaient dans la

brume à quelques encablures du navire. L’atmosphère

était grise. Quelques oiseaux passaient en criant à

travers cet humide brouillard. À dix heures, par tribord

devant, on signala un trois-mâts barque qui courait vent

arrière ; mais sa nationalité ne put être reconnue.

Vers onze heures, le vent mollit et tourna de deux

quarts. La brise hala le nord-ouest. La pluie cessa

presque subitement. L’azur du ciel se montra à travers

quelques trouées de nuages. Le soleil apparut dans une

éclaircie et permit de faire une observation plus ou

moins parfaite. La notice porta les chiffres suivants :





Lat. 46° 29’ N.

Long. 42° 25’ W.

Distance : 256 miles.





Ainsi donc, bien que la pression eût monté dans les

chaudières, la vitesse du navire ne s’était pas accrue.

Mais il fallait en accuser le vent d’ouest, qui, prenant le

steamship debout, devait considérablement retarder sa

marche.

À deux heures, le brouillard s’épaissit de nouveau.

La brise retombait et fraîchissait à la fois. L’opacité des

brumes était si intense que les officiers postés sur les

passerelles ne voyaient plus les hommes à l’avant du

navire. Ces vapeurs accumulées sur les flots constituent

le plus grand danger de la navigation ; elles causent des

abordages impossibles à éviter, et l’abordage en mer est

plus à craindre encore que l’incendie.

Aussi, au milieu des brumes, officiers et matelots

veillaient avec le plus grand soin, surveillance qui ne

fut pas inutile, car, subitement, vers trois heures, un

trois-mâts apparut à moins de deux cents mètres du

Great Eastern, ses voiles, masquées par une saute de

vent, ne gouvernant plus. Le Great Eastern évolua à

temps et l’évita, grâce à la promptitude avec laquelle les

hommes de quart l’avaient signalé au timonier. Ces

signaux, fort bien réglés, se faisaient au moyen d’une

cloche disposée sur la dunette de l’avant. Un coup

signifiait : navire devant. Deux coups : navire par

tribord. Trois coups : navire par bâbord. Et aussitôt

l’homme de barre gouvernait de manière à éviter

l’abordage.

Le vent fraîchit jusqu’au soir. Cependant le roulis

diminua, parce que la mer, déjà couverte au large par

les hauts-fonds de Terre-Neuve, ne pouvait se faire.

Aussi, un nouvel « entertainment » de sir James

Anderson fut-il annoncé pour ce jour-là. À l’heure dite,

les salons se remplirent. Mais cette fois il ne s’agissait

plus de tours de cartes. James Anderson raconta

l’histoire de ce câble transatlantique qu’il avait posé lui-

même. Il montra des épreuves photographiques

représentant les divers engins inventés pour

l’immersion. Il fit circuler le modèle des épissures qui

servirent au rajustement des morceaux de câble. Enfin,

il mérita très justement les trois hourras qui

accueillirent sa conférence, et dont une grande part

revint au promoteur de cette entreprise, l’honorable

Cyrus Field, présent à cette soirée.

18



Le lendemain, 3 avril, dès les premières heures du

jour, l’horizon offrait cette teinte particulière que les

Anglais appellent « blink ». C’était une réverbération

blanchâtre qui annonçait des glaces peu éloignées. En

effet, le Great Eastern naviguait alors dans ces parages

où flottent les premiers icebergs, détachés de la

banquise, qui sortent du détroit de Davis. Une

surveillance spéciale fut organisée pour éviter les rudes

attouchements de ces énormes blocs.

Il ventait alors une très forte brise de l’ouest. Des

lambeaux de nuages, véritables haillons de vapeurs,

balayaient la surface de la mer. À travers leurs trous, on

distinguait l’azur du ciel. Un sourd clapotis sortait des

vagues échevelées par le vent, et les gouttes d’eau

pulvérisées s’en allaient en écume.

Ni Fabian, ni le capitaine Corsican, ni le docteur

Pitferge n’étaient encore montés sur le pont. Je me

dirigeai vers l’avant du navire. Là, le rapprochement

des parois formait un angle confortable, une sorte de

retraite, dans laquelle un ermite se fût volontiers retiré

du monde. Je m’accotai dans ce coin, assis sur une

claire-voie, mes pieds reposant sur une énorme poulie.

Le vent, prenant le navire debout et butant contre

l’étrave, passait par-dessus ma tête sans l’effleurer. La

place était bonne pour y rêver. De là, mes regards

embrassaient toute l’immensité du navire. Je pouvais

suivre ses longues lignes légèrement torturées qui se

relevaient vers l’arrière. Au premier plan, un gabier,

accroché dans les haubans de misaine, se tenait d’une

main et travaillait de l’autre avec une adresse

remarquable. Au-dessous, sur le roufle, se promenait le

matelot de quart, allant et venant, les jambes écartées, et

jetant un regard clair à travers ses paupières éraillées

par les embruns. En arrière, sur les passerelles,

j’entrevoyais un officier qui, le dos rond, la tête

encapuchonnée, résistait aux assauts du vent. De la mer

je ne distinguais rien, si ce n’est une petite ligne

d’horizon bleuâtre, tracée en arrière des tambours.

Emporté par ses puissantes machines, le steamship,

tranchant les flots de son étrave aiguë, frissonnait

comme les flancs d’une chaudière dont les feux sont

activement poussés. Quelques tourbillons de vapeur,

arrachés par cette brise qui les condensait avec une

extrême rapidité, se tordaient à l’extrémité des tuyaux

d’échappement. Mais le colossal navire, debout au vent

et porté sur trois lames, ressentait à peine les agitations

de cette mer, sur laquelle, moins indifférent aux

ondulations, un transatlantique eût été secoué par les

coups de tangage.

À midi et demi, le point affiché ne donna en latitude

que 44° 53’ nord ; et en longitude 47° 6’ ouest. Deux

cent vingt-sept milles seulement depuis vingt-quatre

heures ! Les jeunes fiancés devaient maudire ces roues

qui ne tournaient pas, cette hélice dont les mouvements

languissaient, et cette insuffisante vapeur qui n’agissait

pas au gré de leurs désirs !

Vers trois heures, le ciel, nettoyé par le vent,

resplendit. Les lignes de l’horizon, formées d’un trait

net, semblèrent s’élargir autour de ce point central que

le Great Eastern occupait. La brise mollit, mais la mer

se souleva longtemps en larges lames, étrangement

vertes et festonnées d’écume. Si peu de vent ne

comportait pas tant de houle. Ces ondulations étaient

disproportionnées. On peut dire que l’Atlantique

boudait encore.

À trois heures trente-cinq minutes, un trois-mâts fut

signalé sur bâbord. Il envoya son numéro. C’était un

Américain, l’Illinois, faisant route pour l’Angleterre.

En ce moment, le lieutenant H... m’apprit que nous

passions sur la queue du banc de Newfoundland, nom

que les Anglais donnent aux hauts-fonds de Terre-

Neuve. Ce sont les riches parages où se fait la pêche de

ces morues, dont trois suffiraient à alimenter

l’Angleterre et l’Amérique, si tous leurs œufs

éclosaient.

La journée se passa sans incident. Le pont fut

fréquenté par ses promeneurs accoutumés. Jusqu’ici,

aucun hasard n’avait mis en présence Fabian et Harry

Drake, que le capitaine Archibald et moi nous ne

perdions pas de vue. Le soir réunit au grand salon ses

dociles habitués. Toujours mêmes exercices, lectures et

chants, provoquant les mêmes bravos prodigués par les

mêmes mains aux mêmes virtuoses, que je finissais par

trouver moins médiocres. Une discussion assez vive

éclata, par extraordinaire, entre un nordiste et un

Texien. Celui-ci demandait « un empereur » pour les

États du Sud. Fort heureusement, cette discussion

politique, qui menaçait de dégénérer en querelle, fut

interrompue par l’arrivée d’une dépêche imaginaire

adressée à l’Ocean Time et conçue en ces termes : « Le

capitaine Semmes, ministre de la Guerre, a fait payer

par le Sud les ravages de l’Alabama ! »

19



En quittant le salon vivement éclairé, je remontai sur

le pont avec le capitaine Corsican. La nuit était

profonde. Pas une constellation au firmament. Autour

du navire, une ombre impénétrable. Les fenêtres des

roufles brillaient comme des gueules de fours. À peine

voyait-on les hommes de quart qui arpentaient

pesamment les dunettes. Mais on respirait le grand air,

et le capitaine humait ses fraîches molécules à pleins

poumons.

« J’étouffais dans ce salon, me dit-il. Ici, au moins,

je nage en pleine atmosphère ! Voilà une absorption

vivifiante. Il me faut mes cent mètres cubes d’air par

vingt-quatre heures ou je suis à demi asphyxié.

– Respirez, capitaine, respirez à votre aise, lui

répondis-je. Il y a de l’air ici pour tout le monde, et la

brise ne vous chicane pas votre contingent. C’est une

bonne chose que l’oxygène, et il faut bien avouer que

nos Parisiens ou nos Londoniens ne le connaissent que

de réputation.

– Oui ! répliqua le capitaine, ils lui préfèrent l’acide

carbonique. Chacun son goût. Pour mon compte, je le

déteste, même dans le vin de Champagne ! »

Tout en causant, nous longions le boulevard de

tribord, abrités du vent par la haute paroi des roufles.

De gros tourbillons de fumée, constellés d’étincelles,

s’échappaient des cheminées noires. Le ronflement des

machines accompagnait le sifflement de la brise dans

les haubans de fer qui résonnaient comme les cordes

d’une harpe. À ce brouhaha se mêlait de quart d’heure

en quart d’heure le cri des matelots de bordée : « All’s

well ! All’s well ! » Tout va bien ! Tout va bien !

En effet, aucune précaution n’avait été négligée

pour assurer la sécurité du navire au milieu de ces

parages fréquentés par les glaces. Le capitaine faisait

puiser un seau d’eau, chaque demi-heure, afin d’en

reconnaître la température, et si cette température fût

tombée à un degré inférieur, il n’eût pas hésité à

changer sa route. Il savait, en effet, que, quinze jours

avant, le Pereire s’était vu bloqué par les icebergs sous

cette latitude, danger qu’il fallait éviter. Du reste, son

ordre de nuit prescrivit une surveillance rigoureuse.

Lui-même ne se coucha pas. Deux officiers restèrent à

ses côtés sur la passerelle, l’un aux signaux des roues,

l’autre aux signaux de l’hélice. De plus, un lieutenant et

deux hommes firent le quart sur la dunette de l’avant,

tandis qu’un quartier-maître et un matelot se tenaient à

l’étrave du steamship. Les passagers pouvaient être

tranquilles.

Après avoir observé ces dispositions, le capitaine

Corsican et moi nous revînmes vers l’arrière. L’idée

nous prit de passer encore quelque temps sur le grand

roufle, avant de regagner nos cabines, comme feraient

de paisibles citadins sur la grande place de leur ville.

L’endroit nous parut désert. Bientôt, cependant, nos

yeux étant faits à cette obscurité, nous aperçûmes un

homme accoudé sur le garde-fou, dans une complète

immobilité. Corsican, après l’avoir regardé

attentivement, me dit :

« C’est Fabian ! »

C’était Fabian, en effet. Nous le reconnûmes ; mais

perdu dans une muette contemplation, il ne nous vit

pas. Ses regards semblaient fixés sur un angle du roufle,

et je les voyais briller dans l’ombre. Que regardait-il

ainsi ? Comment pouvait-il percer cette obscurité

profonde ? Je pensais que mieux valait le laisser à ses

réflexions. Mais le capitaine Corsican s’approchant :

« Fabian ? » dit-il.

Fabian ne répondit pas. Il n’avait pas entendu.

Corsican l’appela de nouveau. Fabian tressaillit, tourna

la tête un instant et prononça ce seul mot :

– Chut !

Puis, de la main, il désigna une ombre qui se

mouvait lentement à l’extrémité du roufle. C’était cette

forme à peine visible que regardait Fabian. Puis,

souriant tristement :

« La dame noire ! » murmura-t-il.

Un tressaillement m’agita. Le capitaine Corsican

m’avait pris le bras et je sentis qu’il tressaillait aussi. La

même pensée nous avait frappés tous deux. Cette

ombre, c’était l’apparition annoncée par le docteur

Pitferge.

Fabian était retombé dans sa rêveuse contemplation.

Moi, la poitrine oppressée, l’œil trouble, je regardais

cette forme humaine, à peine estompée dans l’ombre,

qui bientôt se profila plus nettement à nos regards. Elle

s’avançait, hésitait, allait, s’arrêtait, reprenait sa

marche, semblant plutôt glisser que marcher. Une âme

errante ! À dix pas de nous, elle demeura immobile. Je

pus distinguer alors la forme d’une femme élancée,

drapée étroitement dans une sorte de burnous brun, le

visage couvert d’un voile épais.

« Une folle ! une folle ! n’est-ce pas ? » murmura

Fabian.

Et c’était une folle, en effet. Mais Fabian ne nous

interrogeait pas. Il se parlait à lui-même.

Cependant, cette pauvre créature s’approcha plus

près encore. Je crus voir ses yeux briller à travers son

voile, quand ils se fixèrent sur Fabian. Elle vint jusqu’à

lui. Fabian se redressa, électrisé. La femme voilée lui

mit la main sur le cœur comme pour en compter les

battements... Puis, s’échappant, elle disparut par

l’arrière du roufle.

Fabian retomba, presque agenouillé, les mains

tendues.

« Elle ! » murmura-t-il.

Puis, secouant la tête :

« Quelle hallucination ! » ajouta-t-il.

Le capitaine Corsican lui prit alors la main :

– Viens, Fabian, viens, dit-il, et il entraîna son

malheureux ami.

20



Corsican et moi, nous ne pouvions plus douter.

C’était Ellen, la fiancée de Fabian, la femme de Harry

Drake. La fatalité les avait réunis tous trois sur le même

navire. Fabian ne l’avait pas reconnue, bien qu’il se fût

écrié : « Elle ! elle ! » Et comment aurait-il pu la

reconnaître ? Mais il ne s’était pas trompé en disant :

« Une folle ! » Ellen était folle, et sans doute, la

douleur, le désespoir, son amour tué dans son cœur, le

contact de l’homme indigne qui l’avait arrachée à

Fabian, la ruine, la misère, la honte avaient brisé son

âme ! Voilà ce dont je parlais le lendemain matin avec

Corsican. Nous n’avions d’ailleurs aucun doute sur

l’identité de cette jeune femme. C’était Ellen que Harry

Drake entraînait avec lui vers ce continent américain, et

qu’il associait encore à sa vie d’aventures. Le regard du

capitaine s’allumait d’un feu sombre en songeant à ce

misérable. Moi, je sentais mon cœur bondir. Que

pouvions-nous contre lui, le mari, le maître ? Rien.

Mais le point le plus important, c’était d’empêcher une

nouvelle rencontre entre Fabian et Ellen, car Fabian

finirait par reconnaître sa fiancée, ce qui amènerait la

catastrophe que nous voulions éviter. Toutefois, on

pouvait espérer que ces deux pauvres êtres ne se

reverraient pas. La malheureuse Ellen ne paraissait

jamais pendant le jour, ni dans les salons ni sur le pont

du navire. La nuit seulement, trompant son geôlier, sans

doute, elle venait se baigner dans cet air humide et

demander à la brise un apaisement passager ! Dans

quatre jours, au plus tard, le Great Eastern aurait atteint

les passes de New York. Nous pouvions donc croire

que le hasard ne déjouerait pas notre surveillance, et

que Fabian ne serait pas instruit de la présence d’Ellen

pendant cette traversée de l’Atlantique ! Mais nous

comptions sans les événements.

La direction du steamship avait été un peu modifiée

pendant la nuit. Trois fois, le navire, trouvant l’eau à

vingt-sept degrés Fahrenheit, c’est-à-dire de trois à

quatre degrés centigrades au-dessous de zéro, était

descendu vers le sud. On ne pouvait mettre en doute la

présence de glaces très rapprochées. En effet, ce matin-

là, le ciel présentait un éclat particulier ; l’atmosphère

était blanche ; tout le nord s’éclairait d’une intense

réverbération, évidemment produite par le pouvoir

réfléchissant des icebergs. Une brise piquante traversait

l’air, et vers dix heures une petite neige très fine vint

subitement poudrer à blanc le steamship. Puis un banc

de brumes se leva, au milieu duquel nous signalions

notre présence par de nombreux coups de sifflets ; bruit

assourdissant qui effaroucha des volées de mouettes

posées sur les vergues du navire.

À dix heures et demie, le brouillard s’étant levé, un

steamer à hélice parut à l’horizon sur tribord.

L’extrémité blanche de sa cheminée indiquait qu’il

appartenait à la compagnie Inman faisant le transport

des émigrants de Liverpool sur New York. Ce bâtiment

nous envoya son numéro. C’était le City of Limerik, de

quinze cent trente tonneaux de jauge, et de deux cent

cinquante-six chevaux de force. Il avait quitté New

York samedi et, par conséquent, il se trouvait en retard.

Avant le lunch, quelques passagers organisèrent une

poule qui ne pouvait manquer de plaire à ces amateurs

de jeux et de paris. Le résultat de cette poule ne devait

pas être connu avant quatre jours. C’était ce qu’on

appelle la « poule du pilote ». Lorsqu’un navire arrive

sur les atterrages, personne n’ignore qu’un pilote monte

à son bord. On divise donc les vingt-quatre heures du

jour et de la nuit en quarante-huit demi-heures ou

quatre-vingt-seize quarts d’heure, suivant le nombre des

passagers. Chaque joueur met un enjeu d’un dollar, et le

sort lui attribue l’une de ces demi-heures ou l’un de ces

quarts d’heure. Le gagnant des quarante-huit ou quatre-

vingt-seize dollars est celui pendant le quart d’heure

duquel le pilote met le pied sur le navire. On le voit, le

jeu est peu compliqué. Ce ne sont plus des courses de

chevaux ; ce sont des courses de quarts d’heure.

Ce fut un Canadien, l’honorable Mac Alpine, qui

prit la direction de l’affaire. Il réunit facilement quatre-

vingt-seize parieurs, parmi lesquels quelques parieuses,

et non les moins âpres au jeu. Je suivis le courant et

j’engageai mon dollar. Le sort me désigna le soixante-

quatrième quart d’heure. C’était un mauvais numéro

dont je n’avais aucune chance de me défaire avec profit.

En effet, ces divisions du temps sont comptées d’un

midi au midi suivant. Il y a donc des quarts d’heure de

jour et des quarts d’heure de nuit. Ces derniers n’ont

aucune valeur aléatoire, car il est rare que les navires

s’aventurent sur les atterrages au milieu de l’obscurité

et, par conséquent, les chances de recevoir un pilote à

bord pendant la nuit sont très diminuées. Je me consolai

aisément.

En redescendant au salon, je vis qu’une lecture avait

été affichée pour le soir. Le missionnaire de l’Utah

annonçait une conférence sur le mormonisme. Bonne

occasion de s’initier aux mystères de la Cité des Saints.

D’ailleurs, cet elder, Mr Hatch, devait être un orateur,

et un orateur convaincu. L’exécution ne pouvait donc

manquer d’être digne de l’œuvre. Les passagers

accueillirent favorablement l’annonce de cette

conférence.

Le point affiché avait donné les chiffres suivants :

Lat. 42° 32’ N.

Long. 51° 59’ W.

Course : 254 miles.





Vers trois heures de l’après-midi, les timoniers

signalèrent l’approche d’un grand steamer à quatre

mâts. Ce navire modifia légèrement sa route afin de se

rapprocher du Great Eastern, dans l’intention de lui

donner son numéro. De son côté, le capitaine laissa

porter un peu, et bientôt le steamer lui envoya son nom.

C’était l’Atlanta, un de ces grands bâtiments qui font le

service de Londres à New York en touchant à Brest. Il

nous salua au passage, et nous lui rendîmes son salut.

Peu de temps après, comme il courait à contre-bord, il

avait disparu.

En ce moment, Dean Pitferge m’apprit, non sans

déplaisir, que la conférence de Mr Hatch était interdite.

Les puritaines du bord n’avaient pas permis à leurs

maris de s’initier aux mystères du mormonisme !

21



À quatre heures, le ciel qui avait été voilé

jusqu’alors, se dégagea. La mer s’était apaisée. Le

navire ne roulait plus. On aurait pu se croire en terre

ferme. Cette immobilité du Great Eastern donna aux

passagers l’idée d’organiser des courses. Le turf

d’Epsom n’eût pas offert une piste meilleure, et quant

aux chevaux, à défaut de Gladiator ou de la Touque, ils

devaient être remplacés par des Écossais pur sang qui

les valaient bien. La nouvelle ne tarda pas à se

répandre. Aussitôt les sportsmen d’accourir, les

spectateurs de quitter les salons et les cabines. Un

Anglais, l’honorable Mac Karthy, fut nommé

commissaire, et les coureurs se présentèrent sans retard.

C’étaient une demi-douzaine de matelots, sortes de

centaures, à la fois chevaux et jockeys, tout prêts à

disputer le grand prix du Great Eastern.

Les deux boulevards formaient le champ de course.

Les coureurs devaient faire trois fois le tour du navire,

et franchir ainsi un parcours de treize cents mètres

environ. C’était suffisant. Bientôt, les tribunes, je veux

dire les dunettes, furent envahies par la foule des

curieux, armés de lorgnettes, et dont quelques-uns

avaient arboré « le voile vert », pour se protéger sans

doute contre la poussière de l’Atlantique. Les équipages

manquaient, j’en conviens, mais non la place pour les

ranger en files. Les dames, en grande toilette, se

pressaient principalement sur les roufles de l’arrière. Le

coup d’œil était charmant.

Fabian, le capitaine Corsican, le docteur Dean

Pitferge et moi, nous nous étions postés sur la dunette

de l’avant. C’était là ce qu’on pouvait appeler

l’enceinte du pesage. Là s’étaient réunis les véritables

gentlemen-riders. Devant nous se dressait le poteau de

départ et d’arrivée. Les paris ne tardèrent pas à

s’engager avec un entrain britannique. Des sommes

considérables furent risquées, rien que sur la mine des

coureurs, dont les hauts faits, cependant, n’étaient pas

encore inscrits au « stud-book ». Je ne vis pas sans

inquiétude Harry Drake se mêler de ces préparatifs avec

son aplomb accoutumé, discutant, disputant, tranchant

d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Très

heureusement, Fabian, bien qu’il eût engagé quelques

livres dans la course, me parut assez indifférent à tout

ce tapage. Il se tenait à l’écart, le front toujours

soucieux, la pensée toujours au loin.

Parmi les coureurs qui se présentèrent, deux avaient

plus particulièrement attiré l’attention publique. L’un,

un Écossais de Dundee, nommé Wilmore, petit homme

maigre, dératé, désossé, la poitrine large, l’œil ardent,

passait pour être un des favoris. L’autre, grand diable

bien découplé, un Irlandais du nom d’O’Kelly, long

comme un cheval de course, balançait aux yeux des

connaisseurs les chances de Wilmore. On le demandait

à un contre trois, et pour mon compte, partageant

l’engouement général, j’allais risquer sur lui quelques

dollars, quand le docteur me dit :

« Prenez le petit, croyez-moi. Le grand est

disqualifié.

– Que voulez-vous dire ?

– Je veux dire, répondit sérieusement le docteur, que

ce n’est pas un pur-sang. Il peut avoir une certaine

vitesse initiale, mais il n’a pas de fond. Le petit, au

contraire, l’Écossais, a de la race. Voyez, son corps

maintenu bien droit sur ses jambes, et son poitrail bien

ouvert, sans raideur. C’est un sujet qui a dû s’entraîner

plus d’une fois dans la course sur place, c’est-à-dire en

sautant d’un pied sur l’autre de manière à produire au

moins deux cents mouvements par minute. Pariez pour

lui, vous dis-je, vous n’aurez pas à le regretter.»

Je suivis le conseil de mon savant docteur, et je

pariai pour Wilmore. Quant aux quatre autres coureurs,

ils n’étaient même pas en discussion.

Les places furent tirées. Le sort favorisa l’Irlandais,

qui eut la corde. Les six coureurs se placèrent en ligne

sur la limite du poteau. Pas de faux départ à craindre, ce

qui simplifiait le mandat du commissaire.

Le signal fut donné. Un hourra accueillit le départ.

Les connaisseurs reconnurent immédiatement que

Wilmore et O’Kelly étaient des coureurs de profession.

Sans se préoccuper de leurs rivaux qui les devançaient

en s’essoufflant, ils allaient, le corps un peu penché, la

tête bien droite, l’avant-bras collé au sternum, les

poignets légèrement portés en avant et accompagnant

chaque mouvement du pied opposé par un mouvement

alternatif. Ils étaient pieds nus. Leur talon, ne touchant

jamais le sol, leur laissait l’élasticité nécessaire pour

conserver la force acquise. En un mot, tous les

mouvements de leur personne se rapportaient et se

complétaient.

Au second tour, O’Kelly et Wilmore, toujours sur la

même ligne, avaient distancé leurs adversaires

époumonés. Ils démontraient avec évidence la vérité de

cet axiome que me répétait le docteur :

« Ce n’est pas avec les jambes que l’on court, c’est

avec la poitrine ! Du jarret, c’est bien, mais des

poumons, c’est mieux ! »

À l’avant-dernier tournant, les cris des spectateurs

saluèrent de nouveau leurs favoris. Les excitations, les

hourras, les bravos éclataient de toutes parts.

« Le petit gagnera, me dit Pitferge. Voyez, il ne

souffle pas. Son rival est haletant. »

En effet, Wilmore avait la figure calme et pâle.

O’Kelly fumait comme un feu de paille mouillée. Il

était « au fouet », pour employer une expression de

l’argot des sportsmen. Mais tous deux se maintenaient

en ligne. Enfin, ils dépassèrent le grand roufle ; ils

dépassèrent l’écoutille de la machine ; ils dépassèrent le

poteau d’arrivée...

« Hourra ! Hourra ! pour Wilmore ! crièrent les uns.

– Hourra pour O’Kelly, répondaient les autres.

– Wilmore a gagné.

– Non, ils sont “ensemble” ».

La vérité est que Wilmore avait gagné, mais d’une

demi-tête à peine. C’est ce que décida l’honorable Mac

Karthy. Cependant la discussion se prolongea et l’on en

vint aux grosses paroles. Les partisans de l’Irlandais, et

particulièrement Harry Drake, soutenaient qu’il y avait

un « deadhead », que c’était une course morte, qu’il y

avait lieu de la recommencer.

Mais, à ce moment, entraîné par un mouvement

involontaire, Fabian, s’étant approché de Harry Drake,

lui dit froidement :

« Vous avez tort, monsieur. Le vainqueur est le

matelot écossais ! »

Drake s’avança vivement sur Fabian.

« Vous dites ? lui demanda-t-il d’un ton menaçant.

– Je dis que vous avez tort, répondit tranquillement

Fabian.

– Sans doute, riposta Drake, parce que vous avez

parié pour Wilmore ?

– J’ai parié comme vous pour O’Kelly, répondit

Fabian. J’ai perdu et je paye.

– Monsieur, s’écria Drake, prétendez-vous

m’apprendre ?... »

Mais il n’acheva pas sa phrase. Le capitaine

Corsican s’était interposé entre Fabian et lui avec

l’intention avouée de prendre la querelle pour son

compte. Il traita Drake avec une dureté et un mépris très

significatifs. Mais, évidemment, Drake ne voulait pas

avoir affaire à lui. Aussi, lorsque Corsican eut achevé,

Drake se croisant les bras et s’adressant à Fabian :

« Monsieur, dit-il avec un mauvais sourire,

monsieur a donc besoin de ses amis pour le

défendre ? »

Fabian pâlit. Il se précipita sur Harry Drake. Mais je

le retins. D’autre part, des compagnons de ce coquin

l’entraînèrent, non sans qu’il eût jeté sur son adversaire

un haineux regard.

Le capitaine Corsican et moi, nous descendîmes

avec Fabian, qui se contenta de dire d’une voix calme :

« À la première occasion, je souffletterai ce grossier

personnage. »

22



Pendant la nuit du vendredi au samedi, le Great

Eastern traversa le courant du Gulf Stream, dont les

eaux, plus foncées et plus chaudes, tranchaient sur les

couches ambiantes. La surface de ce courant pressé

entre les flots de l’Atlantique est même légèrement

convexe. C’est donc un fleuve véritable qui coule entre

deux rives liquides, et l’un des plus considérables du

globe, car il réduit au rang de ruisseau l’Amazone ou le

Mississippi. L’eau puisée pendant la nuit était remontée

de vingt-sept degrés Fahrenheit à cinquante et un

degrés, ce qui donne en centigrades douze degrés.

Cette journée du 5 avril débuta par un magnifique

lever de soleil. Les longues lames de fond

resplendissaient. Une chaude brise du sud-ouest passait

dans le gréement. C’étaient les premiers beaux jours.

Ce soleil, qui eût reverdi les campagnes du continent,

fit éclore ici de fraîches toilettes. La végétation retarde

quelquefois, la mode jamais. Bientôt les boulevards

comptèrent de nombreux groupes de promeneurs. Tels

les Champs-Élysées, un dimanche, par un beau soleil de

mai.

Pendant cette matinée, je ne vis pas le capitaine

Corsican. Désirant avoir des nouvelles de Fabian, je me

rendis à la cabine que celui-ci occupait en abord du

grand salon. Je frappai à la porte de cette cabine, mais

je n’obtins pas de réponse. Je poussai la porte. Fabian

n’y était pas.

Je remontai alors sur le pont. Parmi les passants je

ne remarquai ni mes amis ni mon docteur. Il me vint

alors à la pensée de chercher en quel endroit du

steamship était confinée la malheureuse Ellen. Quelle

cabine occupait-elle ? Où Harry Drake l’avait-il

reléguée ? À quelles mains était confiée cette infortunée

que son mari abandonnait pendant des jours entiers ?

Sans doute aux soins intéressés de quelque femme de

chambre du bord, à quelque indifférente garde-malade ?

Je voulus savoir ce qui en était, non par un vain motif

de curiosité, mais dans l’intérêt d’Ellen et de Fabian, ne

fût-ce que pour prévenir une rencontre toujours à

craindre.

Je commençai ma recherche par les cabines du

grand salon des dames et je parcourus les couloirs des

deux étages qui desservent cette portion du navire.

Cette inspection était assez facile, parce que le nom des

passagers, inscrit sur une pancarte, se lisait à la porte de

chaque cabine, ce qui simplifiait le service des

stewards. Je ne trouvai pas le nom de Harry Drake, ce

qui me surprit peu, car cet homme avait dû préférer la

situation des cabines disposées, à l’arrière du Great

Eastern, sur des salons moins fréquentés. Il n’existait,

d’ailleurs, au point de vue du confort, aucune différence

entre les aménagements de l’avant et ceux de l’arrière,

car la Société des Affréteurs n’avait admis qu’une seule

classe de passagers.

Je me dirigeai donc vers les salles à manger, et je

suivis attentivement les couloirs latéraux qui circulaient

entre le double rang des cabines. Toutes ces chambres

étaient occupées, toutes portaient le nom d’un passager,

et le nom de Harry Drake manquait encore. Cette fois,

l’absence de ce nom m’étonna, car je croyais avoir

visité notre ville flottante tout entière, et je ne

connaissais pas d’autre « quartier » plus reculé que

celui-ci. J’interrogeai donc un steward qui m’apprit ce

que j’ignorais, c’est qu’une centaine de cabines

existaient encore en arrière des « dining rooms ».

« Comment y descend-on ? demandai-je.

– Par un escalier qui aboutit au pont, sur le côté du

grand roufle.

– Bien, mon ami. Et savez-vous quelle cabine

occupe M. Harry Drake ?

– Je l’ignore, monsieur », me répondit le steward.

Je remontai alors sur le pont, et, suivant le roufle,

j’arrivai à la porte qui fermait l’escalier indiqué. Cet

escalier conduisait, non plus à de vastes salons, mais à

un simple carré demi-obscur, autour duquel était

disposée une double rangée de cabines. Harry Drake,

voulant isoler Ellen, n’avait pu choisir un endroit plus

propice à son dessein.

La plupart de ces cabines étaient inoccupées. Je

parcourus le carré et les couloirs latéraux porte à porte.

Quelques noms étaient inscrits sur les pancartes, deux

ou trois au plus, mais non celui de Harry Drake.

Cependant, j’avais fait une minutieuse inspection de ce

compartiment, et, fort désappointé, j’allais me retirer,

quand un murmure vague, presque insaisissable, frappa

mon oreille. Ce murmure se produisait au fond du

couloir de gauche. Je me dirigeai de ce côté. Les sons, à

peine perceptibles, s’accentuèrent davantage. Je

reconnus une sorte de chant plaintif, ou plutôt une

mélopée traînante, dont les paroles ne parvenaient pas

jusqu’à moi.

J’écoutai. C’était une femme qui chantait ainsi ;

mais dans cette voix inconsciente on sentait une douleur

profonde. Cette voix devait être celle de la pauvre folle.

Mes pressentiments ne pouvaient me tromper. Je

m’approchai doucement de la cabine qui portait le

numéro 775. C’était la dernière de ce couloir obscur, et

elle devait être éclairée par un des hublots inférieurs

évidés dans la coque du Great Eastern. Sur la porte de

cette cabine, aucun nom. En effet, Harry Drake n’avait

pas intérêt à faire connaître l’endroit où il confinait

Ellen.

La voix de l’infortunée arrivait alors distinctement

jusqu’à moi. Son chant n’était qu’une suite de phrases

fréquemment interrompues, quelque chose de suave et

de triste à la fois. On eût dit des stances étrangement

coupées, telles que les réciterait une personne endormie

du sommeil magnétique.

Non ! bien que je n’eusse aucun moyen de

reconnaître son identité, je ne doutais pas que ce fût

Ellen qui chantât ainsi.

Pendant quelques minutes, j’écoutai, et j’allais me

retirer, quand j’entendis marcher dans le carré central..

Était-ce Harry Drake ? Dans l’intérêt d’Ellen et de

Fabian, je ne voulais pas être surpris à cette place.

Heureusement, le couloir, contournant la double rangée

de cabines, me permettait de remonter sur le pont sans

être aperçu. Cependant, je tenais à savoir quelle était la

personne dont j’entendais le pas. La demi-obscurité me

protégeait, et en me plaçant dans l’angle du couloir je

pouvais voir sans être vu. Cependant, le bruit avait

cessé. Bizarre coïncidence, avec lui s’était tu le chant

d’Ellen. J’attendis. Bientôt le chant recommença, et le

plancher gémit de nouveau sous la pression d’un pas

lent. Je penchai la tête, et au fond du couloir, dans une

vague clarté qui filtrait à travers l’imposte des cabines,

je reconnus Fabian.

C’était mon malheureux ami ! Quel instinct le

conduisait en ce lieu ? Avait-il donc, et avant moi,

découvert la retraite de la jeune femme ? Je ne savais

que penser. Fabian s’avançait lentement, longeant les

cloisons, écoutant, suivant comme un fil cette voix qui

l’attirait, malgré lui peut-être, et sans qu’il en eût

conscience. Et pourtant il me semblait que le chant

s’affaiblissait à son approche, et que ce fil si ténu allait

se rompre... Fabian arriva près de la cabine et s’arrêta.

Comme son cœur devait battre à ces tristes accents ?

Comme tout son être devait frémir ! Il était impossible

que dans cette voix il ne retrouvât pas quelque

ressouvenir du passé. Et cependant, ignorant la

présence de Harry Drake à bord, comment aurait-il

même soupçonné la présence d’Ellen ? Non ! C’était

impossible, et il n’était attiré que parce que ces accents

maladifs répondaient, sans qu’il s’en doutât, à

l’immense douleur qu’il portait en lui.

Fabian écoutait toujours. Qu’allait-il faire ?

Appellerait-il la folle ? Et si Ellen apparaissait

soudain ? Tout était possible, et tout était danger dans

cette situation ! Cependant, Fabian se rapprocha encore

de la porte de la cabine. Le chant, qui diminuait peu à

peu, mourut soudain ; puis un cri déchirant se fit

entendre.

Ellen, par une communication magnétique, avait-

elle senti si près d’elle celui qu’elle aimait ? L’attitude

de Fabian était effrayante. Il était comme ramassé sur

lui-même. Allait-il donc briser cette porte ? Je le crus et

je me précipitai vers lui.

Il me reconnut. Je l’entraînai. Il se laissait faire.

Puis, d’une voix sourde :

« Savez-vous quelle est cette infortunée ? me

demanda-t-il.

– Non, Fabian, non.

– C’est la folle ! dit-il. On dirait une voix de l’autre

monde. Mais cette folie n’est pas sans remède. Je sens

qu’un peu de dévouement, un peu d’amour guérirait

cette pauvre femme ?

– Venez, Fabian, dis-je, venez ! »

Nous étions remontés sur le pont. Fabian, sans

ajouter une parole, me quitta presque aussitôt ; mais je

ne le perdis pas de vue avant qu’il n’eût regagné sa

cabine.

23



Quelques instants plus tard, je rencontrai le

capitaine Corsican. Je lui racontai la scène à laquelle je

venais d’assister. Il comprit, comme moi, que cette

grave situation se compliquait. Pourrions-nous en

prévenir les dangers ? Ah ! que j’aurais voulu hâter la

marche de ce Great Eastern, et mettre un océan tout

entier entre Harry Drake et Fabian !

En nous quittant, le capitaine Corsican et moi, nous

convînmes de surveiller plus sévèrement que jamais les

acteurs de ce drame, dont le dénouement pouvait à

chaque instant éclater malgré nous !

Ce jour-là, on attendait l’Australasian, paquebot de

la compagnie Cunard, jaugeant deux mille sept cent

soixante tonneaux, qui dessert la ligne de Liverpool à

New York. Il avait dû quitter l’Amérique le mercredi

matin, et il ne pouvait tarder à paraître. On le guettait au

passage, mais il ne passa pas.

Vers onze heures, des passagers anglais organisèrent

une souscription en faveur des blessés du bord, dont

quelques-uns n’avaient pas encore pu quitter le poste

des malades, entre autres le maître d’équipage, menacé

d’une claudication incurable. Cette liste se couvrit de

signatures, non sans avoir soulevé quelques difficultés

de détails qui amenèrent un échange de paroles

malsonnantes. À midi, le soleil permit d’obtenir une

observation très exacte :





Long. 58° 37’ O.

Lat. 41° 42’ 11” N.

Course : 257 miles.





Nous avions la latitude à une seconde près. Les

jeunes fiancés, qui vinrent consulter la notice, firent une

moue de déconvenue. Décidément, ils avaient à se

plaindre de la vapeur.

Avant le lunch, le capitaine Anderson voulut

distraire ses passagers des ennuis d’une traversée si

longue. Il organisa donc des exercices de gymnastique

qu’il dirigea en personne. Une cinquantaine de

désœuvrés, armés comme lui d’un bâton, imitèrent tous

ses mouvements avec une exactitude simiesque. Ces

gymnastes improvisés « travaillaient »

méthodiquement, sans desserrer les lèvres, comme des

riflemens à la parade.

Un nouvel « entertainment » fut annoncé pour le

soir. Je n’y assistai point. Ces mêmes plaisanteries

incessamment renouvelées me fatiguaient. Un second

journal, rival de l’Ocean Time, avait été fondé. Ce soir-

là, paraît-il, les deux feuilles fusionnèrent.

Pour moi, je passai sur le pont les premières heures

de la nuit. La mer se soulevait et annonçait du mauvais

temps, bien que le ciel fût encore admirable. Aussi le

roulis commençait-il à s’accentuer. Couché sur un des

bancs du roufle, j’admirais ces constellations qui

s’écartelaient au firmament. Les étoiles fourmillaient au

zénith, et bien que l’œil nu n’en puisse apercevoir que

cinq mille sur toute l’étendue de la sphère céleste, ce

soir-là il eût cru les compter par millions. Je voyais

traîner à l’horizon la queue de Pégase dans toute sa

magnificence zodiacale, comme la robe étoilée d’une

reine de féerie. Les Pléiades montaient vers les hauteurs

du ciel, en même temps que ces Gémeaux qui, malgré

leur nom, ne se lèvent pas l’un après l’autre, comme les

héros de la fable. Le Taureau me regardait de son gros

œil ardent. Au sommet de la voûte brillait Véga, notre

future étoile polaire, et non loin s’arrondissait cette

rivière de diamants qui forme la Couronne boréale.

Toutes ces constellations immobiles semblaient,

cependant, se déplacer au roulis du navire, et pendant

son oscillation je voyais le grand mât décrire un arc de

cercle, nettement dessiné, depuis la Grande Ourse

jusqu’à Altaïr de l’Aigle, tandis que la lune, déjà basse,

trempait à l’horizon l’extrémité de son croissant.

24



La nuit fut mauvaise. Le steamship, effroyablement

battu par le travers, roula sans désemparer. Les meubles

se déplacèrent avec fracas, et la faïencerie des toilettes

recommença son vacarme. Le vent avait évidemment

beaucoup fraîchi. Le Great Eastern naviguait d’ailleurs

dans ces parages féconds en sinistres, où la mer est

toujours mauvaise.

À six heures du matin, je me traînai jusqu’à

l’escalier du grand roufle. Me cramponnant aux rampes,

et profitant d’une oscillation sur deux, je parvins à

gravir les marches, et j’arrivai sur le pont. De là, je me

halai non sans peine jusqu’à la dunette de l’avant.

L’endroit était désert, si toutefois on peut qualifier ainsi

un endroit où se trouve le docteur Dean Pitferge. Ce

digne homme, solidement appuyé, courbait le dos au

vent, et sa jambe droite entourait un des montants du

garde-fou. Il me fit signe de le rejoindre – signe de tête,

cela va sans dire –, car il ne pouvait disposer de ses bras

qui le maintenaient contre les violences de la tempête.

Après quelques mouvements de reptation, me tordant

comme un annélide, j’arrivai sur le roufle, et là, je

m’arc-boutai à la façon du docteur.

« Allons ! me cria-t-il, cela continue ! Hein ! Ce

Great Eastern ! Juste au moment d’arriver, un cyclone,

un vrai cyclone, spécialement commandé pour lui ! »

Le docteur ne prononçait que des phrases

entrecoupées. Le vent lui mangeait la moitié de ses

paroles. Mais je l’avais compris. Le mot cyclone porte

sa définition avec lui.

On sait ce que sont ces tempêtes tournantes,

nommées ouragans dans l’océan Indien et dans

l’Atlantique, tornades sur la côte africaine, simouns

dans le désert, typhons dans les mers de la Chine,

tempêtes dont la puissance formidable met en péril les

plus gros navires.

Or, le Great Eastern était pris dans un cyclone.

Comment ce géant allait-il lui tenir tête ?

« Il lui arrivera malheur, me répétait Dean Pitferge,

Voyez comme il met le nez dans la plume ! »

Cette métaphore maritime s’appropriait

excellemment à la situation du steamship. Son étrave

disparaissait sous les montagnes d’eau qui l’attaquaient

par bâbord devant. Au loin, plus de vue possible. Tous

les symptômes d’un ouragan ! Vers sept heures, la

tempête se déclara. La mer devint monstrueuse. Ces

petites ondulations intermédiaires, qui marquent le

dénivellement des grandes lames, disparurent sous

l’écrasement du vent. L’océan se gonflait en longues

vagues dont la cime déferlait avec un échevellement

indescriptible. Avec chaque minute, la hauteur des

lames s’accroissait, et le Great Eastern, les recevant par

le travers, roulait épouvantablement.

« Il n’y a que deux partis à prendre, me dit le

docteur avec l’aplomb d’un marin. Ou recevoir la lame

debout ; en capeyant sous petite vapeur, ou prendre la

fuite et ne pas s’obstiner contre cette mer démontée !

Mais le capitaine Anderson ne fera ni l’une ni l’autre de

ces deux manœuvres.

– Pourquoi ? demandai-je.

– Parce que !... répondit le docteur, parce qu’il faut

qu’il arrive quelque chose ! »

En me retournant, j’aperçus le capitaine, le second

et le premier ingénieur, encapuchonnés dans leurs

suroîts et cramponnés aux garde-fous des passerelles.

L’embrun des lames les enveloppait de la tête aux

pieds. Le capitaine souriait selon sa coutume. Le second

riait et montrait ses dents blanches en voyant son navire

rouler à faire croire que les mâts et les cheminées

allaient venir en bas !

Cependant, cette obstination, cet entêtement du

capitaine à lutter contre la mer m’étonnaient. À sept

heures et demie, l’aspect de l’Atlantique était effrayant.

À l’avant, les lames couvraient le navire en grand. Je

regardais ce sublime spectacle, ce combat du colosse

contre les flots. Je comprenais jusqu’à un certain point

cette opiniâtreté du « maître après Dieu » qui ne voulait

pas céder. Mais j’oubliais que la puissance de la mer est

infinie, et que rien ne peut lui résister de ce qui est fait

de la main de l’homme ! Et, en effet, si puissant qu’il

fût, le géant devait bientôt fuir devant la tempête.

Tout à coup, vers huit heures, un choc se produisit.

C’était un formidable paquet de mer qui venait de

frapper le navire par bâbord devant.

« Ça, me dit le docteur, ce n’est pas une gifle, c’est

un coup de poing sur la figure. »

En effet, le « coup de poing » nous avait meurtris.

Des morceaux d’épaves apparaissaient sur la crête des

lames. Était-ce une partie de notre chair qui s’en allait

ainsi, ou les débris d’un corps étranger ? Sur un signe

du capitaine, le Great Eastern évolua d’un quart pour

éviter ces fragments qui menaçaient de s’engager dans

ses aubes. En regardant avec plus d’attention, je vis que

le coup de mer venait d’emporter les pavois de bâbord,

qui, cependant, s’élevaient à cinquante pieds au-dessus

de la surface des flots. Les jambettes étaient brisées, les

ferrures arrachées ; quelques débris de virures

tremblaient encore dans leur encastrement. Le Great

Eastern avait tressailli au choc, mais il continuait sa

route avec une imperturbable audace. Il fallait enlever

au plus tôt les débris qui encombraient l’avant, et pour

cela fuir devant la mer devenait indispensable. Mais le

steamship s’opiniâtra à tenir tête. Toute la fougue de

son capitaine l’animait. Il ne voulait pas céder. Il ne

céderait pas. Un officier et quelques hommes furent

envoyés sur l’avant pour déblayer le pont.

« Attention, me dit le docteur, le malheur n’est pas

loin ! »

Les marins s’avancèrent vers l’avant. Nous nous

étions accotés au second mât. Nous regardions à travers

les embruns qui, nous prenant d’écharpe, jetaient à

chaque lame une averse sur le pont. Soudain, un autre

coup de mer, plus violent que le premier, passa par la

brèche ouverte dans les bastingages, arracha une

énorme plaque de fonte qui recouvrait la bitte de

l’avant, démolit le massif capot situé au-dessus du poste

de l’équipage, et, battant de plein fouet les parois de

tribord, il les déchira, il les emporta comme les

morceaux d’une toile tendue au vent.

Les hommes avaient été renversés. L’un d’eux, un

officier, à demi noyé, secoua ses favoris roux et se

releva. Puis, voyant un des matelots étendu, sans

connaissance, sur la patte d’une ancre, il se précipita

vers lui, le chargea sur ses épaules et l’emporta. En ce

moment, les gens de l’équipage s’échappaient à travers

le capot brisé. Il y avait trois pieds d’eau dans

l’entrepont. De nouveaux débris couvraient la mer, et

entre autres quelques milliers de ces poupées que mon

compatriote de la rue Chapon comptait acclimater en

Amérique ! Tous ces petits corps, arrachés de leur

caisse par le coup de mer, sautaient sur le dos des

lames, et cette scène eût certainement prêté à rire en de

moins graves conjonctures. Cependant, l’inondation

nous gagnait. Des masses liquides se précipitaient par

les ouvertures, et l’envahissement de la mer fut tel, que,

suivant le rapport de l’ingénieur, le Great Eastern

embarqua alors plus de deux mille tonnes d’eau – de

quoi couler par le fond une frégate de premier rang.

« Bon ! » fit le docteur, dont le chapeau s’envola

dans une rafale.

Se maintenir dans cette situation devenait

impossible. Tenir tête plus longtemps, c’eût été l’œuvre

d’un fou. Il fallait prendre l’allure de fuite. Le

steamship présentant l’étrave à la mer avec son avant

défoncé, c’était un homme qui s’entêterait à nager entre

deux eaux, la bouche ouverte.

Le capitaine Anderson le comprit enfin. Je le vis

courir lui-même à la petite roue de la passerelle, qui

commandait les évolutions du gouvernail. Aussitôt la

vapeur se précipita dans les cylindres de l’arrière ; la

barre fut mise au vent, et le colosse, évoluant comme un

canot, porta le cap au nord et s’enfuit devant la tempête.

À ce moment, le capitaine, ordinairement si calme,

si maître de lui, s’écria avec colère :

« Mon navire est déshonoré ! »

25



À peine le Great Eastern eut-il viré de bord, à peine

eut-il présenté l’arrière à la lame, qu’il ne ressentit plus

aucun roulis. C’était l’immobilité absolue succédant à

l’agitation. Le déjeuner était servi. La plupart des

passagers, rassurés par la tranquillité du navire,

descendirent aux « dining rooms » et purent prendre

leur repas sans ressentir ni une secousse ni un choc. Pas

une assiette ne glissa à terre, pas un verre ne répandit

son contenu sur les nappes. Et cependant, les tables de

roulis n’avaient même pas été dressées. Mais, trois

quarts d’heure plus tard, les meubles recommençaient

leur branle, les suspensions se balançaient dans l’air, les

porcelaines s’entrechoquaient sur la planche des

offices. Le Great Eastern venait de reprendre vers

l’ouest sa marche un instant interrompue.

Je remontai sur le pont avec le docteur Pitferge. Il

rencontra l’homme aux poupées.

« Monsieur, lui dit-il, tout votre petit monde a été

bien éprouvé. Voilà des bébés qui ne bavarderont pas

dans les États de l’Union.

– Bah ! répondit l’industriel parisien, la pacotille

était assurée, et mon secret ne s’est pas noyé avec elle.

Nous en referons, de ces bébés-là. »

Mon compatriote n’était point homme à désespérer,

on le voit. Il nous salua d’un air aimable, et nous

allâmes vers l’arrière du steamship. Là, un timonier

nous apprit que les chaînes du gouvernail avaient été

engagées pendant l’intervalle qui avait séparé les deux

coups de mer.

« Si cet accident s’était produit au moment de

l’évolution, me dit Pitferge, je ne sais trop ce qui serait

arrivé, car la mer se précipitait à torrents dans le navire.

Déjà les pompes à vapeur ont commencé à épuiser

l’eau. Mais tout n’est pas fini.

– Et ce malheureux matelot ? demandai-je au

docteur.

– Il est grièvement blessé à la tête. Pauvre garçon !

C’est un jeune pêcheur, marié, père de deux enfants, qui

fait son premier voyage d’outre-mer. Le médecin du

bord en répond, et c’est ce qui me fait craindre pour lui.

Enfin, nous verrons bien. Le bruit s’est aussi répandu

que plusieurs hommes avaient été emportés, mais, fort

heureusement, il n’en est rien.

– Enfin, dis-je, nous avons repris notre route ?

– Oui, répondit le docteur, la route à l’ouest, contre

vents et marées. On le sent bien ; ajouta-t-il en

saisissant un taquet pour ne pas rouler sur le pont.

Savez-vous, mon cher monsieur, ce que je ferais du

Great Eastern s’il m’appartenait ? Non ? Eh bien, j’en

ferais un bateau de luxe à dix mille francs la place. Il

n’y aurait que des millionnaires à bord, des gens qui ne

seraient pas pressés. On mettrait un mois ou six

semaines à faire la traversée de l’Angleterre à

l’Amérique. Jamais de lame par le travers. Toujours

vent debout ou vent arrière. Mais aussi jamais de roulis

ni de tangage. Mes passagers seraient assurés contre le

mal de mer, et je leur paierais cent livres par nausée.

– Voilà une idée pratique, répondis-je.

– Oui ! répliqua Dean Pitferge, il y aurait là de

l’argent à gagner... ou à perdre ! »

Cependant, le steamship continuait sa route à petite

vitesse, battant cinq ou six tours de roue au plus, de

manière à se maintenir. La houle était effrayante, mais

l’étrave coupait normalement les lames, et le Great

Eastern n’embarquait aucun paquet de mer. Ce n’était

plus une montagne de métal marchant contre une

montagne d’eau, mais un rocher sédentaire, recevant

avec indifférence le clapotis des vagues. D’ailleurs, une

pluie torrentielle vint à tomber, ce qui nous obligea de

chercher un refuge sous le capot du grand salon. Cette

averse eut pour effet d’apaiser le vent et la mer. Le ciel

s’éclaircit dans l’ouest et les derniers gros nuages se

fondirent à l’horizon opposé. À dix heures, l’ouragan

nous jetait son dernier souffle.

À midi, le point put être fait avec une certaine

exactitude ; il donnait :





Lat. 41° 50’ N.

Long. 61° 57’ W.

Course : 193 miles.





Cette diminution considérable dans le chemin

parcouru ne devait être attribuée qu’à la tempête qui,

pendant la nuit et la matinée, avait incessamment battu

le navire, tempête si terrible qu’un des passagers –

véritable habitant de cet Atlantique qu’il traversait pour

la quarante-quatrième fois – n’en avait jamais vu de

telle. L’ingénieur avoua même que, lors de cet ouragan

pendant lequel le Great Eastern resta trois jours dans le

creux des lames, le navire n’avait pas été atteint avec

cette violence. Mais, il faut le répéter, cet admirable

steamship, s’il marche médiocrement, s’il roule trop,

présente contre les fureurs de la mer une complète

sécurité. Il résiste comme un bloc plein, et cette rigidité,

il la doit à la parfaite homogénéité de sa construction, à

sa double coque et au rivage merveilleux de son bordé.

Sa résistance à l’arc est absolue.

Mais, répétons-le aussi, quelle que soit sa puissance,

il ne faut pas l’opposer sans raison à une mer démontée.

Si grand qu’il soit, si fort qu’on le suppose, un navire

n’est pas « déshonoré » parce qu’il fuit devant la

tempête. Un commandant ne doit jamais oublier que la

vie d’un homme vaut plus qu’une satisfaction d’amour-

propre. En tout cas, s’obstiner est dangereux, s’entêter

est blâmable, et un exemple récent, une déplorable

catastrophe survenue à l’un des paquebots

transocéaniens, prouve qu’un capitaine ne doit pas

lutter outre mesure contre la mer, même quand il sent

sur ses talons le navire d’une compagnie rivale.

26



Les pompes, cependant, continuaient d’épuiser ce

lac qui s’était formé à l’intérieur du Great Eastern,

comme un lagon au milieu d’une île. Puissantes et

rapidement manœuvrées par la vapeur, elles restituèrent

à l’Atlantique ce qui lui appartenait. La pluie avait

cessé ; le vent fraîchissait de nouveau ; le ciel, balayé

par la tempête, était pur. Lorsque la nuit se fit, je restai

pendant quelques heures à me promener sur le pont. Les

salons jetaient de grands épanouissements de lumière

par leurs écoutilles entrouvertes. À l’arrière, jusqu’aux

limites du regard, s’allongeait un remous

phosphorescent, rayé ça et là par la crête lumineuse des

lames. Les toiles, réfléchies dans ces nappes

lactescentes, apparaissaient et disparaissaient comme

elles font au milieu de nuages chassés par une forte

brise. Tout autour et tout au loin s’étendait la sombre

nuit.

À l’avant grondait le tonnerre des roues, et au-

dessous de moi j’entendais le cliquetis des chaînes du

gouvernail.

En revenant vers le capot du grand salon, je fus

assez surpris d’y voir une foule compacte de

spectateurs. Les applaudissements éclataient. Malgré

les désastres de la journée, l’« entertainment »

accoutumé déroulait les surprises de son programme.

Du matelot si grièvement blessé, mourant peut-être, il

n’était plus question. La fête paraissait animée. Les

passagers accueillaient avec de grandes démonstrations

les débuts d’une troupe de « minstrels » sur les planches

du Great Eastern. On sait ce que sont ces minstrels, des

chanteurs ambulants, noirs ou noircis suivant leur

origine, qui courent les villes anglaises en y donnant

des concerts grotesques. Les chanteurs, cette fois,

n’étaient autres que des matelots ou des stewards frottés

de cirage. Ils avaient revêtu des loques de rebut, ornées

de boutons en biscuit de mer ; ils portaient des

lorgnettes faites de deux bouteilles accouplées, et des

guimbardes composées de boyaux tendus sur une

vessie. Ces gaillards, assez drôles en somme, chantaient

des refrains burlesques et improvisaient des discours

mêlés de coq-à-l’âne et de calembours. On les

applaudissait à outrance, et ils redoublaient leurs

contorsions et grimaces. Enfin, pour terminer, un

danseur, agile comme un singe, exécuta une double

gigue qui enleva l’assemblée.

Cependant, si intéressant que fût ce programme des

minstrels, il n’avait pas rallié tous les passagers.

D’autres hantaient en grand nombre la salle de l’avant

et se pressaient autour des tables. Là, on jouait gros jeu.

Les gagnants défendaient le gain acquis pendant la

traversée ; les perdants, que le temps pressait,

cherchaient à maîtriser le sort par des coups d’audace.

Un tumulte violent sortait de cette salle. On entendit la

voix du banquier criant les coups, les imprécations des

perdants, le tintement de l’or, le froissement des

dollars-papier. Puis il se faisait un profond silence ;

quelque coup hardi suspendait le tumulte, et, le résultat

connu, les exclamations redoublaient.

Je fréquentais peu ces habitués de la « smoking

room ». J’ai horreur du jeu. C’est un plaisir toujours

grossier, souvent malsain. L’homme atteint de la

maladie du jeu n’a pas que ce mal ; il n’est guère

possible que d’autres ne lui fassent pas cortège. C’est

un vice qui ne va jamais seul. Il faut dire aussi que la

société des joueurs, toujours et partout mêlée, ne me

plaît pas. Là dominait Harry Drake au milieu de ses

fidèles. Là préludaient à cette vie de hasards quelques

aventuriers qui allaient chercher fortune en Amérique.

J’évitais le contact de ces gens bruyants. Ce soir-là, je

passai donc devant la porte du roufle sans y entrer,

quand une violente explosion de cris et d’injures

m’arrêta. J’écoutai, et, après un moment de silence, je

crus, à mon profond étonnement, distinguer la voix de

Fabian. Que faisait-il en ce lieu ? Allait-il y chercher

son ennemi ? La catastrophe, jusqu’alors évitée, était-

elle près d’éclater ?

Je poussai vivement la porte. En ce moment, le

tumulte était au comble. Au milieu de la foule des

joueurs, je vis Fabian. Il était debout et faisait face à

Drake, debout comme lui. Je me précipitai vers Fabian.

Sans doute Harry Drake venait de l’insulter

grossièrement, car la main de Fabian se leva sur lui, et

si elle ne l’atteignit pas au visage, c’est que Corsican,

apparaissant soudain, l’arrêta d’un geste rapide.

Mais Fabian, s’adressant à son adversaire, lui dit de

sa voix froidement railleuse :

« Tenez-vous ce soufflet pour reçu ?

– Oui, répondit Drake, et voici ma carte ! »

Ainsi, l’inévitable fatalité avait, malgré nous, mis

ces deux mortels ennemis en présence. Il était trop tard

pour les séparer. Les choses ne pouvaient plus que

suivre leur cours. Le capitaine Corsican me regarda et

je surpris dans ses yeux plus de tristesse encore que

d’émotion.

Cependant, Fabian avait relevé la carte que Drake

venait de jeter sur la table. Il la tenait du bout des doigts

comme un objet qu’on ne sait par où prendre. Corsican

était pâle. Mon cœur battait. Cette carte, Fabian la

regarda enfin. Il lut le nom qu’elle portait. Ce fut

comme un rugissement qui s’échappa de sa poitrine.

« Harry Drake ! s’écria-t-il. Vous ! vous ! vous !

– Moi-même, capitaine Mac Elwin », répondit

tranquillement le rival de Fabian.

Nous ne nous étions pas trompés. Si Fabian avait

ignoré jusque-là le nom de Drake, celui-ci n’était que

trop informé de la présence de Fabian sur le Great

Eastern !

27



Le lendemain, dès l’aube, je courus à la recherche

du capitaine Corsican. Je le rencontrai dans le grand

salon. Il avait passé la nuit près de Fabian. Fabian était

encore sous le coup de l’émotion terrible que lui avait

causée le nom du mari d’Ellen. Une secrète intuition lui

avait-elle donné à penser que Drake n’était pas seul à

bord ? La présence d’Ellen lui était-elle révélée par la

présence de cet homme ? Devinait-il enfin que cette

pauvre folle, c’était la jeune fille qu’il chérissait depuis

de longues années ? Corsican ne put me l’apprendre,

car Fabian n’avait pas prononcé un seul mot pendant

toute cette nuit.

Corsican ressentait pour Fabian une sorte de passion

fraternelle. Cette nature intrépide l’avait dès l’enfance

irrésistiblement séduit. Il était désespéré.

« Je suis intervenu trop tard, me dit-il. Avant que la

main de Fabian ne se fût levée sur lui, j’aurais dû

souffleter ce misérable.

– Violence inutile, répondis-je. Harry Drake ne vous

aurait pas suivi sur le terrain où vous vouliez

l’entraîner : C’est à Fabian qu’il en avait, et une

catastrophe était devenue inévitable.

– Vous avez raison, me dit le capitaine. Ce coquin

en est arrivé à ses fins. Il connaissait Fabian, tout son

passé, tout son amour. Peut-être Ellen, privée de raison,

a-t-elle livré ses secrètes pensées ? Ou plutôt Drake n’a-

t-il pas appris de la loyale jeune femme, avant son

mariage même, tout ce qu’il ignorait de sa vie de jeune

fille ? Poussé par ses méchants instincts, se trouvant en

contact avec Fabian, il a cherché cette affaire en s’y

réservant le rôle de l’offensé. Ce gueux doit être un

duelliste redoutable.

– Oui, répondis-je, il compte déjà trois ou quatre

malheureuses rencontres de ce genre.

– Mon cher monsieur, répondit Corsican, ce n’est

pas le duel en lui-même que je redoute pour Fabian. Le

capitaine Mac Elwin est de ceux qu’aucun danger ne

trouble. Mais ce sont les suites de cette rencontre qu’il

faut craindre. Que Fabian tue cet homme, si vil qu’il

soit, et c’est un infranchissable abîme entre Ellen et lui.

Dieu sait pourtant si, dans l’état où elle est, la

malheureuse femme aurait besoin d’un soutien comme

Fabian !

– En vérité, dis-je, en dépit de tout ce qui peut en

résulter, nous ne pouvons souhaiter qu’une chose et

pour Ellen et pour Fabian, c’est que cet Harry Drake

succombe. La justice est de notre côté.

– Certes, répondit le capitaine, mais il est permis de

trembler pour les autres, et je suis navré de n’avoir pu,

fût-ce au prix de ma vie, éviter cette rencontre à Fabian.

– Capitaine, répondis-je en prenant la main de cet

ami dévoué, nous n’avons pas encore reçu la visite des

témoins de Drake. Aussi, bien que toutes les

circonstances vous donnent raison, je ne puis désespérer

encore.

– Connaissez-vous un moyen d’empêcher cette

affaire ?

– Aucun jusqu’ici. Toutefois, ce duel, s’il doit avoir

lieu, ne peut, il me semble, avoir lieu qu’en Amérique,

et, avant que nous soyons arrivés, le hasard qui a créé

cette situation pourra peut-être la dénouer. »

Le capitaine Corsican secoua la tête en homme qui

n’admet pas l’efficacité du hasard dans les choses

humaines. En ce moment, Fabian monta l’escalier du

capot qui aboutissait au pont. Je ne le vis qu’un instant.

La pâleur de son front me frappa. La plaie saignante

s’était ravivée en lui. Il faisait mal à voir. Nous le

suivîmes. Il errait sans but, évoquant cette pauvre âme à

demi échappée de sa mortelle enveloppe, et cherchant à

nous éviter.

L’amitié peut quelquefois être importune. Aussi

Corsican et moi, nous pensâmes que mieux valait

respecter cette douleur en n’intervenant pas. Mais

soudain Fabian se rapprocha, puis, venant à nous :

« C’était elle ! la folle ? dit-il. C’était Ellen, n’est-ce

pas ? Pauvre Ellen ! »

Il doutait encore, et il s’en alla sans attendre une

réponse que nous n’aurions pas eu le courage de lui

faire.

28



À midi, je n’avais pas encore appris que Drake eût

envoyé ses témoins à Fabian. Cependant, ces

préliminaires auraient déjà dû être remplis, si Drake eût

été décidé à demander sur-le-champ une réparation par

les armes. Ce retard pouvait-il nous donner un espoir ?

Je savais bien que les races saxonnes entendent

autrement que nous la question du point d’honneur, et

que le duel a presque entièrement disparu des mœurs

anglaises. Ainsi que je l’ai dit, non seulement la loi est

sévère pour les duellistes et on ne peut la tourner

comme en France, mais l’opinion publique surtout se

déclare contre eux. Toutefois, en cette circonstance, le

cas était particulier. L’affaire avait été évidemment

cherchée, voulue. L’offensé avait pour ainsi dire

provoqué l’offenseur, et mes raisonnements

aboutissaient toujours à cette conclusion qu’une

rencontre était inévitable entre Fabian et Harry Drake.

En ce moment, le pont fut envahi par la foule des

promeneurs. C’étaient les fidèles endimanchés qui

revenaient du temple. Officiers, matelots et passagers

regagnaient leurs postes, leurs cabines.

À midi et demi, le point affiché donna par

observation les résultats suivants :





Lat. 40° 33’ N.

Long. 66° 21’ W.

Course : 214 miles.





Le Great Eastern ne se trouvait plus qu’à 348 milles

de la pointe de Sandy Hook, langue sablonneuse qui

forme l’entrée des passes de New York. Il ne pouvait

tarder à flotter sur les eaux américaines.

Pendant le lunch, je ne vis pas Fabian à sa place

accoutumée, mais Drake occupait la sienne. Quoique

bruyant, ce misérable me parût inquiet. Demandait-il à

l’excitation du vin l’oubli de ses remords ? Je ne sais,

mais il se livrait à de fréquentes libations en compagnie

de ses compagnons habituels. Plusieurs fois il me

regarda « en dessous » n’osant et ne voulant me fixer,

malgré son effronterie. Cherchait-il Fabian dans la foule

des convives ? je ne pouvais le dire. Un fait à noter,

c’est qu’il abandonna brusquement la table avant la fin

du repas. Je me levai aussitôt pour l’observer, mais il se

dirigea vers sa cabine et s’y enferma. Je montai sur le

pont. La mer était admirable, le ciel pur. Pas un nuage à

l’un, pas une écume à l’autre. Ces deux miroirs se

renvoyaient mutuellement leurs nuances azurées. Le

docteur Pitferge, que je rencontrai, me donna de

mauvaises nouvelles du matelot blessé. L’état du

malade empirait, et, malgré l’assurance du médecin, il

était difficile qu’il en revînt.

À quatre heures, quelques minutes avant le dîner, un

navire fut signalé par bâbord. Le second me dit que ce

devait être le City of Paris, de deux mille sept cent

cinquante tonneaux, l’un des plus beaux steamers de la

compagnie Inman ; mais il se trompait ; ce paquebot,

s’étant rapproché, envoya son nom : Saxonia, de Steam

National Company. Pendant quelques instants, les deux

bâtiments coururent à contre-bord, à moins de trois

encablures l’un de l’autre. Le pont du Saxonia était

couvert de passagers qui nous saluèrent d’un triple

hourra.

À cinq heures, nouveau navire à l’horizon, mais trop

éloigné pour que sa nationalité pût être reconnue.

C’était sans doute le City of Paris. Grande attraction

que ces rencontres de bâtiments, ces hôtes de

l’Atlantique, qui se saluent au passage ! On comprend,

en effet, qu’il n’y ait pas d’indifférence possible de

navire à navire. Le commun danger de l’élément

affronté est un lien, même entre inconnus.

À six heures, troisième navire, Philadelphia, de la

ligne Inman, affecté au transport des émigrants de

Liverpool à New York. Décidément, nous parcourions

des mers fréquentées, et la terre ne pouvait être loin.

J’aurais déjà voulu y toucher.

On attendait aussi l’Europe, paquebot à roues de

trois mille deux cents tonneaux de jauge et de mille

trois cents chevaux de force. Ce steamer appartient à la

Compagnie Transatlantique et fait le service des

passagers entre le Havre et New York, mais il ne fut pas

signalé. Il avait sans doute passé plus au nord.

La nuit se fit vers sept heures et demie. Le croissant

de la lune se dégagea des rayons du soleil couchant et

resta quelque temps suspendu au-dessus de l’horizon.

Une lecture religieuse, faite par le capitaine Anderson

dans le grand salon et entrecoupée de cantiques, se

prolongea jusqu’à neuf heures du soir.

La journée se termina sans que ni le capitaine

Corsican ni moi, nous eussions encore reçu la visite des

témoins de Harry Drake.

29



Le lendemain, lundi 8 avril, ce fut une admirable

journée. Le soleil était radieux dès son lever. Sur le

pont je rencontrai le docteur qui se baignait dans les

effluves lumineux. Il vint à moi.

« Eh bien ! me dit-il, il est mort, notre pauvre blessé,

mort dans la nuit. Les médecins en répondaient !... Oh !

les médecins ! Ils ne doutent de rien ! Voilà le

quatrième compagnon qui nous quitte depuis Liverpool,

le quatrième à porter au passif du Great Eastern, et le

voyage n’est pas achevé !

– Pauvre diable ! dis-je, au moment d’arriver au

port, presque en vue des côtes américaines. Que

deviendront sa femme et ses petits enfants ?

– Que voulez-vous, mon cher monsieur, me répondit

le docteur, c’est la loi, la grande loi ! Il faut bien

mourir ! Il faut bien se retirer devant ceux qui

viennent ! On ne meurt, c’est mon opinion du moins,

que parce qu’on occupe une place à laquelle un autre a

droit ! Et savez-vous combien de gens seront morts

pendant la durée de mon existence, si je vis soixante

ans ?

– Je ne m’en doute pas, docteur.

– Le calcul est bien simple, reprit Dean Pitferge. Si

je vis jusqu’à soixante ans, j’aurai vécu vingt et un

mille neuf cents jours, soit trente et un millions cinq

cent trente-six mille minutes, enfin soit un milliard huit

cent quatre-vingt-deux millions cent soixante mille

secondes. En chiffres ronds, deux milliards de

secondes. Or, pendant ce temps, il sera précisément

mort deux milliards d’individus qui gênaient leurs

successeurs, et je partirai, à mon tour, quand je serai

devenu gênant. Toute la question est de ne gêner que le

plus tard possible. »

Le docteur continua pendant quelque temps cette

thèse, tendant à me prouver, chose facile, que nous

sommes tous mortels. Je ne crus pas devoir discuter et

le laissai dire. En nous promenant, lui parlant, moi

écoutant, je vis les charpentiers du bord qui

s’occupaient à réparer les pavois défoncés à l’avant par

le double coup de mer. Si le capitaine Anderson ne

voulait pas entrer à New York avec des avaries, les

charpentiers devaient se hâter, car le Great Eastern

marchait rapidement sur ces eaux calmes, et jamais, je

crois, sa vitesse n’avait été si considérable. Je le

compris à l’enjouement des deux fiancés, qui, penchés

sur la balustrade, ne comptaient plus les tours de roues.

Les longs pistons se développaient avec entrain, et les

énormes cylindres, oscillant sur leurs tourillons,

ressemblaient à une sonnerie de grosses cloches lancées

à toute volée. Les roues fournissaient alors onze tours

par minute, et le steamship marchait à raison de treize

milles à l’heure.

À midi, les officiers se dispensèrent de faire le

point.. Ils connaissaient leur situation par l’estime, et la

terre devait être signalée avant peu.

Tandis que je me promenais après le lunch, le

capitaine Corsican vint à moi. Il avait quelque nouvelle

à me communiquer. Je le compris en voyant sa

physionomie soucieuse.

« Fabian, me dit-il, a reçu les témoins de Drake. Il

me prie d’être son témoin, et vous demande de vouloir

bien l’assister dans cette affaire. Il peut compter sur

vous ?

– Oui, capitaine. Ainsi tout espoir d’éloigner ou

d’empêcher cette rencontre s’évanouit ?

– Tout espoir.

– Mais, dites-moi, comment cette querelle a-t-elle

pris naissance ?

– Une discussion de jeu, un prétexte, pas autre

chose. En fait, si Fabian ne connaissait pas ce Drake, ce

Drake le connaissait. Le nom de Fabian est un remords

pour lui, et il veut tuer ce nom avec l’homme qui le

porte.

– Quels sont les témoins de Harry Drake ?

demandai-je.

– L’un, me répondit Corsican, est ce farceur...

– Le docteur T... ?

– Précisément. L’autre est un Yankee que je ne

connais pas.

– Quand doivent-ils venir vous trouver ?

– Je les attends ici. »

En effet, j’aperçus bientôt les deux témoins de Harry

Drake qui se dirigeaient vers nous. Le docteur T... se

rengorgeait. Il se croyait grandi de vingt coudées, sans

doute parce qu’il représentait un coquin. Son

compagnon, un autre commensal de Drake, était un de

ces marchands éclectiques qui ont toujours à vendre

quoi que ce soit que vous leur proposiez d’acheter.

Le docteur T... prit la parole, après avoir salué

emphatiquement, salut auquel le capitaine Corsican

répondit à peine.

« Messieurs, dit le docteur T... d’un ton solennel,

notre ami Drake, un gentleman dont tout le monde a pu

apprécier le mérite et les manières, nous a envoyés vers

vous pour traiter d’une affaire délicate. C’est-à-dire que

le capitaine Fabian Mac Elwin, auquel nous nous étions

d’abord adressés, vous a désignés tous les deux comme

ses représentants dans cette affaire. Je pense donc que

nous nous entendrons, comme il convient à des gens

bien élevés, touchant les points délicats de notre

mission. »

Nous ne répondions pas et nous laissions le

personnage patauger dans sa « délicatesse ».

« Messieurs, reprit-il, il n’est pas discutable que les

torts ne soient du côté du capitaine Mac Elwin. Ce

monsieur a, sans raison et même sans prétexte, suspecté

l’honorabilité de Harry Drake dans une question de

jeu ; puis, avant toute provocation, il lui a fait la plus

grave insulte qu’un gentleman puisse recevoir »

Toute cette phraséologie mielleuse impatienta le

capitaine Corsican, qui se mordait la moustache. Il ne

put y tenir plus longtemps.

« Au fait, monsieur, dit-il rudement au docteur T...,

dont il coupa la parole. Pas tant de mots. L’affaire est

très simple. Le capitaine Mac Elwin a levé la main sur

M. Drake. Votre ami tient le soufflet pour reçu. Il est

offensé. Il exige une réparation. Il a le choix des armes.

Après ?

– Le capitaine Mac Elwin accepte ?... demanda le

docteur, démonté par le ton de Corsican.

– Tout.

– Notre ami Harry Drake choisit l’épée.

– Bien. Où la rencontre aura-t-elle lieu ? À New

York ?

– Non, ici, à bord.

– À bord, soit, si vous y tenez. Quand ? Demain

matin ?

– Ce soir, à six heures, à l’arrière du grand roufle

qui, à ce moment, sera désert.

Cela dit, le capitaine Corsican, me prenant le bras,

tourna le dos au docteur T...

30



Éloigner le dénouement de cette affaire n’était plus

possible. Quelques heures seulement nous séparaient du

moment où les deux adversaires se rencontreraient.

D’où venait cette précipitation ? Pourquoi Harry Drake

n’attendait-il pas pour se battre que son adversaire et lui

fussent débarqués ? Ce navire, affrété par une

compagnie française, lui semblait-il un terrain plus

propice à cette rencontre qui devait être un duel à mort.

Ou plutôt Drake avait-il donc un intérêt caché à se

débarrasser de Fabian, avant que celui-ci mît le pied sur

le continent américain et soupçonnât la présence

d’Ellen à bord, que lui, Drake, devait croire ignorée de

tous ? Oui ! ce devait être cela.

« Peu importe, après tout, dit le capitaine Corsican,

il vaut mieux en finir.

– Prierai-je le docteur Pitferge d’assister au duel en

qualité de médecin ?

– Oui, vous ferez bien. »

Corsican me quitta pour rejoindre Fabian. La cloche

de la passerelle tintait à ce moment. Je demandai au

timonier ce que signifiait ce tintement inaccoutumé. Cet

homme m’apprit qu’on sonnait l’enterrement du

matelot mort dans la nuit. En effet, cette triste

cérémonie allait s’accomplir. Le temps, si beau

jusqu’alors, tendait à se modifier. De gros nuages

montaient lourdement dans le sud.

À l’appel de la cloche, les passagers se portèrent en

foule sur tribord. Les passerelles, les tambours, les

bastingages, les haubans, les embarcations suspendues à

leurs portemanteaux se garnirent de spectateurs.

Officiers, matelots, chauffeurs, qui n’étaient pas de

service, vinrent se ranger sur le pont.

À deux heures, un groupe de marins apparut à

l’extrémité du grand roufle. Ce groupe quittait le poste

des malades, et il passa devant la machine du

gouvernail. Le corps du matelot, cousu dans un

morceau de toile et fixé sur une planche avec un boulet

aux pieds, était porté par quatre hommes. Le pavillon

britannique enveloppait le cadavre. Les porteurs, suivis

de tous les camarades du mort, s’avancèrent lentement

au milieu des assistants qui se découvraient sur leur

passage.

Arrivés à l’arrière de la roue de tribord, le cortège

s’arrêta, et le corps fut déposé sur le palier qui terminait

l’escalier à la hauteur du navire, devant la coupée du

navire.

En avant de la haie de spectateurs étagés sur le

tambour se tenaient en grand costume le capitaine

Anderson et ses principaux officiers. Le capitaine avait

à la main un livre de prières. Il ôta son chapeau, et,

pendant quelques minutes, au milieu de ce profond

silence que n’interrompait pas même la brise, il lut

d’une voix grave la prière des morts. Dans cette

atmosphère alourdie, orageuse, sans un bruit, sans un

souffle, ses moindres paroles se faisaient entendre

distinctement. Quelques passagers répondaient à voix

basse.

Sur un signe du capitaine, le corps, enlevé par les

porteurs, glissa jusqu’à la mer. Un instant, il surnagea,

se redressa, puis il disparut au milieu d’un cercle

d’écume.

En ce moment, la voix du matelot de vigie cria :

« Terre ! »

31



Cette terre, annoncée à l’instant où la mer se

refermait sur le corps du pauvre matelot, était jaune et

basse. Cette ligne de dunes peu élevées, c’était Long

Island, l’île longue, grand banc de sable, revivifié par la

végétation, qui couvre la côte américaine depuis la

pointe Montauk jusqu’à Brooklyn, l’annexe de New

York. De nombreuses goélettes de cabotage rangeaient

cette île couverte de villas et de maisons de plaisance.

C’était la campagne préférée des New Yorkais.

Chaque passager salua de la main cette terre si

désirée, après une traversée trop longue qui n’avait pas

été exempte d’incidents pénibles. Toutes les lorgnettes

étaient braquées sur ce premier échantillon du continent

américain, et chacun de le voir avec des yeux différents,

à travers ses regrets ou ses désirs. Les Yankees

saluaient en lui la mère patrie. Les sudistes regardaient

avec un certain dédain ces terres du Nord, le dédain du

vaincu pour le vainqueur. Les Canadiens l’observaient

en hommes qui n’ont qu’un pas à faire pour se dire

citoyens de l’Union. Les Californiens, dépassant toutes

ces plaines du Far West et franchissant les montagnes

Rocheuses, mettaient déjà le pied sur leurs inépuisables

placers. Les mormons, le front hautain, la lèvre

méprisante, examinaient à peine ces rivages, et

regardaient plus loin, dans son désert inaccessible, leur

Lac Salé et leur Cité des Saints. Quant aux jeunes

fiancés, ce continent, c’était pour eux la Terre promise.

Le ciel, cependant, se noircissait de plus en plus.

Tout l’horizon du sud était plein. La grosse bande de

nuages s’approchait du zénith. La pesanteur de l’air

s’accroissait. Une chaleur suffocante pénétrait

l’atmosphère comme si le soleil de juillet l’eût frappée

d’aplomb. Est-ce que nous n’en avions pas fini avec les

incidents de cette interminable traversée ?

« Voulez-vous que je vous étonne ? me dit le

docteur Pitferge qui m’avait rejoint sur les passavants.

– Étonnez-moi, docteur.

– Eh bien, nous aurons de l’orage, peut-être une

tempête avant la fin de la journée.

– De l’orage au mois d’avril ! m’écriai-je.

– Le Great Eastern se moque bien des saisons,

reprit Dean Pitferge, haussant les épaules. C’est un

orage fait pour lui. Voyez ces nuages de mauvaise mine

qui envahissent le ciel. Ils ressemblent aux animaux des

temps géologiques, et avant peu ils s’entre-dévoreront.

– J’avoue, dis-je, que l’horizon est menaçant. Son

aspect est orageux, et, trois mois plus tard, je serais de

votre avis, mon cher docteur, mais aujourd’hui, non.

– Je vous répète, répondit Dean Pitferge, en

s’animant, que l’orage aura éclaté avant quelques

heures. Je sens cela, comme un « storm-glass ». Voyez

ces vapeurs qui se massent dans les hauteurs du ciel.

Observez ces cirrus, ces « queues de chat » qui se

fondent en une seule nuée, et ces anneaux épais qui

serrent l’horizon. Bientôt il y aura condensation rapide

des vapeurs, et par conséquent production d’électricité.

D’ailleurs, le baromètre est tombé subitement à sept

cent vingt et un millimètres, et les vents régnants sont

les vents du sud-ouest, les seuls qui provoquent des

orages pendant l’hiver.

– Vos observations peuvent être justes, docteur,

répondis-je, en homme qui ne veut pas se rendre. Mais

pourtant qui a jamais eu à subir des orages à cette

époque et sous cette latitude ?

– On en cite, monsieur, on en cite dans les

annuaires. Les hivers doux sont souvent marqués par

des orages. Vous n’aviez qu’à vivre en 1172 ou

seulement en 1824, et vous auriez entendu le tonnerre

retentir en février dans le premier cas, et en décembre

dans le second. En 1837, au mois de janvier, la foudre

tomba près de Drammen en Norvège, et fit des dégâts

considérables et, l’année dernière, sur la Manche, au

mois de février, des bateaux de pêche du Tréport ont été

frappés de la foudre. Si j’avais le temps de consulter les

statistiques, je vous confondrais.

– Enfin, docteur, puisque vous le voulez... Nous

verrons bien. Vous n’avez pas peur du tonnerre, au

moins ?

– Moi ! répondit le docteur. Le tonnerre, c’est mon

ami. Mieux même, c’est mon médecin.

– Votre médecin ?

– Sans doute. Tel que vous me voyez, j’ai été

foudroyé dans mon lit, le 13 juillet 1867, à Kew, près

de Londres, et la foudre m’a guéri d’une paralysie du

bras droit, qui résistait à tous les efforts de la

médecine !

– Vous voulez rire ?

– Point. C’est un traitement économique, un

traitement par l’électricité. Mon cher monsieur, il y a

d’autres faits très authentiques qui prouvent que le

tonnerre en remontre aux docteurs les plus habiles, et

son intervention est vraiment merveilleuse dans les cas

désespérés.

– N’importe., dis-je, j’aurais peu de confiance en

votre médecin, et je ne l’appellerais pas volontiers en

consultation !

– Parce que vous ne l’avez pas vu à l’œuvre. Tenez,

un exemple me revient à la mémoire. En 1817, dans le

Connecticut, un paysan qui souffrait d’un asthme réputé

incurable fut foudroyé dans son champ et radicalement

guéri. Un coup de foudre pectorale, celui-là ! »

En vérité, le docteur eût été capable de mettre le

tonnerre en pilules.

« Riez, ignorant, me dit-il, riez ! Vous ne connaissez

décidément rien, soit au temps, soit à la médecine ! »

32



Dean Pitferge me quitta. Je restai sur le pont,

regardant monter l’orage. Fabian était encore renfermé

dans sa cabine. Corsican était avec lui. Fabian, sans

doute, prenait quelques dispositions en cas de malheur.

L’idée me revint alors qu’il avait une sœur à New York,

et je frémis à la pensée que nous aurions peut-être à lui

rapporter la mort de son frère qu’elle attendait. J’aurais

voulu voir Fabian, mais je pensai qu’il valait mieux ne

troubler ni lui ni le capitaine Corsican.

À quatre heures, nous eûmes connaissance d’une

terre allongée devant la côte de Long Island. C’était

l’îlot de Fire Island. Au milieu s’élevait un phare qui

éclairait cette terre. En ce moment, les passagers

avaient envahi les roufles et les passerelles. Tous les

regards se dirigeaient vers la côte qui nous restait

environ à six milles dans le nord. On attendait le

moment où l’arrivée du pilote réglerait la grande affaire

de la poule. On comprend que les possesseurs de quarts

d’heure de nuit – j’étais du nombre – avaient

abandonné toute prétention, et que les quarts d’heure de

jour, sauf ceux qui étaient compris entre quatre et six

heures, n’avaient plus aucune chance. Avant la nuit, le

pilote serait à bord et l’opération terminée. Tout

l’intérêt se concentrait donc sur les sept ou huit

personnes auxquelles le sort avait attribué les prochains

quarts d’heure, et elles en profitaient pour vendre,

acheter, revendre leurs chances avec une véritable furie.

On se serait cru au Royal Exchange de Londres.

À quatre heures seize minutes, on signala par tribord

une petite goélette qui portait vers le steamship. Pas de

doute possible : c’était le pilote. Il devait être à bord

dans quatorze ou quinze minutes au plus. La lutte

s’établissait donc sur le second et le troisième quarts

comptés entre quatre et cinq heures du soir. Aussitôt les

demandes et les offres se firent avec une vivacité

nouvelle. Puis, des paris insensés de s’engager sur la

personne même du pilote, et dont je rapporte fidèlement

la teneur :

« Dix dollars que le pilote est marié.

– Vingt dollars qu’il est veuf.

– Trente dollars qu’il porte des moustaches.

– Cinquante dollars que ses favoris sont roux.

– Soixante dollars qu’il a une verrue au nez !

– Cent dollars qu’il mettra d’abord le pied droit sur

le pont.

– Il fumera.

– Il aura une pipe à la bouche.

– Non, un cigare !

– Non ! Oui ! Non ! »

Et vingt autres gageures aussi absurdes qui

trouvaient des parieurs plus absurdes pour les tenir.

Pendant ce temps, la petite goélette, ses voiles au

plus près, tribord amures, s’approchait sensiblement du

steamship. On distinguait ses formes gracieuses, assez

relevées de l’avant, et sa voûte allongée qui lui donnait

l’aspect d’un yacht de plaisance. Charmantes et solides

embarcations que ces bateaux-pilotes de cinquante à

soixante tonneaux, bien construits pour tenir la mer,

ayant du pied dans l’eau et s’élevant à la lame comme

une mauve. On ferait le tour du monde sur ces yachts-

là, et les caravelles de Magellan ne les valaient pas.

Cette goélette, gracieusement inclinée, portait tout

dessus, malgré la brise qui commençait à fraîchir. Ses

flèches et ses voiles d’étai se découpaient en blanc sur

le fond noir du ciel. La mer écumait sous son étrave.

Arrivée à deux encablures du Great Eastern, elle

masqua subitement et lança son canot à la mer. Le

capitaine Anderson fit stopper, et, pour la première fois

depuis quatorze jours, les roues et l’hélice s’arrêtèrent.

Un homme descendit dans le canot de la goélette.

Quatre matelots nagèrent vers le steamship. Une échelle

de corde fut jetée sur les flancs du colosse près duquel

accosta la coquille de noix du pilote. Celui-ci saisit

l’échelle, grimpa agilement et sauta sur le pont.

Les cris de joie des gagnants, les exclamations des

perdants l’accueillirent, et la poule fut réglée sur les

données suivantes :

Le pilote était marié.

Il n’avait pas de verrue.

Il portait des moustaches blondes.

Il avait sauté à pieds joints.

Enfin, il était quatre heures trente-six minutes au

moment où il mettait le pied sur le pont du Great

Eastern.

Le possesseur du vingt-troisième quart d’heure

gagnait donc quatre-vingt-seize dollars. C’était le

capitaine Corsican, qui ne songeait guère à ce gain

inattendu. Bientôt il parut sur le pont, et quand on lui

présenta l’enjeu de la poule, il pria le capitaine

Anderson de le garder pour la veuve du jeune matelot si

malheureusement tué par le coup de mer. Le

commandant lui donna une poignée de main sans mot

dire. Un instant après, un marin vint trouver Corsican,

et le saluant avec une certaine brusquerie :

« Monsieur, lui dit-il, les camarades m’envoient

vous dire que vous êtes un brave homme. Ils vous

remercient tous au nom du pauvre Wilson, qui ne peut

vous remercier lui-même. »

Le capitaine Corsican, ému, serra la main du

matelot.

Quant au pilote, un homme de petite taille, l’air peu

marin, il portait une casquette de toile cirée, un

pantalon noir, une redingote brune à doublure rouge et

un parapluie. C’était maintenant le maître à bord.

En sautant sur le pont, avant de monter sur la

passerelle, il avait jeté une liasse de journaux sur

lesquels les passagers se précipitèrent avidement.

C’étaient les nouvelles de l’Europe et de l’Amérique.

C’était le lien politique et civil qui se renouait entre le

Great Eastern et les deux continents.

33



L’orage était formé. La lutte des éléments allait

commencer. Une épaisse voûte de nuages de teinte

uniforme s’arrondissait au-dessus de nous.

L’atmosphère assombrie offrait un aspect cotonneux.

La nature voulait évidemment justifier les

pressentiments du docteur Pitferge. Le steamship

ralentissait peu à peu sa marche. Les roues ne donnaient

plus que trois ou quatre tours à la minute. Par les

soupapes entrouvertes s’échappaient des tourbillons de

vapeur blanche. Les chaînes des ancres étaient parées.

À la corne d’artimon flottait le pavillon britannique. Le

capitaine Anderson avait pris toutes ses dispositions

pour le mouillage. Du haut du tambour de tribord, le

pilote, d’un signe de la main, faisait évoluer le

steamship dans les étroites passes. Mais le reflux

renvoyait déjà, et la barre qui coupe l’embouchure de

l’Hudson ne pouvait plus être franchie par le Great

Eastern. Force était d’attendre la pleine mer du

lendemain. Un jour encore !

À cinq heures moins le quart, sur un ordre du pilote,

les ancres furent envoyées par le fond. Les chaînes

coururent à travers les écubiers avec un fracas

comparable à celui du tonnerre. Je crus même, un

instant, que l’orage commençait. Lorsque les pattes

eurent mordu le sable, le steamship évita sous la

poussée du jusant et demeura immobile. Pas une seule

ondulation ne dénivelait la mer. Le Great Eastern

n’était plus qu’un îlot.

En ce moment, la trompette du steward retentit pour

la dernière fois. Elle appelait les passagers au dîner

d’adieu. La Société des Affréteurs allait prodiguer le

champagne à ses hôtes. Pas un n’eût voulu manquer à

l’appel. Un quart d’heure après, les salons regorgeaient

de convives, et le pont était désert.

Sept personnes, toutefois, devaient laisser leur place

inoccupée, les deux adversaires dont la vie allait se

jouer dans un duel, et les quatre témoins et le docteur

qui les assistaient. L’heure de cette rencontre était bien

choisie. Le lieu du combat également. Personne sur le

pont. Les passagers étaient descendus aux « dining

rooms », les matelots dans leur poste, les officiers à leur

cantine particulière. Plus un seul timonier à l’arrière, le

steamship étant immobile sur ses ancres.

À cinq heures dix minutes, le docteur et moi, nous

fûmes rejoints par Fabian et le capitaine Corsican. Je

n’avais pas vu Fabian depuis la scène du jeu. Il me

parut triste, mais extrêmement calme. Cette rencontre

ne le préoccupait pas. Ses pensées étaient ailleurs, et ses

regards inquiets cherchaient toujours Ellen. Il se

contenta de me tendre la main sans prononcer une

parole.

« Harry Drake n’est pas encore arrivé ? me demanda

le capitaine Corsican.

– Pas encore, répondis-je.

– Allons à l’arrière. C’est là le lieu du rendez-

vous. »

Fabian, le capitaine Corsican et moi, nous suivîmes

le grand roufle. Le ciel s’obscurcissait. De sourds

grondements roulaient à l’horizon. C’était comme une

basse continue sur laquelle se détachaient vivement les

hourras et les « hips » qui s’échappaient des salons.

Quelques éclairs éloignés scarifiaient l’épaisse voûte de

nuages. L’électricité, violemment tendue, saturait

l’atmosphère.

À cinq heures vingt minutes, Harry Drake et ses

deux témoins arrivèrent. Ces messieurs nous saluèrent,

et leur salut fut strictement rendu. Drake ne prononça

pas un seul mot. Sa figure marquait cependant une

animation mal contenue. Il jeta sur Fabian un regard de

haine. Fabian, appuyé contre le caillebotis, ne le vit

même pas. Il était perdu dans une contemplation

profonde, et il semblait ne pas songer encore au rôle

qu’il avait à jouer dans ce drame.

Cependant, le capitaine Corsican s’adressant au

Yankee, l’un des témoins de Drake, lui demanda les

épées. Celui-ci les présenta. C’étaient des épées de

combat, dont la coquille pleine protège entièrement la

main qui les tient. Corsican les prit, les fit plier, les

mesura et en laissa choisir une au Yankee. Harry Drake,

pendant ces préparatifs, avait jeté son chapeau, ôté son

habit, dégrafé sa chemise, retourné ses manchettes. Puis

il saisit l’épée. Je vis alors qu’il était gaucher. Avantage

incontestable pour lui, habitué à tirer avec des droitiers.

Fabian n’avait pas encore quitté sa place. On eût cru

que ces préparatifs ne le regardaient pas. Le capitaine

Corsican s’avança, le toucha de la main, et lui présenta

l’épée. Fabian regarda ce fer qui étincelait, et il sembla

que toute sa mémoire lui revenait en ce moment.

Il prit l’épée d’une main ferme :

« C’est juste, murmura-t-il. Je me souviens ! »

Puis il se plaça devant Harry Drake, qui tomba

aussitôt en garde. Dans cet espace restreint, rompre était

presque impossible. Celui des deux adversaires qui se

fût acculé aux pavois eût été fort mal pris. Il fallait pour

ainsi dire se battre sur place.

« Allez, messieurs », dit le capitaine Corsican.

Les épées s’engagèrent aussitôt. Dès les premiers

froissements du fer, quelques rapides « une, deux »,

portés de part et d’autre, certains dégagements et des

ripostes du « tac au tac » me prouvèrent que Fabian et

Drake devaient être à peu près d’égale force. J’augurai

bien de Fabian ; il était froid, maître de lui, sans colère,

presque indifférent au combat, moins ému certainement

que ses propres témoins. Harry Drake, au contraire, le

regardait d’un œil injecté ; ses dents apparaissaient sous

sa lèvre à demi relevée ; sa tête était ramassée dans ses

épaules, et sa physionomie offrait les symptômes d’une

haine violente, qui ne lui laissait pas tout son sang-

froid. Il était venu là pour tuer, et il voulait tuer.

Après un premier engagement qui dura quelques

minutes, les épées s’abaissèrent. Aucun des adversaires

n’avait été touché. Une simple éraflure se dessinait sur

la manche de Fabian. Drake et lui se reposaient, et

Drake essuyait la sueur qui inondait son visage.

L’orage se déchaînait alors dans toute sa fureur. Les

roulements du tonnerre ne discontinuaient pas, et de

violents fracas s’en détachaient par instants.

L’électricité se développait avec une intensité telle que

les épées s’empanachaient d’une aigrette lumineuse,

comme des paratonnerres au milieu de nuages orageux.

Après quelques moments de repos, le capitaine

Corsican donna de nouveau le signal de reprise. Fabian

et Harry Drake retombèrent en garde.

Cette reprise fut beaucoup plus animée que la

première, Fabian se défendant avec un calme étonnant,

Drake attaquant avec rage. Plusieurs fois, après un coup

furieux, j’attendis une riposte de Fabian qui ne fut

même pas essayée.

Tout d’un coup, sur un dégagement en tierce, Drake

se fendit. Je crus que Fabian était touché en pleine

poitrine. Mais il avait rompu, et sur ce coup porté trop

bas, parant quinte, il avait frappé l’épée de Harry d’un

coup sec. Celui-ci se releva en se couvrant par un

rapide demi-cercle, tandis que les éclairs déchiraient la

nue au-dessus de nos têtes.

Fabian l’avait belle pour riposter. Mais non. Il

attendit, laissant à son adversaire le temps de se

remettre. Je l’avoue, cette magnanimité ne fut pas de

mon goût. Harry Drake n’était pas de ceux qu’il est bon

de ménager.

Tout d’un coup, et sans que rien pût m’expliquer cet

étrange abandon de lui-même, Fabian laissa tomber son

épée. Avait-il donc été touché mortellement sans que

nous l’eussions soupçonné ? Tout mon sang me reflua

au cœur.

Cependant, le regard de Fabian avait pris une

animation singulière.

« Défendez-vous donc », s’écria Drake, rugissant,

ramassé sur ses jarrets comme un tigre, et prêt à se

précipiter sur son adversaire.

Je crus que c’en était fait de Fabian désarmé.

Corsican allait se jeter entre lui et son ennemi pour

empêcher celui-ci de frapper un homme sans défense...

Mais Harry Drake, stupéfié, restait à son tour immobile.

Je me retournai. Pâle comme une morte, les mains

étendues, Ellen s’avançait vers les combattants. Fabian,

les bras ouverts, fasciné par cette apparition, ne

bougeait pas.

« Vous ! Vous ! s’écria Harry Drake s’adressant à

Ellen. Vous ici ! »

Son épée haute frémissait, avec sa pointe en feu. On

eût dit le glaive de l’archange Michel dans les mains du

démon.

Tout à coup, un éblouissant éclair, une illumination

violente enveloppa l’arrière du steamship tout entier. Je

fus presque renversé et comme suffoqué. L’éclair et le

tonnerre n’avaient fait qu’un coup. Une odeur de soufre

se dégageait. Par un effort suprême, je repris néanmoins

mes sens. J’étais tombé sur un genou. Je me relevai. Je

regardai. Ellen s’appuyait sur Fabian. Harry Drake,

pétrifié, était resté dans la même position, mais son

visage était noir !

Le malheureux, provoquant l’éclair de sa pointe,

avait-il donc été foudroyé ?

Ellen quitta Fabian, s’approcha de Harry Drake, le

regard plein d’une céleste compassion. Elle lui posa la

main sur l’épaule... Ce léger contact suffit pour rompre

l’équilibre. Le corps de Drake tomba comme une masse

inerte.

Ellen se courba sur ce cadavre, pendant que nous

reculions, épouvantés. Le misérable Harry était mort.

« Foudroyé ! dit le docteur en me saisissant le bras,

foudroyé ! Ah ! vous ne vouliez pas croire à

l’intervention de la foudre ? »

Harry Drake avait-il été en effet foudroyé, comme

l’affirmait Dean Pitferge ; ou plutôt, ainsi que le soutint

plus tard le médecin du bord, un vaisseau s’était-il

rompu dans la poitrine du malheureux ? je n’en sais

rien. Toujours est-il que nous n’avions plus sous les

yeux qu’un cadavre.

34



Le lendemain, mardi 9 avril, à onze heures du matin,

le Great Eastern levait l’ancre, et appareillait pour

entrer dans l’Hudson. Le pilote manœuvrait avec une

incomparable sûreté de coup d’œil. L’orage s’était

dissipé pendant la nuit. Les derniers nuages

disparaissaient au-dessous de l’horizon. La mer

s’animait sous l’évolution d’une flottille de goélettes

qui ralliaient la côte.

Vers onze heures et demie, la Santé arriva. C’était

un petit bateau à vapeur portant la commission sanitaire

de New York. Muni d’un balancier qui s’élevait et

s’abaissait au-dessus du pont, il marchait avec une

extrême rapidité, et me donnait un aperçu de ces petits

tenders américains, tous construits sur le même modèle,

dont une vingtaine nous fit bientôt cortège.

Bientôt nous eûmes dépassé le Light-Boat, feu

flottant qui marque les passes de l’Hudson. La pointe de

Sandy Hook, langue sablonneuse terminée par un

phare, fut rangée de près, et là, quelques groupes de

spectateurs nous lancèrent une bordée de hourras.

Lorsque le Great Eastern eut contourné la baie

intérieure formée par la pointe de Sandy Hook, au

milieu d’une flottille de pêcheurs, j’aperçus les

verdoyantes hauteurs du New Jersey ; les énormes forts

de la baie, puis la ligne basse de la grande ville allongée

entre l’Hudson et la rivière de l’Est, comme Lyon entre

le Rhône et la Saône.

À une heure, après avoir longé les quais de New

York, le Great Eastern mouillait dans l’Hudson, et les

ancres se crochaient dans les câbles télégraphiques du

fleuve, qu’il fallut briser au départ.

Alors commença le débarquement de tous ces

compagnons de voyage, ces compatriotes d’une

traversée, que je ne devais plus revoir, les Californiens,

les sudistes, les mormons, le jeune couple... J’attendais

Fabian, j’attendais Corsican.

J’avais dû raconter au capitaine Anderson les

incidents du duel qui s’était passé à son bord. Les

médecins firent leur rapport. La justice n’ayant rien à

voir dans la mort de Harry Drake, des ordres avaient été

donnés pour que les derniers devoirs lui fussent rendus

à terre.

En ce moment, le statisticien Cokburn, qui ne

m’avait pas parlé de tout le voyage, s’approcha de moi

et me dit :

– Savez-vous, monsieur, combien les roues ont fait

de tours pendant la traversée ?

– Non, monsieur.

– Cent mille sept cent vingt-trois, monsieur.

– Ah ! vraiment, monsieur ! Et l’hélice, s’il vous

plaît ?

– Six cent huit mille cent trente tours, monsieur.

– Bien obligé, monsieur.

Et le statisticien Cokburn me quitta sans me saluer

d’un adieu quelconque.

Fabian et Corsican me rejoignirent en ce moment.

Fabian me pressa la main avec effusion.

« Ellen, me dit-il, Ellen guérira ! Sa raison lui est

revenue un instant ! Ah ! Dieu est juste, il la lui rendra

tout entière ! »

Fabian, parlant ainsi, souriait à l’avenir. Quant au

capitaine Corsican, il m’embrassa sans cérémonie, mais

d’une rude façon :

« Au revoir, au revoir », me cria-t-il, lorsqu’il eut

pris place sur le tender où se trouvaient déjà Fabian et

Ellen sous la garde de Mrs. R..., la sœur du capitaine

Mac Elwin, venue au-devant de son frère.

Puis le tender déborda, emmenant ce premier convoi

de passagers au « pier » de la douane.

Je le regardai s’éloigner. En voyant Ellen entre

Fabian et sa sœur, je ne doutai pas que les soins, le

dévouement, l’amour ne parvinssent à ramener cette

pauvre âme égarée par la douleur.

En ce moment, je me sentis saisi par le bras. Je

reconnus l’étreinte du docteur Dean Pitferge.

« Eh bien, me dit-il, que devenez-vous ?

– Ma foi, docteur, puisque le Great Eastern reste

cent quatre-vingt-douze heures à New York et que je

dois reprendre passage à bord, j’ai cent quatre-vingt-

douze heures à dépenser en Amérique. Cela ne fait que

huit jours, mais huit jours bien employés ; c’est assez

peut-être pour voir New York, l’Hudson, la vallée de la

Mohawk, le lac Érié, le Niagara, et tout ce pays chanté

par Cooper.

– Ah ! vous allez au Niagara ? s’écria Dean Pitferge.

Ma foi, je ne serais pas fâché de le revoir, et si ma

proposition ne vous paraît pas indiscrète ?...

Le digne docteur m’amusait par ses lubies. Il

m’intéressait. C’était un guide tout trouvé et un guide

fort instruit.

– Topez là », lui dis-je.

Un quart d’heure après, nous nous embarquions sur

le tender, et à trois heures, après avoir remonté le

Broadway, nous étions installés dans deux chambres du

Fifth Avenue Hotel.

35



Huit jours à passer en Amérique ! Le Great Eastern

devait partir le 16 avril, et c’était le 9, à trois heures du

soir, que j’avais mis le pied sur la terre de l’Union. Huit

jours ! Il y a des touristes enragés, des « voyageurs

express », auxquels ce temps eût probablement suffi à

visiter l’Amérique tout entière ! Je n’avais pas cette

prétention. Pas même celle de visiter New York

sérieusement et de faire, après cet examen extra-rapide,

un livre sur les mœurs et le caractère des Américains.

Mais dans sa constitution, dans son aspect physique,

New York est vite vu. Ce n’est guère plus varié qu’un

échiquier. Des rues qui se coupent à angle droit,

nommées « avenues » quand elles sont longitudinales,

et « streets » quand elles sont transversales ; des

numéros d’ordre sur ces diverses voies de

communication, disposition très pratique, mais très

monotone ; les omnibus américains desservant toutes

les avenues. Qui a vu un quartier de New York connaît

toute la grande cité, sauf peut-être cet imbroglio de rues

et de ruelles enchevêtrées dans sa pointe sud, où s’est

massée la population commerçante. New York est une

langue de terre, et toute son activité se retrouve sur le

bout de cette « langue ». De chaque côté se développent

l’Hudson et la Rivière de l’Est, deux véritables bras de

mer sillonnés de navires, et dont les ferry-boats relient

la ville à droite avec Brooklyn, à gauche avec les rives

du New Jersey. Une seule artère coupe de biais la

symétrique agglomération des quartiers de New York et

y porte la vie. C’est le vieux Broadway, le Strand de

Londres, le boulevard Montmartre à Paris ; à peu près

impraticable dans sa partie basse où la foule afflue, et

presque désert dans sa partie haute ; une rue où les

bicoques et les palais de marbre se coudoient ; un

véritable fleuve de fiacres, d’omnibus, de cabs, de

haquets, de fardiers, avec des trottoirs pour rivages et

au-dessus duquel il a fallu jeter des ponts pour livrer

passage aux piétons. Broadway, c’est New York, et

c’est là que le docteur Pitferge et moi nous nous

promenâmes jusqu’au soir.

Après avoir dîné au Fifth Avenue Hotel, où l’on

nous servit solennellement des ragoûts lilliputiens sur

des plats de poupées, j’allai finir la journée au théâtre

Barnum. On y jouait un drame qui attirait la foule : New

York’s Streets. Au quatrième acte, il y avait un incendie

et une vraie pompe à vapeur, manœuvrée par de vrais

pompiers. De là « great attraction ».

Le lendemain matin, je laissai le docteur courir à ses

affaires. Nous devions nous retrouver à l’hôtel, à deux

heures. J’allai, Liberty Street, 51, à la poste, prendre les

lettres qui m’attendaient, puis à Rowling Green, 2, au

bas de Broadway, chez le consul de France, M. le baron

Gauldrée Boilleau, qui m’accueillit fort bien, puis à la

maison Hoffmann, où j’avais à toucher une traite, et

enfin au numéro 25 de la 36e rue, chez Mrs R..., la sœur

de Fabian, dont j’avais l’adresse. Il me tardait de savoir

des nouvelles d’Ellen et de mes deux amis. Là, j’appris

que, sur le conseil des médecins, Mrs R..., Fabian et

Corsican avaient quitté New York, emmenant la jeune

femme, que l’air et la tranquillité de la campagne

devaient influencer favorablement. Un mot de Corsican

me prévenait de ce départ subit. Le brave capitaine était

venu au Fifth Avenue Hotel, sans m’y rencontrer. Où

ses amis et lui allaient-ils en quittant New York ? Un

peu devant eux. Au premier beau site qui frapperait

Ellen, ils comptaient s’arrêter tant que le charme

durerait. Lui, Corsican, me tiendrait au courant, et il

espérait que je ne partirais pas sans les avoir embrassés

tous une dernière fois. Oui, certes, et ne fût-ce que pour

quelques heures, j’aurais été heureux de retrouver

Ellen, Fabian et le capitaine Corsican ! Mais, c’est là le

revers des voyages, pressé comme je l’étais, eux partis,

moi partant, chacun de son côté, il ne fallait pas

compter se revoir.

À deux heures, j’étais de retour à l’hôtel. Je trouvai

le docteur dans le « bar room », encombré comme une

bourse ou comme une halle, véritable salle publique où

se mêlent les passants et les voyageurs, et dans laquelle

tout venant trouve, gratis, de l’eau glacée, du biscuit et

du chester.

« Eh bien, docteur, dis-je, quand partons-nous ?

– Ce soir à six heures.

– Nous prenons le railroad de l’Hudson ?

– Non, le Saint-John, un steamer merveilleux, un

autre monde, un Great Eastern de rivière, un de ces

admirables engins de locomotion qui sautent volontiers.

J’aurais préféré vous montrer l’Hudson pendant le jour,

mais le Saint-John ne marche que la nuit. Demain, à

cinq heures du matin, nous serons à Albany. À six

heures, nous prendrons le New York Central Railroad,

et le soir nous souperons à Niagara Falls. »

Je n’avais pas à discuter le programme du docteur.

Je l’acceptai les yeux fermés. L’ascenseur de l’hôtel,

mû sur sa vis verticale, nous hissa jusqu’à nos chambres

et nous redescendit, quelques minutes après, avec notre

sac de touriste. Un fiacre à vingt francs la course nous

conduisit en un quart d’heure au « pier » de l’Hudson,

devant lequel le Saint-John se panachait déjà de gros

tourbillons de fumée.

36



Le Saint-John et son pareil, le Dean-Richmond,

étaient les plus beaux steamboats du fleuve. Ce sont

plutôt des édifices que des bateaux. Ils ont deux ou trois

étages de terrasses, de galeries, de vérandas, de

promenoirs. On dirait l’habitation flottante d’un

planteur. Le tout est dominé par une vingtaine de

poteaux pavoisés, reliés entre eux avec des armatures

de fer, qui consolident l’ensemble de la construction.

Les deux énormes tambours sont peints à fresque

comme les tympans de l’église Saint-Marc à Venise. En

arrière de chaque roue s’élève la cheminée des deux

chaudières qui se trouvent placées extérieurement et

non dans les flancs du steamboat. Bonne précaution en

cas d’explosion. Au centre, entre les tambours, se meut

le mécanisme d’une extrême simplicité : un cylindre

unique, un piston manœuvrant un long balancier qui

s’élève et s’abaisse comme le marteau monstrueux

d’une forge, et une seule bielle communiquant le

mouvement à l’arbre de ces roues massives.

Une foule de passagers encombrait déjà le pont du

Saint-John. Dean Pitferge et moi, nous allâmes retenir

une cabine qui s’ouvrait sur un immense salon, sorte de

galerie de Diane, dont la voûte arrondie reposait sur une

succession de colonnes corinthiennes. Partout le confort

et le luxe, des tapis, des divans, des canapés, des objets

d’art, des peintures, des glaces, et le gaz fabriqué dans

un petit gazomètre du bord.

En ce moment, la colossale machine tressaillit et se

mit en marche. Je montai sur les terrasses supérieures.

À l’avant s’élevait une maison brillamment peinte.

C’était la chambre des timoniers. Quatre hommes

vigoureux se tenaient aux rayons de la double roue du

gouvernail. Après une promenade de quelques minutes,

je redescendis sur le pont, entre les chaudières déjà

rouges, d’où s’échappaient de petites flammes bleues,

sous la poussée de l’air que les ventilateurs y

engouffraient. De l’Hudson je ne pouvais rien voir. La

nuit venait, et avec la nuit un brouillard « à couper au

couteau ». Le Saint-John hennissait dans l’ombre,

comme un formidable mastodonte. À peine entrevoyait-

on les quelques lumières des villes étalées sur les rives

et les fanaux des bateaux à vapeur qui remontaient les

eaux sombres à grands coups de sifflet.

À huit heures, je rentrai au salon. Le docteur

m’emmena souper dans un magnifique restaurant

installé sur l’entrepont et servi par une armée de

domestiques noirs. Dean Pitferge m’apprit que le

nombre des voyageurs à bord dépassait quatre mille,

parmi lesquels on comptait quinze cents émigrants

parqués sous la partie basse du steamboat. Le souper

terminé, nous allâmes nous coucher dans notre

confortable cabine.

À onze heures, je fus réveillé par une sorte de choc.

Le Saint-John s’était arrêté. Le capitaine, ne pouvant

plus manœuvrer au milieu de ces épaisses ténèbres,

avait fait stopper. L’énorme bateau, mouillé dans le

chenal, s’endormit tranquillement sur ses ancres.

À quatre heures du matin, le Saint-John reprit sa

marche. Je me levai et j’allai m’abriter sous la véranda

de l’avant. La pluie avait cessé ; la brume se levait ; les

eaux du fleuve apparurent, puis ses rives ; la rive droite,

mouvementée, revêtue d’arbres verts et d’arbrisseaux

qui lui donnaient l’apparence d’un long cimetière ; à

l’arrière-plan, de hautes collines fermant l’horizon par

une ligne gracieuse ; au contraire, sur la rive gauche,

des terrains plats et marécageux ; dans le lit du fleuve,

entre les îles, des goélettes appareillant sous la première

brise et des steamboats remontant le courant rapide de

l’Hudson.

Le docteur Pitferge était venu me rejoindre sous la

véranda.

« Bonjour, mon compagnon, me dit-il, après avoir

humé un grand coup d’air. Savez-vous que, grâce à ce

maudit brouillard, nous n’arriverons pas à Albany assez

tôt pour prendre le premier train ! Cela va modifier mon

programme.

– Tant pis, docteur, car il faut être économe de notre

temps.

– Bon ! nous en serons quittes pour atteindre

Niagara Falls dans la nuit, au lieu d’y arriver le soir. »

Cela ne faisait pas mon affaire, mais il fallut se

résigner. En effet, le Saint-John ne fut pas amarré au

quai d’Albany avant huit heures. Le train du matin était

parti. Donc, nécessité d’attendre le train d’une heure

quarante. De là toute facilité pour visiter cette curieuse

cité qui forme le centre législatif de l’État de New

York, la basse ville, commerciale et populeuse, établie

sur la rive droite de l’Hudson, la haute ville avec ses

maisons de brique, ses établissements publics, son très

remarquable muséum de fossiles. On eût dit un des

grands quartiers de New York transporté au flanc de

cette colline sur laquelle il se développe en

amphithéâtre.

À une heure, après avoir déjeuné, nous étions à la

gare, une gare libre, sans barrière, sans gardiens. Le

train stationnait tout simplement au milieu de la rue

comme un omnibus sur une place. On monte quand on

veut dans ces longs wagons, supportés à l’avant et à

l’arrière par un système pivotant à quatre roues. Ces

wagons communiquent entre eux par des passerelles qui

permettent au voyageur de se promener d’une extrémité

du convoi à l’autre. À l’heure dite, sans que nous

eussions vu ni un chef ni un employé, sans un coup de

cloche, sans un avertissement, la fringante locomotive,

parée comme une châsse – un bijou d’orfèvrerie à poser

sur une étagère –, se mit en mouvement, et nous voilà

entraînés avec une vitesse de douze lieues à l’heure.

Mais au lieu d’être emboîtés, comme on l’est dans les

wagons des chemins de fer français, nous étions libres

d’aller, de venir, d’acheter des journaux et des livres

« non estampillés ». L’estampille ne me paraît pas, je

dois l’avouer, avoir pénétré dans les mœurs

américaines ; aucune censure n’a imaginé, dans ce

singulier pays, qu’il fallût surveiller avec plus de soin la

lecture des gens assis dans un wagon que celle des gens

qui lisent au coin de leur feu, assis dans leur fauteuil.

Nous pouvions faire tout cela, sans attendre les stations

et les gares. Les buvettes ambulantes, les bibliothèques,

tout marche avec les voyageurs. Pendant ce temps, le

train traversait des champs sans barrières, des forêts

nouvellement défrichées, au risque de heurter des troncs

abattus, des villes nouvelles aux larges rues sillonnées

de rails, mais auxquelles les maisons manquaient

encore, des cités parées des plus poétiques noms de

l’histoire ancienne : Rome, Syracuse, Palmyre ! Et ce

fut ainsi que défila devant nos yeux toute cette vallée de

la Mohawk, ce pays de Fenimore qui appartient au

romancier américain, comme le pays de Rob Roy à

Walter Scott. À l’horizon étincela un instant le lac

Ontario, où Cooper a placé les scènes de son chef-

d’œuvre. Tout ce théâtre de la grande épopée de Bas-

de-Cuir, contrée sauvage autrefois, est maintenant une

campagne civilisée. Le docteur ne se sentait pas de joie.

Il persistait à m’appeler Oeil-de-Faucon, et ne voulait

plus répondre qu’au nom de Chingakook !

À onze heures du soir, nous changions de train à

Rochester, et nous passions les rapides de la Tennessee

qui fuyaient en cascades sous nos wagons. À deux

heures du matin, après avoir côtoyé le Niagara, sans le

voir, pendant quelques lieues, nous arrivions au village

de Niagara Falls, et le docteur m’entraînait à un

magnifique hôtel, superbement nommé Cataract

House.

37



Le Niagara n’est pas un fleuve, pas même une

rivière : c’est un simple déversoir, une saignée

naturelle, un canal long de trente-six milles, qui verse

les eaux du lac Supérieur, du Michigan, de l’Huron et

de l’Érié dans l’Ontario. La différence de niveau entre

ces deux derniers lacs est de trois cent quarante pieds

anglais ; cette différence, uniformément répartie sur

tout le parcours, eût à peine créé un « rapide » ; mais les

chutes seules en absorbent la moitié. De là leur

formidable puissance.

Cette rigole niagarienne sépare les États-Unis du

Canada. Sa rive droite est américaine, sa rive gauche est

anglaise. D’un côté, des policemen ; de l’autre, pas

même leur ombre.

Le matin du 12 avril, dès l’aube, le docteur et moi

nous descendions les larges rues de Niagara Falls. C’est

le nom de ce village, créé sur le bord des chutes à trois

cents milles d’Albany, sorte de petite « ville d’eaux »,

bâtie en bon air, dans un site charmant, pourvue

d’hôtels somptueux et de villas confortables, que les

Yankees et les Canadiens fréquentent pendant la belle

saison. Le temps était magnifique ; le soleil brillait sur

un ciel froid. De sourds et lointains mugissements se

faisaient entendre. J’apercevais à l’horizon quelques

vapeurs qui ne devaient pas être des nuages.

« Est-ce la chute ? demandai-je au docteur.

– Patience ! » me répondit Pitferge.

En quelques minutes, nous étions arrivés sur les

rives du Niagara. Les eaux de la rivière coulaient

paisiblement ; elles étaient claires et sans profondeur ;

de nombreuses pointes de roches grisâtres émergeaient

çà et là. Les ronflements de la cataracte s’accentuaient,

mais on ne l’apercevait pas encore. Un pont de bois,

supporté sur des arches de fer, réunissait cette rive

gauche à une île jetée au milieu du courant. Le docteur

m’entraîna sur ce pont. En amont, la rivière s’étendait à

perte de vue ; en aval, c’est-à-dire sur notre droite, on

sentait les premières dénivellations d’un rapide ; puis, à

un demi-mille du pont, le terrain manquait subitement ;

des nuages de poussière d’eau se tenaient suspendus

dans l’air. C’était là la « chute américaine » que nous ne

pouvions voir. Au-delà se dessinait un paysage

tranquille, quelques collines, des villas, des maisons,

des arbres dépouillés, c’est-à-dire la rive canadienne.

« Ne regardez pas ! ne regardez pas ! me criait le

docteur Pitferge. Réservez-vous ! Fermez les yeux ! Ne

les ouvrez que lorsque je vous le dirai ! »

Je n’écoutais guère mon original. Je regardais. Le

pont franchi, nous prenions pied sur l’île. C’était Goat

Island, l’île de la chèvre, un morceau de terre de

soixante-dix acres, couvert d’arbres, coupé d’allées

superbes où peuvent circuler les voitures, jeté comme

un bouquet entre les chutes américaine et canadienne,

que sépare une distance de trois cents yards. Nous

courions sous ces grands arbres ; nous gravissions les

pentes ; nous dévalions les rampes. Le tonnerre des

eaux redoublait ; des nuages de vapeur humide

roulaient dans l’air.

« Regardez ! » s’écria le docteur.

Au sortir du massif, le Niagara venait d’apparaître

dans toute sa splendeur. En cet endroit, il faisait un

coude brusque, et, s’arrondissant pour former la chute

canadienne, le « Horseshoe Fall », le Fer à cheval, il

tombait d’une hauteur de cent cinquante-huit pieds sur

une largeur de deux milles.

La nature, en cet endroit, l’un des plus beaux du

monde, a tout combiné pour émerveiller les yeux. Ce

retour du Niagara sur lui-même favorise singulièrement

les effets de lumière et d’ombre. Le soleil, en frappant

ces eaux sous tous les angles, diversifie

capricieusement leurs couleurs, et qui n’a pas vu cet

effet ne l’admettra pas sans conteste. En effet, près de

Goat Island, l’écume est blanche ; c’est une neige

immaculée, une coulée d’argent fondu qui se précipite

dans le vide. Au centre de la cataracte, les eaux sont

d’un vert de mer admirable, qui indique combien la

couche d’eau est épaisse ; aussi un navire, le Détroit,

tirant vingt pieds d’eau et lancé dans le courant, a-t-il

pu descendre la chute « sans toucher ». Vers la rive

canadienne, au contraire, les tourbillons, comme

métallisés sous les rayons lumineux, resplendissent, et

c’est de l’or en fusion qui tombe dans l’abîme. Au-

dessous, la rivière est invisible. Les vapeurs y

tourbillonnent. J’entrevois, cependant, d’énormes

glaces accumulées par les froids de l’hiver ; elles

affectent des formes de monstres qui, la gueule ouverte,

absorbent par heure les cent millions de tonnes que leur

verse cet inépuisable Niagara. À un demi-mille en aval

de la cataracte, la rivière est redevenue paisible, et

présente une surface solide que les premières brises

d’avril n’ont pu fondre encore.

« Et maintenant, au milieu du torrent ! » me dit le

docteur.

Qu’entendait-il par ces paroles ? Je ne savais que

penser, quand il me montra une tour construite sur un

bout de roc, à quelque cent pieds de la rive, au bord

même du précipice. Ce monument « audacieux », élevé

en 1833 par un certain Judge Porter, est nommé

« Terrapin Tower ».

Nous descendîmes les rampes latérales de Goat

Island. Arrivé à la hauteur du cours supérieur du

Niagara, je vis un pont, ou plutôt quelques planches

jetées sur des têtes de rocs, qui unissaient la tour au

rivage. Ce pont longeait l’abîme à quelques pas

seulement. Le torrent mugissait au-dessous. Nous nous

étions hasardés sur ces planches, et en quelques instants

nous avions atteint le bloc principal qui supporte

Terrapin Tower. Cette tour ronde, haute de quarante-

cinq pieds, est construite en pierre. Au sommet se

développe un balcon circulaire, autour d’un faîtage

recouvert d’un stuc rougeâtre. L’escalier tournant est en

bois. Des milliers de noms sont gravés sur ses marches.

Une fois arrivé au haut de cette tour, on s’accroche au

balcon et on regarde.

La tour est en pleine cataracte. De son sommet le

regard plonge dans l’abîme. Il s’enfonce jusque dans la

gueule de ces monstres de glace qui avalent le torrent.

On sent frémir le roc qui supporte la tour. Autour se

creusent des dénivellations effrayantes. comme si le lit

du fleuve cédait. On ne s’entend plus parler. De ces

gonflements d’eau sortent des tonnerre. Les lignes

liquides fument et sifflent comme des flèches. L’écume

saute jusqu’au sommet du monument. L’eau pulvérisée

se déroule dans l’air en formant un splendide arc-en-

ciel.

Par un simple effet d’optique, la tour semble se

déplacer avec une vitesse effrayante – mais à reculons

de la chute, fort heureusement –, car, avec l’illusion

contraire, le vertige serait insoutenable, et nul ne

pourrait considérer ce gouffre.

Haletants, brisés, nous étions rentrés un instant sur

le palier supérieur de la tour. C’est alors que le docteur

crut devoir me dire :

« Cette Terrapin Tower, mon cher monsieur,

tombera quelque jour dans l’abîme, et peut-être plus tôt

qu’on ne suppose.

– Ah ! vraiment !

– Ce n’est pas douteux. La grande chute canadienne

recule insensiblement, mais elle recule. La tour, quand

elle fut construite, en 1833, était beaucoup plus

éloignée de la cataracte. Les géologues prétendent que

la chute, il y a trente-cinq mille ans, se trouvait située à

Queenstown, à sept milles en aval de la position qu’elle

occupe maintenant. D’après M. Bakewell, elle

reculerait d’un mètre par année, et, suivant sir Charles

Lyell, d’un pied seulement. Il arrivera donc un moment

où le roc qui supporte la tour, rongé par les eaux,

glissera sur les pentes de la cataracte. Eh bien, cher

monsieur, rappelez-vous ceci : le jour où tombera la

Terrapin Tower, il y aura dedans quelques excentriques

qui descendront le Niagara avec elle. »

Je regardai le docteur comme pour lui demander s’il

serait au nombre de ces originaux. Mais il me fit signe

de le suivre, et nous vînmes de nouveau contempler le

« Horseshoe Fall » et le paysage environnant. On

distinguait alors, un peu en raccourci, la chute

américaine, séparée par la pointe de l’île, où s’est

formée aussi une petite cataracte centrale, large de cent

pieds. Cette chute américaine, également admirable, est

droite, non sinueuse, et sa hauteur a cent soixante-

quatre pieds d’aplomb. Mais, pour la contempler dans

tout son développement, il faut se placer en face de la

rivière canadienne.

Pendant toute la journée, nous errâmes sur les rives

du Niagara, irrésistiblement ramenés à cette tour où les

mugissements des eaux, l’embrun des vapeurs, le jeu

des rayons solaires, l’enivrement et les senteurs de la

cataracte vous maintiennent dans une perpétuelle

extase. Puis nous revenions à Goat Island pour saisir la

grande chute sous tous les points de vue, sans nous

jamais fatiguer de la voir. Le docteur aurait voulu me

conduire à la « Grotte des Vents » creusée derrière la

chute centrale, à laquelle on arrive par un escalier établi

à la pointe de l’île ; mais l’accès en était alors interdit à

cause des fréquents éboulements qui se produisaient

depuis quelque temps dans ces roches friables.

À cinq heures, nous étions rentrés à Cataract-House,

et après un dîner rapide, servi à l’américaine, nous

revînmes à Goat Island. Le docteur voulut en faire le

tour et revoir les « Trois Sœurs », charmants îlots épars

à la tête de l’île. Puis, le soir venu, il me ramena au roc

branlant de Terrapin Tower.

Le soleil s’était couché derrière les collines

assombries. Les dernières lueurs du jour avaient

disparu. La lune, demi-pleine, brillait d’un pur éclat.

L’ombre de la tour s’allongeait sur l’abîme. En amont,

les eaux tranquilles glissaient sous la brume légère. La

rive canadienne, déjà plongée dans les ténèbres,

contrastait avec les masses plus éclairées de Goat Island

et du village de Niagara Falls. Sous nos yeux, le

gouffre, agrandi par la pénombre, semblait un abîme

infini dans lequel mugissait la formidable cataracte.

Quelle impression ! Quel artiste, par la plume ou le

pinceau, pourra jamais la rendre ! Pendant quelques

instants, une lumière mouvante parut à l’horizon.

C’était le fanal d’un train qui passait sur ce pont du

Niagara, suspendu à deux milles de nous. Jusqu’à

minuit, nous restâmes ainsi, muets, immobiles, au

sommet de cette tour, irrésistiblement penchés sur ce

torrent qui nous fascinait. Enfin, à un moment où les

rayons de la lune frappèrent sous un certain angle la

poussière liquide, j’entrevis une bande laiteuse, un

ruban diaphane qui tremblotait dans l’ombre. C’était un

arc-en-ciel lunaire, une pâle irradiation de l’astre des

nuits, dont la douce lueur se décomposait en traversant

les embruns de la cataracte.

38



Le lendemain, 13 avril, le programme du docteur

indiquait une visite à la rive canadienne. Une simple

promenade. Il suffisait de suivre les hauteurs qui

forment la droite du Niagara pendant l’espace de deux

milles pour atteindre le pont suspendu. Nous étions

partis à sept heures du matin. Du sentier sinueux

longeant la rive droite, on apercevait les eaux

tranquilles de la rivière qui ne se ressentait déjà plus des

troubles de sa chute.

À sept heures et demie, nous arrivions à Suspension

Bridge. C’est l’unique pont auquel aboutissent le Great

Western et le New York Central Railroad, le seul qui

donne entrée au Canada sur les confins de l’État de

New York. Ce pont suspendu est formé de deux

tabliers ; sur le tablier supérieur passent les trains ; sur

le tablier inférieur, situé à vingt-trois pieds au-dessous,

passent les voitures et les piétons. L’imagination se

refuse à suivre dans son travail l’audacieux ingénieur,

John A. Roebling, de Trendon (New Jersey), qui a osé

construire ce viaduc dans de telles conditions : un pont

« suspendu » qui livre passage à des trains, à deux cent

cinquante pieds au-dessus du Niagara, transformé de

nouveau en rapide ! Suspension Bridge est long de huit

cents pieds, large de vingt-quatre. Des étais de fer,

frappés sur les rives, le maintiennent contre le

balancement. Les câbles qui le supportent, formés de

quatre mille fils, ont dix pouces de diamètre et peuvent

résister à un poids de douze mille quatre cents tonnes.

Or, le pont ne pèse que huit cents tonnes. Inauguré en

1855, il a coûté cinq cent mille dollars. Au moment où

nous atteignions le milieu de Suspension Bridge, un

train passa au-dessus de notre tête, et nous sentîmes le

tablier fléchir d’un mètre sous nos pieds !

C’est un peu au-dessous de ce pont que Blondin a

franchi le Niagara sur une corde tendue d’une rive à

l’autre, et non au-dessus des chutes. L’entreprise n’en

était pas moins périlleuse. Mais si Blondin nous étonne

par son audace, que penser de l’ami qui, monté sur son

dos, l’accompagnait pendant cette promenade

aérienne ?

« C’était peut-être un gourmand, dit le docteur,

Blondin faisait les omelettes à merveille sur sa corde

raide. »

Nous étions sur la terre canadienne, et nous

remontions la rive gauche du Niagara, afin de voir les

chutes sous un nouvel aspect. Une demi-heure après,

nous entrions dans un hôtel anglais, où le docteur fit

servir un déjeuner convenable. Pendant ce temps, je

parcourus le livre des voyageurs où figurent quelques

milliers de noms. Parmi les plus célèbres, je remarquai

les suivants : Robert Peel, lady Franklin, comte de

Paris, duc de Chartres, prince de Joinville, Louis-

Napoléon (1846), prince et princesse Napoléon,

Barnum (avec son adresse), Maurice Sand (1865),

Agassiz (1854), Almonte, prince de Hohenlohe,

Rothschild, Bertin (Paris), lady Elgin, Burkardt (1832),

etc.

« Et maintenant, sous les chutes », me dit le docteur,

lorsque le déjeuner fut terminé.

Je suivis Dean Pitferge. Un nègre nous conduisit à

un vestiaire, où l’on nous donna un pantalon

imperméable, un waterproof et un chapeau ciré. Ainsi

vêtus, notre guide nous conduisit par un sentier glissant,

sillonné d’écoulements ferrugineux, encombré de

pierres noires aux vives arêtes, jusqu’au niveau

inférieur du Niagara. Puis, au milieu des vapeurs d’eau

pulvérisée, nous passâmes derrière la grande chute. La

cataracte tombait devant nous comme le rideau d’un

théâtre devant les acteurs. Mais quel théâtre, et comme

les couches d’air violemment déplacées s’y projetaient

en courants impétueux ! Trempés, aveuglés, assourdis,

nous ne pouvions ni nous voir ni nous entendre dans

cette caverne aussi hermétiquement close par les nappes

liquides de la cataracte que si la nature l’eût fermée

d’un mur de granit !

À neuf heures, nous étions rentrés à l’hôtel où l’on

nous dépouilla de nos habits ruisselants. Revenu sur la

rive, je poussai un cri de surprise et de joie :

« Le capitaine Corsican ! »

Le capitaine m’avait entendu. Il vint à moi.

« Vous ici ! s’écria-t-il. Quelle joie de vous revoir !

– Et Fabian ? et Ellen ? demandai-je, en serrant les

mains de Corsican.

– Ils sont là. Ils vont aussi bien que possible. Fabian

plein d’espoir, presque souriant. Notre pauvre Ellen

reprenant peu à peu sa raison.

– Mais pourquoi vous rencontrai-je ici, au Niagara ?

– Le Niagara, me répondit Corsican, mais c’est le

rendez-vous d’été des Anglais et des Américains. On

vient respirer ici, on vient se guérir devant ce sublime

spectacle des chutes. Notre Ellen a paru frappée à la

vue de ce beau site ; et nous sommes restés sur les

bords du Niagara. Voyez cette villa, Clifton House, au

milieu des arbres, à mi-colline. C’est là que nous

demeurons en famille, avec Mrs R..., la sœur de Fabian,

qui s’est dévouée à notre pauvre amie.

– Ellen, demandai-je, Ellen a-t-elle reconnu Fabian ?

– Non, pas encore, me répondit le capitaine. Vous

savez, cependant, qu’au moment où Harry Drake

tombait frappé de mort, Ellen eut comme un instant de

lucidité. Sa raison s’était fait jour à travers les ténèbres

qui l’enveloppent. Mais cette lucidité a bientôt disparu.

Toutefois, depuis que nous l’avons transportée au

milieu de cet air pur, dans ce milieu paisible, le docteur

a constaté une amélioration sensible dans l’état d’Ellen.

Elle est calme, son sommeil est tranquille, et on voit

dans ses yeux comme un effort pour ressaisir quelque

chose, soit du passé, soit du présent.

– Ah ! cher ami ! m’écriai-je, vous la guérirez. Où

est Fabian, où est sa fiancée ?

– Regardez », me dit Corsican, et il étendit le bras

vers la rive du Niagara.

Dans la direction indiquée par le capitaine, je vis

Fabian qui ne nous avait pas encore aperçus. Il était

debout sur un roc, et devant lui, à quelques pas, se

trouvait Ellen, assise, immobile. Fabian ne la perdait

pas des yeux. Cet endroit de la rive gauche est connu

sous le nom de « Table Rock ». C’est une sorte de

promontoire rocheux, jeté sur la rivière qui mugit à

deux cents pieds au-dessous. Autrefois il présentait un

surplomb plus considérable ; mais les chutes

successives d’énormes morceaux de rocs l’ont réduit

maintenant à une surface de quelques mètres.

Ellen regardait et semblait plongée dans une muette

extase. De cet endroit, l’aspect des chutes est « most

sublime », disent les guides, et ils ont raison. C’est une

vue d’ensemble des deux cataractes : à droite, la chute

canadienne, dont la crête, couronnée de vapeurs, ferme

l’horizon de ce côté, comme un horizon de mer ; en

face, la chute américaine, et, au-dessus, l’élégant massif

de Niagara Falls à demi perdu dans les arbres ; à

gauche, toute la perspective de la rivière qui fuit entre

ses hautes rives ; au-dessous, le torrent luttant contre les

glaçons culbutés.

Je ne voulais pas distraire Fabian. Corsican, le

docteur et moi, nous nous étions approchés de Table

Rock. Ellen conservait l’immobilité d’une statue.

Quelle impression cette scène laissait-elle à son esprit ?

Sa raison renaissait-elle peu à peu sous l’influence de

ce spectacle grandiose ? Soudain, je vis Fabian faire un

pas vers elle. Ellen s’était levée brusquement ; elle

s’avançait près de l’abîme ; ses bras se tendaient vers le

gouffre ; mais, s’arrêtant tout à coup, elle passa

rapidement la main sur son front, comme si elle eût

voulu en chasser une image. Fabian, pâle comme un

mort, mais ferme, s’était d’un bond placé entre Ellen et

le vide. Elle avait secoué sa blonde chevelure. Son

corps charmant avait tressailli. Voyait-elle Fabian ?

Non. On eût dit une morte revenant à la vie, et

cherchant à ressaisir l’existence autour d’elle !

Le capitaine Corsican et moi, nous n’osions faire un

pas, et pourtant, si près de ce gouffre, nous redoutions

quelque malheur. Mais le docteur Pitferge nous retint :

« Laissez, dit-il, laissez faire Fabian. »

J’entendis des sanglots qui gonflaient la poitrine de

la jeune femme. Des paroles inarticulées sortaient de

ses lèvres. Elle semblait vouloir parler et ne pas le

pouvoir. Enfin, ces mots s’échappèrent :

« Dieu ! mon Dieu ! Dieu tout-puissant ! Où suis-

je ? où suis-je ? »

Elle eut alors conscience que quelqu’un était près

d’elle, et, se retournant à demi, elle nous apparut,

transfigurée. Un regard nouveau vivait dans ses yeux.

Fabian, tremblant, était debout devant elle, muet, les

bras ouverts. « Fabian ! Fabian ! » s’écria-t-elle enfin.

Fabian la reçut dans ses bras où elle tomba inanimée. Il

poussa un cri déchirant. Il croyait Ellen morte. Mais le

docteur intervint :

« Rassurez-vous, dit-il à Fabian, cette crise, au

contraire, la sauvera ! »

Elle fut transportée à Clifton House, et placée sur

son lit, où, son évanouissement dissipé, elle s’endormit

d’un paisible sommeil.

Fabian, encouragé par le docteur et plein d’espoir –

Ellen l’avait reconnu ! –, revint vers nous :

« Nous la sauverons, me dit-il, nous la sauverons !

Chaque jour j’assiste à la résurrection de cette âme.

Aujourd’hui, demain peut-être, mon Ellen me sera

rendue ! Ah ! Ciel clément, sois béni ! Nous resterons

en ce lieu, tant qu’il le faudra pour elle ! N’est-ce pas,

Archibald ? »

Le capitaine serra avec effusion Fabian sur sa

poitrine. Fabian s’était retourné vers moi, vers le

docteur. Il nous prodiguait ses tendresses. Il nous

enveloppait de son espoir. Et jamais espoir ne fut plus

fondé. La guérison d’Ellen était prochaine...

Mais il nous fallait partir. Une heure à peine nous

restait pour regagner Niagara Falls. Au moment où

nous allions nous séparer de ces chers amis, Ellen

dormait encore. Fabian nous embrassa, le capitaine

Corsican, très ému, après avoir promis qu’un

télégramme me donnerait des nouvelles d’Ellen, nous

fit ses derniers adieux, et à midi nous avions quitté

Clifton House.

39



Quelques instants après, nous descendions une

rampe très allongée de la côte canadienne. Cette rampe

nous conduisit au bord de la rivière, presque

entièrement obstruée de glaces. Là, un canot nous

attendait pour nous passer « en Amérique ». Un

voyageur y avait déjà pris place. C’était un ingénieur du

Kentucky, qui déclina ses nom et qualités au docteur.

Nous embarquâmes sans perdre de temps, et soit en

repoussant les glaçons, soit en les divisant, le canot

gagna le milieu de la rivière où le courant tenait la

passe plus libre. De là, un dernier regard fut donné à

cette admirable cataracte du Niagara. Notre compagnon

l’observait d’un œil attentif.

« Est-ce beau ! monsieur, lui dis-je, est-ce

admirable !

– Oui, me répondit-il, mais quelle force mécanique

inutilisée, et quel moulin on ferait tourner avec une

pareille chute ! »

Jamais je n’éprouvai envie plus féroce de jeter un

ingénieur à l’eau !

Sur l’autre rive, un petit chemin de fer presque

vertical, mû par un filet détourné de la chute

américaine, nous hissa en quelques secondes sur la

hauteur. À une heure et demie, nous prenions l’express,

qui nous déposait à Buffalo à deux heures un quart.

Après avoir visité cette jeune grande ville, après avoir

goûté l’eau du lac Érié, nous reprenions le New York

central railway, à six heures du soir. Le lendemain, en

quittant les confortables couchettes d’un « sleeping

car », nous arrivions à Albany, et le railroad de

l’Hudson, qui court à fleur d’eau le long de la rive

gauche du fleuve, nous jetait à New York quelques

heures plus tard. Le lendemain, 15 avril, en compagnie

de mon infatigable docteur, je parcourus la ville, la

Rivière de l’Est, Brooklyn. Le soir venu, je fis mes

adieux à ce brave Dean Pitferge, et, en le quittant, je

sentis que je laissais un ami.

Le mardi, 16 avril, c’était le jour fixé pour le départ

du Great Eastern, je me rendis à onze heures au trente-

septième « pier », où le tender devait attendre les

voyageurs. Il était déjà encombré de passagers et de

colis. J’embarquai. Au moment où le tender allait se

détacher du quai, je fus saisi par le bras. Je me

retournai. C’était encore le docteur Pitferge.

« Vous ! m’écriai-je. Vous revenez en Europe ?

– Oui, mon cher monsieur.

– Par le Great Eastern ?

– Sans doute, me répondit en souriant l’aimable

original ; j’ai réfléchi et je pars. Songez donc, ce sera

peut-être le dernier voyage du Great Eastern, celui dont

il ne reviendra pas ! »

La cloche allait sonner pour le départ, quand un des

stewards du Fifth Avenue Hotel, accourant en toute

hâte, me remit un télégramme daté de Niagara Falls :

« Ellen est réveillée ; sa raison tout entière lui est

revenue, me disait le capitaine Corsican, et le docteur

répond d’elle ! » Je communiquai cette bonne nouvelle

à Dean Pitferge.

« Répond d’elle ! répond d’elle ! répliqua en

grommelant mon compagnon de voyage, moi aussi j’en

réponds ! Mais qu’est-ce que cela prouve ? Qui

répondrait de moi, de vous, de nous tous, mon cher ami,

aurait peut-être bien tort !... »

Douze jours après, nous arrivions à Brest, et le

lendemain à Paris. La traversée du retour s’était faite

sans accident, au grand déplaisir de Dean Pitferge, qui

attendait toujours « son naufrage » !

Et quand je fus assis devant ma table, si je n’avais

pas eu ces notes de chaque jour, oui, ce Great Eastern,

cette ville flottante que j’avais habitée pendant un mois,

cette rencontre d’Ellen et de Fabian, cet incomparable

Niagara, j’aurais cru que j’avais tout rêvé ! Ah ! que

c’est beau, les voyages, « même quand on en revient »,

quoi qu’en dise le docteur !

Pendant huit mois, je n’entendis plus parler de mon

original. Mais, un jour, la poste me remit une lettre

couverte de timbres multicolores et qui commençait par

ces mots :





« À bord du Coringuy, récifs d’Auckland. Enfin,

nous avons fait naufrage... »





Et qui finissait par ceux-ci :





« Jamais je ne me suis mieux porté !

« Très cordialement vôtre

« DEAN PITFERGE. »

Cet ouvrage est le 7ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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